L va mourir, et le reste

L’homme et la femme boivent leur café, comme chaque matin, avant de remplir la journée de paroles gestes moues sourires hésitations décisions semblables à ceux dont était remplie la journée d’hier, et celle d’avant-hier, et celle d’avant-avant-hier, et celle…

L: Bientôt, ce sera inédit. Je vais mourir.

E: Vraiment?

Soudain, la femme, E, réalise qu’elle a parlé trop vite, pensant, voilà une occasion d’avoir quelque chose de passionnant, de puissant à raconter aux copines, aux collègues, à la famille, et cela pour des jours et des jours, des semaines et des semaines, pour toujours, alors faut se reprendre, se ressaissir et adapter la réponse au potentiel de la situation, par exemple commencer par ouvrir de grands yeux, ouvrir la bouche, expression de stupéfaction extrême, enchaîner aussitôt, après bien entendu un laps de silence, par un “quoi?” incrédule, puis, nonobstant la réponse, repartir avec quelques “oh! oh!”, quelques onomatopées aussi, pourquoi pas, des sons gutturaux de préférence pour montrer qu’ils proviennent d’un malaise naissant dans les plus profondes profondeurs de soi, à quoi il voudra sans doute réagir par des mots rassurants, rappeler que la chose est somme toute commune, mais ne pas se laisser entraîner sur cette pente pour plutôt verser les premières larmes, c’est toujours la première qui représente un défi, mais une fois l’écluse ouverte, ça coule bien, ça coule abondamment, répéter des “oh! oh!”, et des “je n’y crois pas, je n’y crois pas”, ici les mots auront peu d’importance, c’est le ton qui importe, tragique, toujours, incrédule, encore, mais en crescendo, puis lui prendre les mains, le regarder droit dans les yeux et répéter son nom plusieurs fois, et enfin, s’il semble vouloir s’y prêter, l’attirer dans ses bras et serrer autant que cela sera décemment possible tout en soupirant, murmure très faible mais tout de même clairement audible, “je n’ose pas y croire, comment est-ce possible”, hocher la tête, se relever et s’agiter de façon désordonnée, marcher de droite à gauche, tourner en rond, se donner un air totalement égaré et dire, comme si l’on réfléchissait à voix haute, “il y a sans doute quelque chose à faire”, le répéter plusieurs fois, énumérer tous ceux, spécialistes, guérisseurs, psychiatres, naturopathes, acupuncteurs, et tout le bataclan, qui pourraient peut-être l’aider, en rajouter à chacune de ses objections, et terminer le tout en laissant échapper un long soupir, comme un ballon qui se vide, se laisser choir sur un fauteuil, fermer les yeux et attendre qu’il se lève, qu’il se rende à ce rendez-vous habituel, et lorsqu’il finira par vous quitter, l’assurer qu’il peut compter sur vous, tout ce qu’il veut, soutien, compréhension, accompagnement, et surtout ne pas remuer tant qu’il sera là, patienter jusqu’à son départ, que confirmera le bruit de la porte de devant qui se referme.

E: Quoi?

Et le reste.

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Douce image et verts sommets (3)

Quand la scie rongeait le bois, quand elle s’enfonçait d’un anneau à l’autre, tuant progressivement chacune des années de l’arbre, moi je flottais, dans la plus délicieuse des illusions, bête et fier, je flottais, me disant, cet arbre est vieux, très vieux, mais à dix ou douze ans, vieux désignait tout ce qui dépassait trente ans. Comment aurais-je pu évaluer, ne serait-ce que approximativement, l’âge de cet arbre? Savoir, croire qu’il était le plus grand me suffisait. Mais comment savoir. On ne peut pas savoir, savoir pour de bon.  Si je me risque à évaluer de mémoire la circonférence approximative de son tronc, sa taille, je me dis que ce sapin baumier devait avoir entre cent et cent cinquante ans. Ce sapin attaqué par deux morpions avait traversé un siècle et demi d’histoire sans flancher! Industrialisation, chemin de fer transcontinental, deux guerres mondiales, la grande dépression, la grande noirceur, si j’avais su, si j’avais pu m’en soucier j’aurais collé l’oreille sur l’arbre pour y chercher l’écho de ce passé au lieu de m’activer sur le godendard. Mais peut-être pas. Peut-être était-il beaucoup plus jeune, c’est connu la mémoire déforme tout, et ce qui était grand devient gigantesque, on perd toute mesure, on rabote, on rajoute, on restaure malgré soi. Mon cousin a lâché prise et j’ai failli tomber à la renverse. J’imagine qu’il rageait à l’idée qu’il pourrait s’amuser plutôt que de s’acharner sur cet arbre, partir à la pêche en bicyclette, nager dans le lac avec les cousines, jouer à la balle avec les gamins du village. J’en peux plus! Sa lassitude et sa fatigue me fouettaient. Allez! Nous n’en sommes qu’au tiers! Mais il défaillait. Nous étions en nage, les mouches noires nous dévoraient, nous couvraient de minuscules blessures qui démangeaient, qui donnaient envie de courir à travers bois pour se jeter dans le lac, en bas, près du camp. Allez! Le visage de S. a pris des teintes roses, mauves et rouges. Il s’est plaint de maux de tête, m’assurait qu’il avait la nausée, mais je l’ai poussé à terminer le travail, je lui ai promis limonades et baignades en abondance. Il soufflé, poussé sur le godendard, mais à bout de force, il s’est assis sur une pierre, cinq minutes, dix minutes, tandis que j’essayais de couper l’arbre, seul, sans y parvenir. À me voir m’esquinter, il a fini par reprendre le manche, l’air déterminé d’en finir. Nous tranchions d’un trait droit, sans vraiment connaître les techniques d’abattage, sans soupeser des risques que nous ne connaissions pas, que nous ne pouvions pas imaginer. Nous aurions dû d’abord entailler l’arbre du côté où nous voulions qu’il tombe, vers le bas de la montagne, et ensuite scier un trait de l’autre côté. Mais nous n’étions pas des bûcherons, nous ne voulions pas couper des arbres, mais cet arbre-là, et nous n’avions que faire du bois, nous n’en voulions qu’à sa taille de vieillard, nous voulions abattre sa majesté. Nous n’avions prévu ni le rebond du tronc sur un autre arbre, ni la voie de retraite pour prévenir un écrabouillement de nos personnes. Même s’il ne bougeait pas, même s’il restait silencieux et se laissait taillader sans broncher, ce baumier était plus fort que nous et nous ne le soupçonnions pas, nous n’aurions pu, dans notre ignorance et ma frénésie, comprendre que nous n’étions pas de taille avec ce géant.

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L’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis

Deux quidams chevauchent côte à côte depuis des heures. Ils ignorent si le prochain village se trouve devant eux, ou à droite, ou à gauche, ou derrière. Évidemment, il leur serait impossible de revenir à leur point de départ. C’est ainsi. Ils suivent le soleil, tant bien que mal, mais plutôt mal que bien.

E: Je déteste les gens qui portent des polos bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf. En général, leurs pantalons ressemblent à de vieux rideaux usés par le soleil, et leurs souliers ont toujours des tâches ou des déformations. Je te le dis, je te l’affirme et le confirme, je les abhorre, je voudrais que tous les clubs leur interdisent l’accès à leurs terrains. Ces gens-là, ne mâchons pas nos mots, sont une honte pour nous tous, la nausée qu’ils provoquent finira par m’achever. 

X: Tu sais que je porte un polo bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Nous devrions bifurquer légèrement à gauche. Ça nous permettra de marcher directement vers l’ouest. Il y a toujours quelque chose à l’ouest. Toujours.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: Tu sais ce qui m’horripile? Je ne peux pas supporter les types qui font du patin artistique. Le patin, c’est fait pour jouer au hockey. Mais du patin artistique! Ils tournent en rond, tournicotent, tourbillonnent, et tout ça dans leurs habits à paillettes! C’est quand même incroyable, certains jours nous n’avons pas accès à la patinoire parce qu’ils doivent s’exercer! Tu sais combien d’heures nous perdons chaque semaine à cause d’eux?

X: Tu sais que je fais du patin artistique?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Obliquons encore un peu plus vers la gauche. L’ouest est par là.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: De toute ma vie, je n’ai connu qu’une seule personne qui savait vraiment jouer de la flûte. Une seule. Il s’appelle C, et il joue comme un dieu. La musique qui monte de sa flûte ne ressemble à aucune musique terrestre. Il peut transformer une banale chansonnette en une œuvre d’une limpidité qui dépasse tout ce que l’imagination la plus créative pourrait espérer.

X: Tu sais que je joue de la flûte?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: L’ouest est bien par là.

X: Oui, l’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis.

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Douce image et verts sommets (2)

De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.

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Douce image et verts sommets (1)

Florence a été tuée par son fiancé, étudiant en médecine, fils de B., chirurgien, et de G., procureure. Ça s’est passé très vite, un éclair de rage. La police n’y a jamais cru, toutefois, ou a refusé d’y croire, ou a été incitée à ne pas y croire. Ils avaient sous la main un autre suspect, qui faisait un coupable plus commode. Fils de C., travailleur d’usine, et de P., caissière dans un supermarché, il était sur place quand l’électricité a été coupée et que l’appartement s’est soudain retrouvé dans l’obscurité la plus complète.

Es-tu certain que ce fils de C. et P. soit innocent? N’avait-il pas du sang sur les mains. Beaucoup de son sang à elle?

Dès qu’il a réalisé ce qu’il avait fait, l’étudiant l’a poussé sur elle, il a même pu attendre que la lumière soit revenue. Les deux hommes se sont probablement battus, d’où la blessure qu’a reçu l’étudiant, et l’accusation, en plus de meurtre prémédité, de tentative de meurtre. C’est un innocent qui est en prison.

La lame du godendard a égratigné l’arbre, pas suffisamment pour le menacer, encore moins pour le tuer, juste assez pour y laisser un souvenir d’une saison, comme ces initiales entrelacées qu’encadrent des coeurs approximatifs gravés par les amoureux, sauf qu’à cet endroit précis, peu de promeneurs n’auraient remarqué la balafre, vu la position de l’arbre à quelques mètres du faîte de la montagne, sur le flanc escarpé face au nord où nous avions grimpé à grand peine, où nous n’avions trouvé nul sentier de chevreuils, d’orignaux, d’humains. La marque oblique était ridiculement ténue quand on considère l’arme qui l’a infligée, cet énorme godendard qui m’était apparu si menaçant, cet outil antique qui refusait maintenant d’obéir, de se soumettre à la folie que sa découverte dans l’atelier de mon oncle avait plantée dans ma cervelle ardente, ignorante et farouche. Je n’arrivais pas à trouver mon aplomb, tout le corps tiré vers le gouffre, mes pieds glissant sur les cailloux, incapable de trouver une saillie suffisamment solide pour y prendre appui, de sorte que pour exercer une force vers l’arbre, vers le haut, il me fallait doubler l’effort qu’une manoeuvre semblable aurait nécessité en terrain plat. Nous glissions, nous remontions, le godendard à bout de bras, et après plusieurs essais, mon cousin S. a suggéré de choisir un autre arbre ou de carrément revenir au camp, ce que bien entendu j’ai refusé, haussant le ton, gesticulant, jusqu’à ce que, de guerre lasse et sans croire au succès de nos efforts, il finisse par consentir à reprendre cette absurde gymnastique, glisser, remonter, glisser et remonter à nouveau, sous un soleil de plomb, baignés dans un nuage de mouches noires dont l’assaut, qui pourtant durait depuis notre arrivée, nous agaçait soudain mais il était trop tard, elles nous mordaient en bataillons, se faufilaient sous nos vêtements, s’empêtraient dans nos cheveux et se collaient à la peau des tempes et du dos en sueur. J’avais soif, S. avait soif, et je savais que nous ne pourrions lutter ainsi, vainement, toute la journée, notre oncle reviendrait bientôt, nous devions réussir dans la prochaine heure ou tout remettre à un autre jour ou à jamais. Même s’il en avait plus qu’assez, S. s’est ingénié, sans doute pour en finir au plus vite, pour se libérer, comprenant que je ne céderais pas, à dégager d’énormes pierres de chaque côté de l’arbre afin que nous puissions bénéficier d’un minimum de stabilité, question de mieux contrôler les mouvements du godendard. Ce fut effectivement beaucoup mieux, les dents affutées s’enfonçaient enfin dans l’écorce, d’abord avec beaucoup d’efforts, mais après quelques minutes, comme par magie, la scie a atteint le bois avec une facilité déconcertante qui m’a fait crier de joie, car j’avais commencé à secrètement croire la tâche impossible, à cause de la pente abrupte et compte tenu de l’âge de l’arbre et du nôtre. Malgré mes paroles d’encouragement et mon attitude, ma détermination affichée, le doute avait commencé à contaminer mon sang endiablé, le risque que cette aventure ne se solde par un échec et qu’il faille déclarer forfait me tenaillait et même, m’angoissait, car je ne me voyais pas comme j’étais, petit garçon face à un arbre gigantesque, mais jeune homme incapable de surmonter une épreuve, exactement comme cette fois, quelques années plus tard, où il y avait cette jeune fille en face de moi qui me souriait de toutes ses dents et davantage, sans que je ne parvienne à lui souffler plus de trois mots, écarlate et suffocant, si bien qu’elle avait fini par hausser les épaules et partir en riant avec ses amies, et ça n’a été guère mieux avec Florence.

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Une histoire américaine où les protagonistes s’évaporent dans l’oubli habituel

JAI: Je t’ai raconté cette histoire que mon cousin m’a rapportée à son retour des États-Unis. Des États-Unis d’Amérique?

SAI: Comme s’il y en avait d’autres.

JAI: Mon cousin LAI a traversé les États-Unis d’Amérique, les USA, d’est en ouest, puis d’ouest en est. Il en a vu du pays! Il en a vécu des aventures!

SAI: Des aventures il y en a, même ici il y en a.

JAI: Mon cousin a fait monter un auto stoppeur, je ne ferais jamais ça, surtout aux États-Unis d’Amérique, qui lui a raconté que sa mère, née à Pittsburgh, avait connu une famille qui vivait dans une vieille Cutlass. Pendant deux ans, la famille a vécu dans cette voiture, tu te rends compte! Un père barbu, trente ans, une mère blonde, fatiguée, une fillette huit ans, qui protégeait son petit frère, six ans.

SAI: Contre quoi?

JAI: Contre quoi quoi?

SAI: Elle le protégeait contre quoi, son petit frère?

JAI: Contre ceux qui n’étaient pas gentils avec eux? Contre la peur? Contre les monstres des nuits à la belle étoile?

SAI: Demande à ton cousin.

JAI: Faudrait qu’il demande à l’auto stoppeur de demander à sa mère. Ils ont peut-être échangé leurs courriels. Ils sont peut-être encore en contact. Peut-être amis sur Facebook.

SAI: Qu’est-ce qu’il leur est arrivé, à cette famille?

JAI: Ils ont fini par disparaître. Mon cousin dit qu’ils sont partis en Californie, où ils ont trouvé du boulot. Les enfants ont pu aller à l’école. Ils sont peut-être au collège maintenant.

SAI: Ou pas. Ils pourraient très bien avoir abouti à Seattle, ou à Jacksonville. 

JAI: C’est une histoire qui finit bien.

SAI: C’est une triste histoire.

JAI: On ne le saura jamais.

SAI: Même si on les connaissait, on n’aurait pas su. On n’apprend jamais que les grandes lignes, et on oublie à peu près tout. Tant qu’à raconter n’importe quoi, tu devrais inventer des histoires abracadabrantes. Au moins, on s’amuserait. Puisqu’on ne raconte jamais que des conneries, quoi qu’on raconte. Je dois te quitter, les boulettes sont cuites. Demain, tâche de me raconter une histoire avec un début, un drame, et une fin. Pathétique.

JAI: Bisou. À demain.

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Une souris n’est pas une chouette

MO: Tu étais une souris, j’ai oublié la couleur. Mais une souris, j’en suis certaine.

LU: Tu as perdu la tête? J’étais une chouette. Je mangeais des souris, parfois.

MO: C’était il y a si longtemps. Tu as oublié. On oublie tout.

LU: On ne s’oublie pas. Je n’ai quand même pas tout inventé. Je ne suis pas une fiction!

MO: Non, cela se verrait. Tu es bien toi.

LU: Tu vois!

MO: Mais toi, tu n’étais pas une chouette. Tu n’as jamais été une chouette. Moi qui ai deux fois ton âge, et de bons yeux, et une mémoire propre, je peux en témoigner.

LU: Pas une chouette? Je ne suis plus moi-même alors! C’est ridicule.

MO: Une souris, c’est pas mal. Regarde ce que tu es devenue.

LU: Ce que je suis devenue? J’avais collé des morceaux, j’avais construit quelque chose, mais je devrai recommencer, et comment recommencer sans fabuler?

MO: Tu seras ce que tu t’imagines, et nous en rirons dans dix ans.

LU: Je suis un personnage de bande dessinée.

MO: Ou de roman fantastique, ou de polar, ou d’un fameux film d’action!

LU: Un film philosophico-romantico-comique?

MO: Pourquoi pas! À toi de voir!

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Yvon, Yvan, Yves et le podoscope

​​YVON: Je crois que Marcel est le frère de Jean. J’avais rencontré Aline qui achetait des souliers pour Michel. Aline était très aimable.

YVAN: Marcel était le frère de Jean. Il ne l’est plus.

YVES: L’un de ceux-là était hyper gentil. Malheureusement il est mort il y a deux ans.

YVAN: Je me rappelle de la machine.

YVES: Idem pour moi.

YVON: Marcel vendait des souliers canadiens.

YVES: Mon père n’achetait que ceux-là.

YVAN: Très beaux retours de cette époque. Nous disparaîtrons à force d’y retourner.

YVON: C’était la seule boutique qui possédait un podoscope. On y fourrait le pied pour voir si les chaussures nous allaient.

YVES: Sans protection, évidemment. C’était le bon temps. Yvan a raison, nous disparaissons. Lentement.

YVAN: J’aimais y aller avec ma maman. Il y avait un grand choix!

YVON: C’était un bon gars, un client de la librairie S. et aussi du casse-croûte chez B, de l’autre côté de la rue.

YVES: Moi aussi. Aussi.

YVAN: C’était la boutique de choix pour la qualité. J’en vois des images floues. Retrouvons toutes les images, voulez-vous?

YVON: C’est dangereux.

YVES: Grand risque.

YVAN: Hé oui! Mais, qu’est-ce qu’on aimait voir nos os!

YVES: Aujourd’hui, les rayons X, c’est dangereux.

YVAN: Pas besoin d’être aujourd’hui. Tu nous égares!

YVON: Je viens de trouver!

YVAN: C’était une simple boîte en bois. Un appui-talon, et une fente rectangulaire où l’on glissait le pied. La lecture se faisait en haut de la boîte, inclinée à soixante-dix degrés.

YVES: J’avais oublié et ça me revient. Bons souvenirs! Très beau souvenir!

YVAN: Il y avait un podoscope au bout de la rangée de fauteuils. C’était la seule boutique qui en possédait un. Peu importe où nous achetions les chaussures, nous passions toujours par là pour voir nos pieds. Aujourd’hui avec toutes les réglementations, c’est probablement interdit de s’en servir. Qui s’en rappelle de ce temps?

YVON: On s’amusait à fourrer le pied là dedans, je ne sais plus combien de fois de suite. La quantité de rayons X qu’on a dû prendre!

YVES: C’était la seule boutique où je pouvais me chausser. Je crois que c’est une certitude. À inscrire au tableau des vérités.

YVAN: L’image était en vert. Nous pouvions observer les déformations du pied, mais comment évaluer? Le vendeur n’était tout de même pas podiatre! La première fois, j’y suis allé avec ma mère.

YVES: Nous ne nous en sortirons pas. Nous nous évaporons, et c’est bien dommage, parce que des images me reviennent.

YVAN: À force de balancer dans le temps, on finit en personnages creux, sans attache, même pas en mesure de créer l’illusion.

YVAN: Si peu de choses. Adieu les gars!

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Un grand rire raisonnable et bien placé

VLADIMIR: Commençons, vous le voulez bien, par cette histoire de cette femme qui voulait, sans raison apparente, s’enfuir avec les chandeliers, les sous-verre et les cahiers de notes du grand-père, personne ne la connaissait, mais ce qui est amusant est que pas un de nous de vous ne savait qu’il ne la connaissait pas, ce qui lui a permis, enfin, vous avez entendu ou lu ou vu les détails, pas besoin de tout reprendre depuis le début, ce qui importe et qui importera davantage encore lorsqu’un peu de temps aura coulé, ou dégoûté comme dirait l’aïeul, est d’identifier le véritable mobile du crime, qui pourrait bien finir par nous ruiner tous.

LOLA: Tous!

COCA: Tous tous tous.

ROCA: Autant que nous sommes, nous ne serons plus.

VLADIMIR: À peu près, car si nous pouvons admettre que l’habitude et les années nous aient voilé l’importance des chandeliers et des sous-verre, en ce qui a trait aux cahiers, nous n’avons nulle excuse, depuis la mort du grand-père, nous aurions dû, vous auriez dû, il aurait fallu au moins y jeter un coup d’oeil, après tout il n’y en avait pas tellement, onze ou douze, qui entre les balivernes, les remontrances, les vantardises, les histoires de jambes en l’air, vraies et fausses, cachait probablement la clef d’une fortune dont il a si bien su, pendant tout ce temps où nous l’avons soigné, cajolé, flatté, nous taire l’existence, pour ne nous laisser, dans les papiers officiels, pas même assez pour nous libérer de l’obligation de subvenir à nos moyens par le travail, le marchandage, les manigances.

ROCA: Misère!

COCA: Qui est cette femme?

LOLA: Une intrigante!

VLADIMIR: Il nous faut la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle n’ait percé le secret des cahiers, avant qu’elle ne nous ait tous jetés sur la paille pour fuir à l’autre bout du monde, incognito, sans même se présenter aux funérailles du grand-père qui heureusement, merci grand-père, sont déjà payées de A à Z, un souci en moins, car autrement il nous aurait fallu consacrer le peu que, enfin, n’en parlons pas, nous l’avons évité, et malgré tout ce qu’on dit du cahier, les chandeliers, moi je les aimais bien, je les aurais volontiers pris.

COCA: Et moi les sous-verre, oh oui!

LOLA: Les chandeliers et les sous-verre!

ROCA: Une voleuse, voilà ce que c’est!

VLADIMIR: Pourtant, pourtant, ces aveugles de flics refusent de faire enquête, d’admettre qu’il y a eu vol, détournement de richesse familiale, spoliation de descendants, vous avez vu comme ils ont ri quand nous leur avons parlé des cahiers, ils ont tout de même demandé à Madame Vaugritard, son infirmière, mais la pauvre femme, yeux fatigués, la tête ailleurs, leur a balancé comme ça, pour se débarrasser d’eux, oui c’est ça, pour se débarrasser parce qu’elle n’en avait rien à faire pas de temps à perdre devait se trouver un autre client j’imagine qu’elle n’en prend pas plus de quatre ou cinq vu le temps qu’ils lui demandent, eh bien elle leur a balancé qu’il n’y avait rien dans ces cahiers qu’un compte rendu de ses journées, et des poèmes, que faut-il entendre, grand-père était pourtant un homme sensé, n’avait pas le temps d’écrire des poèmes, pas un gamin, un adolescent en mal d’amourettes.

LOLA: Des poèmes, pouah!

COCA: Des poèmes, quand même!

ROCA: Des poèmes, faites-moi rire!

VLADIMIR: La femme, j’aimerais bien que les flics l’identifient, et nous leur montrerons, à tous, qu’il n’y avait pas de poèmes là-dedans, que grand-père n’était pas un de ces, un comme ces, comment peuvent-ils le calomnier, le pauvre homme, trop mort pour se défendre, pour lever la main et mettre un terme à ces divagations, ils pourraient au moins le respecter, inventer autre chose, et pourquoi une inconnue volerait-elle des poèmes, ah ah ah, permettez-moi, malgré le deuil, de rire à grands coups bien placés, ah ah ah, à nouveau j’y vais, et n’hésitez pas à m’imiter, car c’est tout ce qui nous reste, j’en ai bien peur, un grand rire raisonnable et bien placé, pour une fois, très bien placé.

ROCA: Ah ah ah!

COLA: Ah ah ah!

LOLA: À notre ruine! Buvons!

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Ne me racontez pas d’histoires! 

Maintenant que les folies se sont estompées, retournons à nos moutons. Les histoires se succèdent et se juxtaposent, se suivent et se dépassent, et nous perdons le fil, nous perdons les fils.

F: Il y a cette histoire de personne qui se croyait aimée mais qui était dévalisée.

G: C’est bien triste. Bien triste.

F: Il y a cette histoire d’homme passionné qui a perdu la tête.

G: C’est bien regrettable. Bien regrettable.

F: Il y a cette histoire de camionneur soucieux qui a perdu son camion.

G: C’est bien dommage. Bien dommage.

F: Il y a cette histoire d’amour qui a duré soixante-sept jours.

G: C’est bien joli. Bien joli.

F: Il y a cette histoire de politicien qui a remporté son pari.

G: C’est bien pour lui. Bien pour lui.

F: Il y a cette histoire de falaise qui s’est écroulée.

G: C’est bien fâcheux. Bien fâcheux.

F: Il y a cette histoire d’exploitant qui a exploité.

G: C’est bien dur. Bien dur.

Mais ce ne sont pas de véritables histoires. Des mensonges, de petits mensonges, oui. Il n’y a qu’une seule histoire, découpée, dépecée, vidée.

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