JÉRÔME: On ne me parle plus. On s’est dit offensé. On me reproche cette décision. Épouse, fille 1, fille 2, fils, père, frère, cousine, nièce, neveu, voisin, ami 1, ami 2, ami 3, patron, client 1, client 2, client 4 (client 3 s’en fout), et mes chats. Pourtant, quand on meurt, ça ne devrait pas faire d’histoires. Tu vis, tu meurs. J’ai choisi la Patagonie. Susceptibilités patriotiques, on ne digère pas que j’aie choisi de ne pas mourir sur la terre bien grasse de nos ancêtres, tous plus malheureux les uns que les autres et morts dans une misère indicible. La Patagonie, c’est bien, je crois. C’est vrai que je ne connais pas, je n’y suis jamais allé, mais j’ai vu trois ou quatre photos, et le nom, Patagonie, n’est pas joli? Patagonie, ça sonne à mes oreilles comme un lieu mythique, tellement que la première fois que je l’ai entendu, je croyais qu’il s’agissait d’une sorte de lieu sacré de la mythologie antique. Alors, quand j’ai su que ça existait pour de vrai, il n’y a eu aucune hésitation, j’ai su que j’y mourrais. J’ai obtenu un prêt de la banque pour l’achat d’une voiture d’occasion. Deux mille six cent dollars. Je m’en servirai pour payer ce voyage en Patagonie, avion, location de voiture, hôtels, je ferai la fête, j’explorerai les déserts, les montagnes, et comme meurent les rêves, j’y mourrai, l’esprit bien dodu, radieux, immémoré. Et tant pis pour ceux qui se plaignent parce qu’ils ne pourront pas m’embaumer, m’enterrer (ou me brûler?), me pleurer (ou plutôt se pleurer), me dilapider, me glorifier (se glorifier). Tant pis si je les prive d’un cadavre, mais quand la Patagonie vous appelle, même la prière des anges sonne faux.
Archives mensuelles : janvier 2022
Les oreilles gelées du promeneur solitaire
Ce jour-là, l’épine d’une plante que je n’avais jamais vue dans la forêt m’est entrée dans le bras. Vive douleur, qui s’est vite dissipée. J’ai poursuivi ma promenade, j’avais oublié l’épine. Le lendemain, je suis revenu dans la forêt. Même si nous étions en juillet, il faisait un froid de canard. Ou plutôt, de macareux. Je gelais, surtout que j’étais légèrement vêtu. En plein été, on pense rarement à se munir d’un parka, de gants, de bottes et d’écharpes. Autour de moi, le bois des arbres gelés craquait, et des branches, paralysées dans leur croissance, cassaient et tombaient au sol. Moi-même, qui ne pouvait guère plus marcher, appréhendais le moment où mon corps commencerait par se briser, morceau par morceau. Ça n’a pas tardé. D’abord une jambe, puis un nez, jusqu’à ce qu’il ne reste à peu près rien. Ma tendre épouse, qui passait par là par hasard, elle qui jamais ne s’aventurait dans les bois, m’a aperçu tel que j’étais, diminué et stationnaire au bout d’une allée. Prévoyante, elle portait tout un attirail polaire, des pieds à la tête. Parmi les membres gelés qui gisaient autour de moi, elle a choisi deux oreilles, d’une jolie forme. Elle m’a annoncé qu’elle les emporterait, en souvenir de moi, et qu’elle les ferait peut-être empailler. J’étais fier, je savais qu’elle avait beaucoup d’affection pour moi. Avec ce qui me restait, une tête en équilibre sur un moignon de cou, je l’ai observée quitter le bois. Elle gambadait, visiblement joyeuse. Elle s’est arrêtée pour parler à un passant, un de nos voisins, qui tenait un chien en laisse. Les deux ont beaucoup rit, et lorsqu’ils se sont séparés, mon épouse a vu, avec étonnement, qu’elle tenait toujours les deux oreilles, qui avaient commencé à dégeler. Grimaçant, elle les a lancés dans les buissons, avant de secouer ses vêtements, et de se diriger vers le village. Entretemps, le cou m’était tombé, puis le visage, la boîte crânienne, et tout le tralala. Il ne m’est plus resté que la cervelle, et heureusement, à ce moment, l’été, qui s’était momentanément éclipsé, est revenu. Un renard, curieux et affamé, apercevant l’aubaine, n’a fait qu’une bouchée de cette cervelle. À peine s’il a mastiqué. Depuis, ne disposant plus du minimum, je me suis vu dans l’obligation de mettre un terme à la relation de cette journée excentrique.
La grande fuite d’un buveur de kombucha
Jack buvait son kombucha, paisible, allongé sur une chaise longue dans le jardin derrière sa maison, quand un homme a jailli d’entre les deux thuyas, courant, rouge et échevelé, bondissant par-dessus Jack et sa chaise, pendant que le voisin et la voisine débouchaient à leur tour d’entre les thuyas, brandissant des révolvers, tirant en direction du fuyard, mais mal, si mal que les balles effleurèrent la joue, la cuisse et le nez de Jack, surpris puis effrayé par tout ce brouhaha, mais se ressaisissant vite, se relevant et courant s’abriter derrière les érables, se croyant sauvé mais à tort, puisque voisin et voisine continuaient à tirer dans sa direction, tentant de contourner l’arbre pour l’atteindre, et cela, même si Jack leur indiquait l’allée par où le fuyard s’était éclipsé, jusqu’à ce que, profitant d’un faux geste de la voisine Jack s’empara de son arme, qu’il retourna aussitôt vers le voisin, qui s’était approché, qui allait l’abattre de sang froid, sauf que Jack fut plus rapide et tira tua élimina le voisin, ce que la voisine n’apprécia pas, ni le fuyard, qui contre toute attente n’avait pas fuit, ou du moins, pas fuit aussi loin qu’un fuyard en fuite devrait fuir, et qui revint en courant toujours, mais visiblement on voyait qu’il avait eu le temps de reprendre son souffle, se pencha sur le voisin maintenant réduit à l’état peu enviable de cadavre, lui subtilisa son révolver pour aussitôt, contre toute attente, quoiqu’à ce point Jack n’en avait aucune, le braquer sur Jack qui, bien au fait de l’égarement ambiant, bondit à nouveau derrière l’érable, non pas pour s’y réfugier, mais pour préparer sa sortie, qu’il réussit en tirant en direction du fuyard qui se mit à l’abris, ce qui permis à Jack de s’éclipser dans la nature, où ni le fuyard, ni la voisine ne daignèrent le poursuivre, n’y voyant peut-être aucun intérêt, si dans toute cette histoire il y avait un intérêt quelconque quelque part, si bien que Jack pu se mettre à couvert, mais pas pour longtemps parce qu’il entendit puis aperçut au-dessus de sa tête un hélicoptère aux couleurs de la police du village qui l’avait aussi aperçu et d’où une voix projetée dans un puissant haut-parleur lui ordonnait de se rendre, ordre suivi aussitôt par une salve d’arme automatique, ce qui effaroucha Jack qui se glissa sous les branches épaisses des conifères, où il entrepris de s’éloigner le plus qu’il pouvait de ces lieux dangereux, mais cela c’était sans compter les routes barricadées par les policiers au sol, qu’il aperçu lorsqu’il s’approcha de la route, quelques cinq kilomètres plus loin, et c’était sans compter les policiers qui sillonnaient les bois sur des motocross ou des véhicules tout terrains, armés pour une chasse à l’homme sans précédent, car c’est ce que c’était devenu, ce qui désola Jack, qui ne pouvait appeler ces forces de l’ordre pour leur expliquer le quiproquo, puisque dans son départ précipité il avait oublié son téléphone, si bien qu’il s’ingénia pour échapper à ses chasseurs, sachant, ayant compris qu’on le descendrait à vue, et jusqu’à présent il y est parvenu, et plutôt bien, réussissant même à se nourrir et à dormir un peu, toujours à l’affût, et il ne semble pas qu’il sera pris de sitôt, aussi vaut-il mieux laisser les choses où elles en sont, quitte à y revenir plus tard.
Mémorial
Comme je ne raconte que des histoires joyeuses, aujourd’hui j’en choisirai une triste. C’est l’histoire d’un type intelligent qui rencontre un autre type intelligent, et ensemble, ils décident de changer le monde: fin de l’exploitation de l’air, de l’eau, de la terre, des baleines, des éléphants, des crocodiles, les macaques, des gorilles, des loups, des ours polaires, des petits chiens, des gros chiens, des saumons de l’Atlantique, des saumons du Pacifique, des pluviers siffleurs, des pluviers bronzés, des pluviers montagnards, des rainettes, des abeilles, des babouins et des humains. Une fois le monde changé, ils se sont étendus sur la plage, et est venu le tsunami. Nous avons planté, à leur mémoire, un orme, sur l’écorce duquel nous graverons leurs noms. Si jamais nous repassons par là.
De l’importance de respecter ses résolutions
E: Oui, monsieur l’inspecteur, dès que je l’ai vu entrer, je l’ai reconnu, je veux dire, son odeur, parce qu’il s’était déguisé, il avait pris mon visage, pensait me troubler, mais pas très malin, il sentait tout autant, pas qu’il puait, non, une odeur qui lui est propre, mélange de sueur et de végétal, peut-être quelque chose qui tirait sur le conifère, mais légèrement, faudrait analyser, la respirer, cette odeur, pendant de longues minutes, mais une chose est certaine, c’était bien lui, alors pour en finir, j’ai tiré, il est mort au deuxième coup, et ce n’est qu’après que j’ai pensé à cette possibilité, lui parler, profiter de l’avantage de l’arme pour l’interroger, et quand j’ai vu, sur sa tête, mon visage se crisper, puis s’éteindre, ça m’a secoué, et j’ai décidé de mieux manger à l’avenir, et de respecter ma résolution, marcher au moins dix mille pas par jour.
Douce image et verts sommets (6)
Je me suis retrouvé sur le derrière et j’ai glissé d’au moins deux mètres, m’éraflant au passage l’avant-bras. Je puais la terre humide, les feuilles décomposées, j’étais sale et fatigué. Immobile, j’ai tendu l’oreille. Silence. Derrière moi, plus haut, S. gesticulait. Remonte vite! Si l’arbre tombe, y va t’écraser! La mort! Encore elle! Un papillon aux ailes ocre jaune à l’extérieur, traversée de sept ou huit points noirs, et plus bas, d’une ligne qui ondulait, un peu comme lorsqu’on dessine d’un seul trait les ailes d’un oiseau, terminées, les ailes, par une ligne bistre cernée elle-même d’une bande perle, s’est posé sur mon nez, juste sur la pointe. Un lutin brun. Joli nom, n’est-pas? On pourrait en tirer une charmante symbolique capable de nous distraire cinq minutes, en pensant à la nature démoniaque du lutin et à ses ailes nous pourrions y voir le signe d’une malédiction dont l’enfant ne parviendra jamais à se libérer, contre laquelle il luttera pourtant inlassablement toute sa vie, jusqu’à ce que, las de combattre, il s’abandonne et devienne monstrueux pour de bon, ou encore, pourquoi pas, ce pourrait être tout à fait le contraire, le papillon lutin s’extirpant, en quelque sorte, du gamin, et en s’envolant dans l’infini sombre de la forêt libérerait un esprit damné, l’offrant pour la première fois à la lumière, à la paix éternelle, et pa ta ti, pa ta ta, et la scène alors prendrait une toute autre tournure, le gamin abandonnant ce projet fou de massacrer un pauvre sapin plus que centenaire, s’inscrivant le lundi suivant dans la ligue de protection de la nature de son quartier. Eh bien non, il le crèvera, cet arbre, dans à peine dix minutes. Détruire, c’est son leitmotiv, c’est ce qu’il a appris, c’est son destin. Vivre, c’est tuer. C’est la leçon. Et la mort, il la connaît, il l’a vue à la télé, il l’a vue en Irlande du Nord, il l’a vue à Mexico, il l’a vue dans l’éphémère Biafra et derrière le poste de police, ces chiens et ces chats gazés que tous les enfants pouvaient observer, et la mort c’est aussi et aussi et aussi et c’est ce gamin du même âge violé et étranglé dans la cour d’école, c’est cet autre gamin du même âge écrasé par une fantastique Mustang rouge décapotable. Partout la mort. L’éducation, ou comme les parents disaient, l’élevage, nous en reparlerons, c’est aussi la mort.
Je ne suis pas certaine qu’elles soient en or
C’est une charmante maison, pas très grande, mais pouvant accueillir une famille de quatre personnes, deux parents, deux enfants. Dans un boudoir, attenant à un grand salon, D reçoit une amie, O, à qui elle explique comment faire fortune en créant un personnage et une histoire à mettre en scène dans les médias sociaux. Une autre de ses amies, T, que la discussion a fini par lasser, se promène d’une pièce à l’autre, à la recherche de bijoux ou de billets de banque. Dans le salon, W, l’époux de D, est attaché sur une chaise, et un jeune homme, J, qui porte un joli masque noir à motifs rouges et jaunes, trace avec une lame de rasoir de minces fils le long de ses bras, de haut en bas. W gémit, mais serre les mâchoires, pendant que le jeune homme répète, inlassablement, la même question. Il souhaite obtenir, simplement, le code du coffre-fort, qui contient quelques millions de dollars, croit-on. Mais têtu, le père se tait.
T: Ma chère, n’as-tu pas vu, ça me semble bien difficile pour W, à côté.
D: Oui, je le trouve bien bruyant. O, ici, a du mal à se concentrer. S’il te plaît, pourrais-tu fermer la porte, tu serais bien gentille.
T: Voilà. C’est vrai que sa voix porte.
D: Sa voix?
T: Oui, celle de W, ton mari.
D: Ah. As-tu trouvé ce que tu cherchais? Nous avons presque terminé ici, nous prendrons le thé, si tu veux te joindre à nous.
T: Avec plaisir. Je n’ai trouvé que deux boucles d’oreilles. Je ne suis même pas certaine qu’elles soient en or.
Douce image et verts sommets (5)
En bas, près du lac, c’était une cascade de cris, des rires qui envahissaient la vallée d’une vitalité angélique à faire oublier ce que mes mains accomplissaient. Ces voix me chantaient à l’oreille, élevaient pour moi seul un hymne à la plénitude, une rassurante libération de l’âme qui m’allégeait et me gonflait d’espoir, de candeur et d’une rare envie de caresser l’univers. Ces sons voltigeaient autour de moi, se mêlaient dans une sorte de mélodie naïve aux fines notes aigües que lançaient au-dessus de nos têtes un geai bleu, pendant que de chaque côté des mésanges se taquinaient, se poursuivaient ou dansaient un ballet aérien saccadé. Le lit lumineux des hautes fougères étincelait à quelques mètres de nous, là où la pente devient moins abrupte, les longues feuilles des fougères entremêlées de pyroles et de verges d’or buvant le soleil et nous renvoyant de la terre une invitation au repos que les notes traînantes des mésanges encourageaient avec une persistance hypnotique, engourdissante, berçant mon esprit et abandonnant mon corps à sa besogne, chaque son, les cris et les rires de mes cousines, le choeur des mésanges, la mélopée des geais, se mariant dans une euphonie parfaite, dans un chant unique aux teintes infinies auquel s’ajouta le rythme du pic-bois, impossible à voir mais dont les percussions résonnaient sur les rochers, sur toute la montagne, s’amplifiant et s’accélérant, enivrant les êtres à commencer par les écureuils qui lancèrent exactement au bon moment, comme s’ils suivaient une baguette de direction, leurs cris stridents, signal pour le mouvement suivant, beaucoup plus rapide, beaucoup plus rythmé, où de nouveaux sons s’ajoutaient les uns après les autres sans interruption, la basse rauque de la perdrix, les envolées cristallines de l’alouette, les réponses perçantes de la buse, tous ces êtres, fillettes, écureuils et volatiles, s’élevant et tourbillonnant dans la clarté comme une offrande aux cieux. Quelle marmelade! Quelle hallucination!
Douce image et verts sommets (4)
Cette fois, c’est moi qui ai abandonnai le godendard. Malgré la chaleur, de légers frissons me traversaient l’échine et je faillis me sentir mal. Je savais que je continuerais, je le désirais plus que tout, sans raison, avec une violente convoitise, comme j’en ai connu plus tard en trois ou quatre occasions, peut-être plus mais il faudrait que je me rappelle, que je cherche, en tout cas avec Florence je crois qu’il y avait un peu de ça, sauf que je ne sais plus à quel moment, si c’était au début, comme un coup de foudre, ou si c’est venu plus tard, quand après des semaines de camaraderie l’imagination avait commencé à tordre le sens des regards et des mots, mais la longue coupure qui s’avançait à plus du tiers du tronc me laissait perplexe, comme si je l’apercevais pour la première fois, comme si je ne parvenais plus à en comprendre la cause et la portée, étonné de ce que nous avions fait, de cette blessure qui un instant m’est apparue telle et m’a semblé odieuse, répréhensible. Je me suis vite ravisé, j’ai balayé ce flottement pour ressusciter ma folie, m’en abreuver jusqu’à regagner l’ivresse et la force de poursuivre, pour maquiller mon hésitation en un contentement entier et ainsi colmater la brèche par où aurait pu s’immiscer la résistance, et sans doute, le bon sens, de S.. Une fois de plus, le mouvement de va et vient reprit, juste un peu plus lent. Depuis le début, je n’entendais que le bruit des dents qui grugeaient la chair du sapin, son qui dominait tous les autres, mais soudain j’ai perçu, comme sorti des profondeurs de la terre, des éclats de rires, des cris d’enfants qui montaient du lac et nous parvenaient en un gazouillis indescriptible que j’ai attribué à mes deux cousines. J’ai souri, cela me donnait du courage car je pouvais me les imaginer, m’imaginer avec elles, leur racontant notre exploit, leur précisant avec une fausse humilité que j’en étais l’instigateur, que j’avais moi-même identifié le plus grand arbre de la montagne, que je l’avais retrouvé là-haut, que j’avais eu à encourager S. pour que cette affaire soit finalement menée à terme. Je leur détaillais tout, j’enjolivais, j’ajoutais quelques difficultés qui me semblaient logiques, dans les circonstances, et j’écoutais avec hauteur et satisfaction leurs questions ingénues, surtout celles de la plus jeune de la plus jolie, qui avait peut-être un an de moins que moi et qui me fascinait avec ses fossettes souriantes, ses yeux de poupée, sa voix douce qui jamais ne l’a abandonnée.
Un prix nettement inférieur au prix du marché
H: Je n’avais pas très bien compris pourquoi nous avons pu acquérir cette maison pour la moitié de sa valeur. Elle était sur le marché depuis cinq ans, et apparemment, personne de la ville, petite vieillotte conservatrice ville, n’en a voulu. Nous avons acheté il y a maintenant trois ans. Mais un mois seulement après avoir emménagé, nous avons remis la maison à vendre. Évidemment, personne n’en veut, et notre seul espoir est d’attraper un nigaud, comme nous l’avons été, qui nous arriverait de l’étranger. S’il visite la maison, il sera ravi, charmé, il achètera. À condition de ne pas le laisser errer dans le voisinage, parce que là, ça le fera disparaître plus vite qu’un moustique dans un cyclone. J’aurais pu y rester, vous savez, si je n’avais pas eu la malheureuse chance d’être témoin du traitement que le voisin réserve aux gens qui lui manifestent ne serait-ce qu’un souffle de cordialité. J’ai compris que si vous ne le regardez jamais, si vous ne répondez pas à ses sourires à ses saluts, vous vous en tirez. Mais il y en a encore qui se laissent prendre au piège. Sans doute des nouveaux. Donc, ce jour-là, je marchais avec Pépine, notre teckel, quand j’aperçois cette dame à qui le voisin lance un bonjour chantant, des plus gais. Polie, elle lui répond par un léger inclinement de la tête, et pour ne pas être en reste, elle lui offre quelques unes des fraises sauvages qu’elle avait cueillies. C’était la première fois que je voyais le voisin, la scène me réchauffait le cœur, je me félicitais d’avoir choisi cette rue pour y bâtir notre nouvelle vie. Mais horreur! Cette délicieuse sérénité a été de bien courte durée. Aussitôt après avoir saisi les fraises, le voisin a sorti, je ne sais d’où, une machette avec laquelle il a d’abord sectionné la main de la pauvre dame, pour ensuite, d’un grand mouvement circulaire, lui couper la tête. Effrayé, j’ai attrapé Pépine et je me suis enfui! Aussitôt chez moi, j’ai appelé la police, qui n’a pas tardé. À leur arrivée, la tête et la main gisaient là, sur le trottoir, à deux mètres du corps. C’est alors que la voisine est entrée en scène, tenant par la main le voisin, affable et souriant. La voisine a expliqué aux policiers que tout cela n’était pas si grave que ça en avait l’air, que c’était même, à la limite, plutôt drôle. Elle a expliqué que le voisin, parfois, s’emportait ainsi, parce qu’il vivait un stress immense à cause d’un travail très exigeant, de douleurs dans les vertèbres, et d’une tristesse inconsolable liée aux frasques injustes de sa maîtresse. Compréhensifs, les policiers ont rangé les menottes qu’ils brandissaient déjà, ont emballé la dame en trois parties, et ont disparu. Depuis, la même scène s’est reproduite trois ou quatre fois, mais je n’en ai toutefois pas été témoin. J’ai simplement observé, subséquemment, quelques têtes fraîchement émondées. Chaque fois, semble-t-il, la voisine est parvenue à libérer le voisin de tout soupçon. Pour ma part, je promène toujours Pépine, mais je me garde de les saluer. Je vais mon chemin, morose, et je prie tous les soirs pour qu’un quidam achète ma maison. Pour ceux que ça intéresserait, il y a trois salles de bain, la plomberie est entièrement refaite, le sous-sol est habitable, et nous sommes prêts à laisser plusieurs meubles ainsi qu’une table de billard, tout ça pour un prix réduit nettement inférieur au prix du marché.
