Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités

JOEY: Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

JEAN-PHILIPPE: La vie, mon petit, c’est du sérieux. D’un bout à l’autre.

JOEY: Comme quoi, par exemple? Hein? Comme quoi?

JEAN-PHILIPPE: Permets-moi de me citer en exemple, ce sera clair, ce sera limpide. Je me lève le matin et je vais travailler.

JOEY: C’est tout?

JEAN-PHILIPPE: Tout est là. Je suis une petite roue dentée dans un engrenage dans l’ensemble complexe d’engrenages d’une immense horloge. La société. Ça fonctionne, on ne peut pas dire le contraire, ça fonctionne.

JOEY: Ton horloge, il y a longtemps qu’elle n’indique plus l’heure!

JEAN-PHILIPPE: C’est une métaphore, mon petit, une figure de rhétorique.

JOEY: Ton horloge métaphorique, elle crachote ses pignons, ses cliquets, ses rochets, ses tambours et même ses aiguilles, pourquoi pas, je vois ça d’ici, les aiguilles s’affoler et s’envoler pour aller se planter dans le dos des innocents.

JEAN-PHILIPPE: Je ne dis pas que le mouvement est exempt de soubresauts, mais de façon globale, c’est un progrès relativement constant.

JOEY: Oncle Jean-Philippe, tu es fantastique. Mais t’en fais pas, je t’aime bien quand même. Comme je disais, il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

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Il n’y a pas de temps à perdre 

Je suis de passage, je passe, rapidement, je n’ai que quelques minutes alors s’il te plaît pourrais-tu t’arrêter me consacrer un tout petit tas de secondes, nous nous prendrons les mains, nous nous regarderons, et comme ce sera trop vite je ne verrai pas que tu es vieille, tu ne verras pas mes rides, nous n’avons pas à sourire et d’ailleurs ce sera impossible, trop bref, dans cette brièveté rien ne peut croître c’est comme si nous transformions en photographie un moment immobilisés, comment disent-ils, immortalisés, mais les photographies jaunissent et finissent par disparaître et c’est pire lorsqu’elles flottent dans l’air, comme nous maintenant, comme l’éclair ou plutôt l’étincelle, soyons modestes je ne voudrais pas que tu, mais pourquoi croire que tu es là, je ne te retiens pas, ton dos déjà s’éloigne, comment savoir si c’était toi, et toutes ces questions, ces doutes, tu sais que je connais les réponses, je suis mort tu es morte, il y a de cela, je n’ai pas fait le calcul, faudrait additionner nos trépas, les encadrer pourquoi pas les exhiber à chaque minute qui naît, et nous avec, quand tu repasseras si un jour tu repasses je serai probablement disparu ou gazon ou verge d’or ou bouleau. En somme, il n’y a pas de temps à perdre.

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Qui veut aller à Miami 

MOMO: Vous avez quoi, soixante ans?

ZOZO: Cinquante-neuf. J’ai cinquante-neuf ans.

MOMO: Soit. Vous aurez soixante ans l’an prochain. Ne soyons pas si pointilleux. La question que je dois vous poser, celle que la firme qui m’embauche pour faire cela, car je n’ai rien trouvé de mieux puisque personne voyez-vous ne veux me payer pour mes réelles compétences acquises à l’école de commerce et dans la vraie vie véritable, m’a chargé, comme une mission que je pourrais aussi voir comme une aventure avec rebondissements échecs et succès, de mettre sous le nez de personnes comme vous, ni vieilles, bien entendu, parce qu’à soixante ans de nos jours ce n’est pas la, oui oui, cinquante-neuf ans, soyons précis, à cet âge prisable, comme disait mon grand-père qui était vraiment très vieux lui avant de ne plus être et il n’est plus depuis longtemps, on a encore de bien belles choses devant soi, mais quelque peu édulcorées, diluées si on veut pour qu’elles se digèrent mieux, que ce soit par l’estomac, l’esprit ou l’estime, de soi et des autres, je vous la pose, la question, c’est de la question dont il est question, sans plus tarder: quel est votre souvenir le plus clair, le plus précis, parmi tous vos souvenirs? Racontez, et vous pourriez gagner un voyage tous frais payés à Miami.

ZOZO: J’en ai des milliers de souvenirs, quand j’étais gamin, quand j’étais à l’université, quand j’ai obtenu mon premier emploi, quand j’ai épousé Zaza, vraiment, des milliers, je ne comprends peut-être pas très bien votre question, je pourrais raconter jusqu’à demain matin.

MOMO: Choisissez. Un seul.

ZOZO: Mon mariage, ça je m’en souviens! Il y avait une bonne centaine d’invités, nous avons dansé toute la nuit, il y avait la famille de Zaza, ma famille, bien évidemment, et nos amis.

MOMO: Combien d’invités?

ZOZO: Je vous l’ai dit, une centaine!

MOMO: C’est vague, une centaine. Quel est le nombre exact? Vous vous en souvenez, ou pas?

ZOZO: Je dirais cent un, oui, c’est probablement cent un.

MOMO: Et les invités, ils étaient joyeux?

ZOZO: Ah ça! Oui!

MOMO: Même Lono? N’avait-il pas enterré son père la semaine précédente, appris que sa femme demandait le divorce deux jours auparavant, et perdu son emploi le matin même?

ZOZO: Hum. Maintenant que vous me le rappelez. Oui, c’est bien ça, j’avais oublié. Il n’est pas resté bien tard, Lono.

MOMO: Avez-vous oublié le temps qu’il faisait? De quoi tout le monde parlait? Pourquoi le père de Zaza s’est éclipsé deux fois? Lequel de vos invités était le beau-frère du frère du premier ministre? Avez-vous oublié quelles fleurs composaient le bouquet de Zaza? Quels vins ont été servis? Qui s’est enivré? Vous n’avez certainement pas oublié que la cousine de Zaza a passé la soirée assise à parler au téléphone? Si? Vous avez oublié? Comme votre ami Boto, qui n’a rien voulu manger? Comme le traiteur, qui a manqué de bœuf? Comme votre mère qui s’est plainte d’abord parce qu’il faisait trop froid, puis parce qu’il faisait trop chaud, puis parce que la musique était trop forte? Bien sûr, ça aussi vous l’aviez oublié.

ZOZO: À vrai dire, je…

MOMO: Au suivant! Décidément, personne ne le remportera, ce voyage à Miami! Personne! Et d’abord, qui voudrait aller à Miami!

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Pour un idéal 

Nous cheminions, le capitaine et moi, sur la route des Peupliers. Il était persuadé que par là, nous parviendrions à prendre l’ennemi par surprise et à libérer nos camarades prisonniers. Je connaissais cette route, j’étais du pays, je savais que nous courrions droit à notre perte parce qu’à moins de deux kilomètres la route s’enfonçait dans un genre de tranchée d’où il serait facile, et même inévitable, qu’on dresse une embuscade, simplement en positionnant quelques tireurs sur les talus de chaque côté. Ils pourraient nous canarder à loisir, un jeu d’enfants, c’en serait fait alors de ce qui restait de notre régiment, nous deux. Mais le capitaine croyait à sa cause, j’y avais cru aussi, du temps où c’était encore clair, mais depuis toutes ces pertes et notre disparition accélérée, j’en avais oublié des bouts, je ne savais plus trop, et si je ne le suivais ce n’est que par nostalgie pour notre enthousiasme d’antan, et par crainte de me rappeler un jour que ce pour quoi nous nous étions battus en valait la peine. Tout de même, j’ai mis en garde le capitaine, j’ai insisté, mais il n’a pas même pris la peine de se tourner vers moi, de signifier ne serait-ce que par un haussement de sourcils, un grognement ou une moue, qu’il m’avait entendu, qu’il avait perçu ma voix, un son humain provenant du reste de ses troupes, moi. Car il agissait ainsi depuis le début, depuis toujours, n’écoutant que ses supérieurs et à l’occasion, ses égaux, mais jamais ses inférieurs, ceux dont il avait le commandement et dont le rôle consistait à matérialiser chacun de ses plans et maintenant, chacune de ses lubies. J’avais cru, puisqu’il ne restait plus que nous deux, que les conventions s’effriteraient et que nous ne serions plus que deux hommes sur une route, en déroute. Illusion. La pièce n’était pas terminée, nous devions encore tenir notre rôle, quitte à y laisser notre peau. J’ai bien pensé tourner les talons, m’enfuir à travers champs et gagner, à la faveur de la nuit, un pays où je passerais incognito. Il aurait probablement tenté de me descendre, jugé condamné pour désertion, mais je pouvais, avec un minimum de ruse, déjouer son attention et disparaître comme au cinéma, m’évaporer au-dessus de la campagne froide. Sauf que je le suivais, muet maintenant, résigné, parce que je n’étais pas encore parvenu à me débarrasser d’un idéal dont j’avais pourtant oublié l’essentiel. Sans surprise, dès que nous nous sommes retrouvés entre les talus, ils ont tiré et il n’a fallu que cinq coups de feu pour nous étendre, inoffensifs et expirants, sur la route des Peupliers.

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Les inconvénients 

Ils étaient cent mille, peut-être même deux cent mille. Comment compter? Une foule immense, sur des kilomètres, une foule bruyante, qui avançait, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Bien sûr, les moyens habituels avaient été déployés. Lacrymogènes, matraques, escouades spéciales, mais comment freiner un fleuve qui s’emporte? On avait fini par laisser le flot couler, et on observait, ceux de là-haut, dans la tour du vieux château, on frémissait, on rassemblait les pierres précieuses, l’or, quelques millions qui attendaient patiemment dans leurs valises rangées au fond des caves blindées, on espérait fuir par hélicoptère. Sauf que, pas de chance, c’était le jour de congé du pilote, qui ne s’envolait rarement plus d’une fois par semaine. Où était-il? Pourquoi ne répondait-il pas? La foule s’approchait, on voyait déjà la poussière de la route et des champs monter, danser dans les rayons obliques d’un soleil joyeux, à moins d’un kilomètre. On espérait que les murailles tiennent, que la foule passe sans s’arrêter, que ce cauchemar se dissolve avec la tombée de la nuit. Mais on n’y croyait pas. Mieux valait se réfugier dans l’aile réputée imprenable et y attendre des renforts, qui ne manqueraient pas de venir de tous les coins de la terre. Car maintenant la foule était là, car maintenant la foule frappait aux portes, car cette inondation humaine entourait le château qui risquait de partir à la dérive. On mandata le majordome d’une mission délicate, on le poussa vers le portail pour qu’il tente de calmer la foule, pour qu’il détourne leurs soupçons vers une autre cible, pour qu’il gagne du temps. Le majordome, qui tremblait de tous ses cheveux, s’étira le cou entre les grilles pour parlementer, on le laissa dire, jusqu’à ce qu’il ne trouve plus rien, et alors une jeune femme s’avança, souriante et sereine, qui s’excusa pour les inconvénients et expliqua qu’il s’agissait, en somme, de changer le monde. 

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À bicyclette 

Il y a des gens qui changent de mobilier chaque cinq ans. Il y a des gens qui collectionnent des choses sans valeur, mais dont ils sont fiers. Il y a des gens qui s’égosillent toute leur vie, mais qui ne sauront jamais chanter. Il y a des gens qui chaque jour travaillent à maintenir des pelouses impeccables que l’automne détruira. Il y a des gens qui parlent des gens du matin au soir. Il y a des gens qui regardent la télé tous les jours. Il y a des gens qui peignent des tableaux qui se vendent à des prix exorbitants. Il y a des gens qui jouent de la clarinette dans de petits ensembles de village. Il y a des gens qui lisent tous les romans fabriqués à partir d’un moule fuchsia, et scintillant. Il y a des gens qui voudraient ne plus travailler pour simplement ne plus rien faire du tout sans se rendre compte qu’ils en seraient incapables. Il y a des gens qui se font bronzer. Il y a des gens qui s’enivrent des conquêtes qu’ils multiplient. Il y a des gens qui font peu de choses, mais qui en ont long à dire. Il y a des gens qui inondent les médias sociaux de matières gélatineuses.

Moi, j’écris sur tous ces gens-là. Et je me promène à bicyclette.

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Savoir 

Il y a des gens qui ne savent pas. C’est écrit partout, la télé en parle, il y a même, parfois, des gens qui marchent dans la rue. Mais malgré tout, il ne savent pas. Pas qu’ils ne veulent pas savoir, c’est-à-dire qu’ils sauraient que ça existe, mais qu’ils décideraient de ne rien en apprendre, non, pas ça. Car dans ce cas, évidemment, ils sauraient. Ils sauraient tout en ne voulant pas savoir. Léon est un de ceux qui, vraiment, ne savent pas. Il a vécu toute sa vie dans les villas de papa, ou de maman, selon la saison, et plus tard, il a eu tellement de soucis à régler (transfert des actifs sud-américains, investissements dans la production cinématographique malgré l’avis contraire de son oncle, construction de sa première villa à lui, puis de sa deuxième), qu’il n’a pas eu le temps, pas du tout le temps.

Alors, la semaine prochaine, quand les miséreux de la ville d’à côté sauteront par-dessus les grilles de son domaine, il s’étonnera, s’effraiera, s’enfuira. Mais la semaine prochaine, c’est loin, et Léon n’y pense pas. Comment y penserait-il, puisqu’il ne sait pas?

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Le bonheur dans le fonctionnariat 

J’ai franchi toutes les étapes pour obtenir un poste dans la fonction publique, toutes les étapes sauf une. Le directeur du service, homme fort aimable, obèse et amateur de casse-têtes, m’a félicité, avant de me présenter cinq enveloppes. Je devais en choisir une, une seule qui contiendrait la dernière épreuve avant qu’on n’ajoute mon nom aux dizaines de milliers d’autres qui reçoivent un salaire tiré à même les fonds publics. Soit. J’ai fermé les yeux, j’ai tendu la main, j’ai retiré la première enveloppe que mes doigts ont touchée. Mon épreuve: je dois courir vingt mètres sur la corniche de l’immeuble où je travaillerai, si bien entendu je suis embauché. La corniche fait trente centimètres de large, l’immeuble a onze étages, en bas c’est une cour bétonnée avec de jolis bancs de béton où les fonctionnaires mangent leurs lunchs les jours d’été. Mon ami Yves, qui disait qu’obtenir un poste de fonctionnaire est facile, je voudrais l’y voir, là-haut, courir à quarante mètres du sol! D’accord, la distance, vingt mètres est négligeable, surtout qu’il n’y a pas de temps minimum à respecter. Mais risquer sa vie pour signer un contrat d’embauche! Je me doutais que c’était périlleux, comme n’importe qui s’approche du fonctionnariat j’avais entendu des rumeurs. On ne peut nier qu’il existe une réelle possibilité de ne pas obtenir le poste. Si le coureur tombe, il est éliminé, le directeur a été clair sur ce point. S’il tombe côté toit, il est simplement renvoyé chez lui, avec la honte au front et la pauvreté comme perspective d’avenir. S’il tombe côté cour, son sort est scellé, il ne sera ni fonctionnaire ni vivant. Je vous entends (si si, je vous entends) me dire que le trépas est préférable à la perte irrévocable d’un poste de fonctionnaire. Il y a du vrai là-dedans, mais tout de même, chacun souhaiterait tout gagner, le poste et la vie. Trêve de divagations, le directeur est prêt, je dois m’élancer, parcourir les vingt mètres qui me séparent du bonheur. Go! Je détale, je cours, tout va bien, tout va, je ne regarde que la corniche, droit devant, l’œil rivé sur la ligne d’arrivée. Je cours, je cours, j’y arriverai. Oh! Oh! Mon pied dérape, il fallait s’y attendre, je tangue à droite, je tangue à gauche, mais je n’interromps pas la course, je fonce et je vacille, mais je me refuse à regarder le béton, en bas, je maintiens l’oeil sur mon but et je reprends à peu près l’équilibre, et dès que je franchis la ligne d’arrivée, je me laisse choir côté toit. C’est dans la poche! Je me relève, le directeur me présente le contrat, je le signe aussitôt. Victoire! Quand je l’annoncerai à ma chatte, elle sera fière de moi. Honnêtement, je peine à y croire même si, ou peut-être parce que, c’était mon rêve depuis des années. Moi, fonctionnaire! Moi, j’ai signé un contrat pour une durée de deux semaines. J’ose à peine imaginer ce que seront les épreuves lorsqu’il s’agira d’un contrat pour un an.

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La cérémonie 

Elle tenait à une cérémonie, pas nécessairement des fiançailles, parce que ces trucs-là, mariage, engagements officiels, signatures, elle n’en voulait pas plus que moi, elle s’en moquait autant que moi, elle savait que dans cinq ans, dans dix ans, elle savait que tout va, qu’on s’égare, qu’on s’enfonce, mais pour l’instant il s’agissait d’allumer la mèche, de faire éclater de joie cette seule chose que nous possédions, ce présent, chose difforme et infinie et j’ai accepté, n’importe quoi, oui comme tu veux, oui à ta guise car moi je n’ai pas d’autre idée que de me maintenir dans ce présent, avec toi, un pas devant, un autre, bras étendu pour saisir l’espace, et je me suis laissé bandé les yeux, non sans avoir résisté, non pas inquiet, mais craignant de perdre le fil de ce qui passerait et qui ne reviendrait jamais puis me disant, me raisonnant peut-être, qu’avec les yeux bandés ce ne serait pas moins, pas plus, simplement autre, tout aussi riche et je me suis laissé guider, elle conduisait la voiture et même si j’essayais de reconnaître les lieux aux bruits, je me suis vite perdu et à un moment après bien des arrêts des départs nous roulions doucement sur une route au milieu du silence, de rares voitures nous croisaient, quelques camions, c’était la campagne à n’en pas douter et je me suis détendu parce que là, ça ne valait vraiment pas la peine de j’essaie de m’y repérer, je n’y connaissais rien aux campagnes environnantes, et après une bonne demi-heure elle a ralenti, tourné à gauche, s’est garée près de ce qui ressemblait, au bruit, à des hangars, ou une usine, j’entendais des moteurs diésels, des camions, mais aussi, plus faible, des bovins, et je m’imaginais arriver sur une ferme, je voyais l’étable, les tracteurs et tout le matériel agricole dans cette cour où elle m’a pris le bras, m’a conduit jusqu’à l’intérieur où l’air froid m’a fouetté le visage, j’ai eu peur, pendant une fraction de seconde j’ai douté, mais elle m’entraînait, chantonnait légèrement, je me suis rassuré, j’entendais maintenant plus clairement les bovins, des vaches, des boeufs, nous pénétrions dans l’étable, j’y ruinerais mes chaussures mais tant pis, nous nous rappellerions de cet instant toute notre vie, même plus tard, lorsque nous ne serions plus rien l’un pour l’autre, alors je me suis totalement laissé aller, je souriais, je sentais monter une profonde joie, une gaieté peut-être un peu niaise mais je n’y prenais pas garde, nous fabriquions, à cet instant même, du souvenir, une matière avec laquelle nous pourrions sans doute jongler pendant des années chacun à notre façon, façonnant à notre guise ou selon des impératifs qui n’existaient pas encore, et c’est alors qu’elle m’a saisi la main, me l’a serrée de toute ses forces, a tiré d’un geste sur le bandeau et je n’ai vu que du rouge, les yeux s’habituant à la lumière à nouveau, je clignais, je plissais les paupières, et en quelques secondes ma vue est revenue, mais tout était rouge, il y avait du sang partout devant moi, nous étions dans un abattoir et on saignait un boeuf qu’on venait visiblement de tuer. Je l’ai regardée, dévisagée en fait, hébété, elle souriait, m’a embrassé, nous célébrions notre amour et à un moment donné je me suis demandé si nous allions finir cette étrange cérémonie étendus tous deux dans le sang chaud, mais nous étions déjà dehors et elle m’expliquait qu’elle avait loué une jolie chambre dans une auberge de la région, sur la rive d’un lac où nous pourrions faire de la voile le lendemain.

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Cendres chaudes 

Elle m’a transformé en cendrier, mais comme plus personne ne fume, on a tendance à me délaisser, on pourrait bien me faire disparaître, je pourrais finir au dépotoir, enseveli sous des tonnes de saletés humaines.

Pourtant.

J’avais insisté pour qu’elle fasse de moi une peluche, un édredon, à la limite un sac de couchage. Sachant ce qu’elle pouvait, connaissant sa manie de tout transformer, voisins, amis, amants, je voyais que mon tour approchait.

Fuir, j’aurais pu, mais je crois qu’elle, jamais on ne la quitte.

Aujourd’hui, son père, que j’aurai presque détesté tant il me détestait, son père qui se moquait de ma bagnole, de mon boulot, d’une chanson que j’aimais chanter, ce père lui a rendu visite. J’ai appris à l’aimer, ou plutôt, à aimer sa présence, à l’espérer, à me réjouir lorsque j’entends sa voix au bout du corridor et que je reconnais son pas triomphant, entrant partout en conquérant, en homme qui vous apprendra tout. Moi qui avais pris l’habitude de me taire lorsqu’il surgissait, toujours par surprise, moi qui me trouvait souvent un rendez-vous urgent, une course importante, moi qui m’évadait à son approche, je me prends maintenant à lui vouloir plus de bien qu’à n’importe quel autre humain, hormis elle. Je me prends même à espérer qu’il ne meure jamais, mais je suis lucide, je le vois dépérir, je vois bien que sa santé périclite par grands bonds, qu’il finira par mourir bien avant mon amour pour sa fille, mon amour pour elle. Je prie tous les jours pour qu’il vive, cet être infect, méprisable, nauséeux. Je prie pour lui parce que lui seul fume, il est le dernier. Après lui, il n’y aura plus de cigarette dans cette maison et je mourrai avec lui.

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