La vie, quelle affaire

VON JON: Chaque fois qu’il est question de la vie, les gens s’énervent, tremblent de tous leurs membres, se redressent, et n’écoutent plus, n’y parviennent plus parce que ça monte de leurs entrailles ce vacarme, oh, un vacarme pas joli, une cacophonie effrayante qu’ils ne parviennent pas à apprivoiser.

LE CHAT: Je ne sais que miauler. Feuler. Ronronner.

VON JON: C’est déjà pas mal. Pas mal mieux que le voisin de ma voisine, celui qui vit sur la rue d’à côté, vous savez, là où il y a un vieux chêne dont ils ont coupé deux branches le mois dernier.

LE CHAT: Ceci ou cela.

VON JON: C’est la vie. Il y a des mots comme ça, ils font mouche à tous coups.

L’ancien loup-garou

J’étais malheureux quand j’étais loup-garou. Heureusement, un soir de pleine lune (pourquoi pas?) un orage électrique a éclaté, un éclair m’a atteint, m’a métamorphosé en type bien ordinaire. Trop ordinaire? On s’habitue. Je suis maire de mon village. Mon village sera bientôt une ville. Dans cent quarante-deux ans. Mais ça, je l’ignore, officiellement. J’en sais des choses, depuis l’éclair.

Demain, j’épouse la fille du maire précédent, mort d’une dégringolade en bas de l’estrade municipale où il s’apprêtait à livrer le discours de sa vie. Sur l’importance des parterres fleuris.

Maintenant, lorsque nous nous reproduirons, et c’est là la grande question, est-ce que nous aurons de petits loups-garous? Ou de petits mairillons?

Qu’importe. J’aimerais bien avoir de petits loup-garous, mais elle, ça l’affolerait. Et les gens du village! Imaginez! Au moins, ils pourraient se divertir. La peur du loup-garou, ça meuble une vie. Une vie ennuyeuse.

Ça meublerait ma vie devenue si ordinaire. Ordinaire. Si ordinaire, qu’à m’écouter parler, parfois je m’assoupis.

Les satanés paresseux

Je suis paresseux. Alors, lorsque je crois un type paresseux, je le fusille du regard, et s’il n’est pas vexé, je le fusille du fusil. Je ne supporte pas les paresseux.

FERNO: Mais faut te contenir, mon cher. Vous vous entretuerez!

Heureusement, nous ne sommes pas nombreux. Il suffit de ne pas fréquenter les lieux où pullulent ces incapables. Facile. Il suffit de ne pas être là où je suis. Aussi, lorsque je suis quelque part, je pars. Ça limite les conflits, la tuerie, et je peux vivre une vie comme jamais on ne pouvait espérer en vivre une.

FERNO: Moi, j’ai faim.

Mangeons, buvons. Laissons ma voisine à ses profondes pensées. Elle écoute aux portes, et chaque fois, vraiment chaque fois, elle fabrique un sens profond à ce qu’elle entend. Ma voisine, elle est si! Si! Oh oui.

Lancer des billes

J’ai une centaine de billes, et je les lance. Je les lance du matin au soir. Je suis assis sur la place, et je les lance dans le gravier. Dès que je les ai toutes lancées, je les ramasse et je recommence. Le lendemain, je reviens m’asseoir au même endroit, et je lance mes billes. Si mon banc est occupé, je m’assois ailleurs, et je lance mes billes. S’il n’y a un seul banc libre, je m’assois par terre et je lance mes billes.

Ce jour-là, je lançais mes billes comme d’habitude, comme je le fais depuis des années. Oh combien d’années? Je n’ai pas compté.

Cette femme, tailleur bleu, front plissé d’inquiétude, traversait la place. M’a vu. J’ai vu qu’elle m’avait vu, c’était évident, évident même si je n’y portais pas particulièrement attention. Elle s’est arrêtée à trois pas de moi, s’est penchée, m’a considéré. Il y avait maintenant un énorme sourire, mais encore quelques plis au front. Un grand grand sourire. Le rouge à lèvres craquelait, mais à peine, oh, c’était imperceptible. Elle s’est penchée, donc, et m’a demandé pourquoi. Pourquoi je lance mes billes.

Quelle étrange question!

Y a pas de raison, madame, pas de cause profonde, pas d’objectif non plus. Je les lance pour les lancer, parce que je les lance. Je les lance, un point c’est tout.

Son sourire s’est élargi, son rouge s’est craquelé un peu plus, tellement que ça devenait presque perceptible. Elle s’est redressée, a levé l’index, et m’a reposé la même question, en répétant pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi.

Il n’y a pas de pourquoi, ma chère dame, il n’y a rien. Ça n’a aucun sens. Alors j’ai réfléchi, j’ai respiré, j’ai compati. Peut-être vous sentez-vous mal? Avec cette chaleur, cette humidité. Il y a des gens qui souffrent d’hallucinations, ça s’est vu.

J’espère que je ne l’ai pas effrayée. Elle a levé les deux bras au ciel, a effacé son sourire, et s’est enfuie en courant tout de travers. Moi, je ne m’étais pas interrompu, je lançais toujours mes billes.

Quand il est temps de boire

MARCO: Tu as vu cette femme?

LUC: Oui. J’adore ses cheveux courts, blonds.

MARCO: Tu es aveugle? Elle est brune, cheveux mi-longs, catogan.

LUC: Non.

MARCO: Et moi?

LUC: C’est confus. Une superposition de visages. Mais je te reconnais.

MARCO: Alors, nous devons boire. Boire à en être malades.

LUC: Malades? T’es cinglé.

MARCO: Quand tu vomis, tu vis intensément. Réellement.

LUC: T’es superbement cinglé.

MARCO: Il suffit de prévoir. Avec un peu de précautions, on se retrouve au milieu de la vie. Vomir, vomir, quel programme!

LUC: Tu es systématiquement débile. Va donc dire deux mots à cette femme. “Bonjour madame”.

MARCO: À cette blonde qui n’est pas blonde?

LUC: À cette brune. Puisque. Et demande-lui, pourquoi pas, si elle vit. Peut-être n’est-elle plus là.

MARCO: Je la vois.

LUC: Qu’est-ce que ça prouve?

MARCO: Je vais boire. Tu viens?

Une main contre soi

Tout a changé lorsque ma main droite s’est mise à me gifler à tout propos. Un mot familier, une gifle. Un juron, dix gifles. Ma vie est devenue impossible.

Je ne parle plus depuis des semaines. J’écris quelques petites nouvelles débiles, chaque matin avant de me brosser les dents. Pour l’instant, pas de gifle pour les mots écrits. Ouf. Sauf que je prends de grands risques. Mon mutisme paraîtra bientôt suspect, et l’attention se portera, comment en serait-il autrement, sur l’écriture. Alors j’écoperai.

Car si ça lisait ce que j’écris, cette satanée main me giflerait à m’en faire crever. M’étranglerait peut-être.

Il y a quelques siècles

Si je reprends les choses depuis le début, j’ai demandé, madame, que comprenez vous du grand souffle de la vie, elle m’a répondu qu’elle aimait la musique, ça oui, je vois pourquoi, surtout qu’ici les gens dansent pas mal, j’ai même vu de drôles de têtes sous les lumières, et c’est ainsi qu’elle a accepté que je la reconduise, elle est descendue à deux pas de son immeuble, j’ignorais les nuances, maman m’a toujours répété que je n’étais pas un vampire, comment la croire, une mère ça ment pour le bien de sa progéniture, mais quand le jour s’est levé j’étais bien seul, je le suis resté pendant tout un siècle, et un peu plus, n’empêche,  j’y pense encore, communication inachevée, il ne faudrait pas que je verse des larmes pendant encore un siècle, pendant qu’elle sera moins que de la poussière, un souvenir déformé, heureusement qu’il y a des photographies, deux ou trois, je crois que je me suis inventé une sorte de noeud que je n’arriverai jamais à dénouer, que je ne souhaiterai jamais dénouer, et ce n’est pas parce que maman parle d’illusions que je changerai quoi que ce soit, et elle a peut-être raison, mais qu’est-ce que ça peut faire, il y a quelque chose de puissant, d’éclatant, d’étourdissant, mais où, ça je l’ignore, et bien sûr le temps passe, quoique je l’oublie par moments.

Hourra c’est moi le Chef

Enfin! Je suis le nouveau Chef du département des nouvelles nouveautés! Depuis vingt-deux ans, trois mois, dix-sept jours, que je fais des efforts pour obtenir ce poste. Ce n’est pas rien. Pas rien. Je me souviens, tout le monde voulait être Chef du département des nouvelles nouveautés. Tout le monde, y compris ma voisine, qui dans le temps, travaillait là, mais qui depuis a ouvert sa petite entreprise, comme tout le monde aujourd’hui. Sauf moi. Parce que moi, je voulais être Chef du département des nouvelles nouveautés. Les mauvaises langues diront que plus personne ne veut de ce poste, mais ce sont de mauvaises langues, et on les connait les mauvaises langues, elles disent de mauvaises choses. Qu’elles soient vraies ou fausses, ces mauvaises choses, qu’importe! Il ne faut simplement pas les écouter, il faut au contraire célébrer ma nomination! Chef! Chef! Chef! D’abord, pour faire taire les jaloux, je vais éliminer toutes les initiatives de mon prédécesseur. Ça va râler, mais ils vont me respecter. Chef! Oui, moi je suis le Chef! Je ne comprends pas encore vraiment ce qu’on attend de moi, alors je prendrai des décisions. D’abord, nommer aux postes clefs quelques cacochymes, qui ne risquent pas de prétendre au poste de Chef du département des nouvelles nouveautés. Ensuite, pour ne pas faire d’erreur, ce qui serait mal vu et menacerait ma position, j’accueillerai toutes les demandes d’accommodation, dérogation, modification, amélioration, adaptation, progression, révolution, par un refus net. Clair. Je mettrai l’imagination au placard et je règnerai, même s’il n’y a plus, dans le département des nouvelles nouveautés, que trois marionnettes, un poussah et deux peluches.

Avoir peur de Roland

Finalement, il n’y avait pas tant à dire, encore moins à écrire. Les portes de la grange étaient toutes ouvertes, tout le village aurait pu assister au meurtre, les coups de couteau d’abord, le lancer de la hache ensuite, la grande finale avec la fourche. Ça se voyait de loin, ça s’entendait d’encore plus loin encore, même si au premier abord il était difficile de reconnaître les acteurs de ce drame. Mais en s’approchant, en observant, on pouvait rapidement conclure qu’il s’agissait de Roland, le palefrenier, et de Sébastien, le facteur. Sébastien étant celui qui succombait, Roland celui qui frappait.

Quand le maire est arrivé, il a conclu que c’était clair, qu’il n’y avait pas à tergiverser, emprisonnement pour Roland, enterrement pour Sébastien, et que la vie continue.

Ce n’est que plus tard, bien plus tard, que les choses se sont embrouillées. Ceux qui n’avaient pas osé parler parlaient, ceux qui ne se souvenaient pas racontaient, ceux qui aimaient parler inventaient, de sorte qu’on a fini par se demander si c’était bien Sébastien, le macchabée, et Roland, le prisonnier. On a déterré Sébastien, mais impossible de trouver Roland. Contre toute attente, il s’était évadé, et personne ne s’en était rendu compte.

Depuis, tout le village a peur de Roland le revenant. Même s’il n’est jamais revenu au village, même s’il a fui à l’étranger, et qu’il vit heureux en Tasmanie, avec des gens qu’il aime, des enfants qu’il nourrit, une pelouse qu’il tond et des cheveux qui grisonnent.

Mais au village! Chacun jure l’avoir rencontré au bout du champ des Charpentier, ou au détour d’un chemin forestier, ou flottant la nuit au-dessus de la rivière.

On oublie les oiseaux

Il suffit.

GARTOUILLE: Il ne suffit jamais. Ça n’existe pas. Rien ne suffit. Il y a trop de tout pour que ça suffise.

Vu comme ça.

GARTOUILLE: Voilà. Aujourd’hui, demain, et même hier, pas de leçon, pas de règle, pas de morale. Ce sera l’automne, des millions de feuilles tomberont des arbres, voleront, tourbillonneront, et s’il fallait parler de tout, du vent, de la brise, de la pression atmosphérique, des coupes à blanc, des villes, du soleil et de la pluie, sans compter les oiseaux.

Ah oui, les oiseaux. Je les oubliais.

GARTOUILLE: Justement, on oublie toujours les oiseaux.