Mes vêtements sont usés, à peine si j’ai des semelles à mes chaussures, mais je ne suis pas mort, je ne suis pas disparu. Je regarde passer les trains, les uns après les autres, trois par jour. Les trains passent depuis longtemps, depuis toujours, été comme hiver. J’étais fou d’une femme qui arrivait tous les jeudis par le train du nord, elle descendait près d’ici, elle avait des cheveux pleins de vent, des yeux de terre profonde. Elle passait par ici, elle passait, elle est passée. J’étais amoureux d’une autre que le train du sud remontait jusqu’à moi, je lui touchais les doigts deux ou trois fois par semaine, elle portait des couleurs qui tournoyaient dans nos pas jusqu’à ce que la pluie efface tout, elle est passée, passée. J’étais étourdi chaque fois que je la voyais, cette autre, oui autre, et autre encore, et encore, elles passent, elles passaient, et j’avais oublié de compter les jours qui passaient, j’avais oublié, mais le temps n’oublie rien. Mes vêtements font peine à voir, mais je les vois encore filer, les trains, je les vois encore tous ces visages qui passent, qui passeront, et parfois je chante.
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Quand par un soir ordinaire Anita se promène
Autour d’eux on tuait des gens, je veux dire, pas toujours en pleine rue, quoique cela arrivait, mais derrière les devantures des boutiques, dans les sous-sols et là-haut dans les appartements. Tout ce que je sais, c’est que ça n’en finissait pas, ça ne s’arrêtait pas à l’heure du dîner, ça ne s’arrêtait pas pour la nuit, c’était un mouvement perpétuel qu’on oubliait. Au milieu de tout ça elle marchait, seule et parfaitement heureuse, et sur elle se tournaient les regards, des milliers de regards, des millions sans doute, qui l’accusaient de crimes inventés. Cela a créé un remous en plein coeur de la ville et tout s’est soudainement mis à basculer autour d’elle, indifférente et souriante.
L’approche
C’était déjà la nuit, une nuit fraîche d’automne dans le parc, sans lune. J’ai bien vu les deux silhouettes sur le banc, mais comment en dire plus, je n’y ai plus prêté attention quand j’ai remarqué leurs mains. Ils parlaient, je veux dire, chacun de son côté, je veux dire, chacun à l’autre, mais sans se répondre nécessairement, sans avoir ce qu’on appelle une conversation, plutôt comme une suite lente et délicate de phrases, des observations, et peut-être que si on mettait tout cela par écrit ça donnerait une sorte de poème, mais pas nécessairement. Ils parlaient, et bien vite je n’ai plus écouté. Elle avait ses mains à plat sur le banc, de chaque côté d’elle, il avait aussi ses mains, de la même manière, et chacun regardait droit devant soi, levant parfois la tête, mais j’ignore pourquoi, parce devant, en haut, à gauche ou à droite, on ne voyait pas à cinq mètres. Heureusement qu’il y avait la lueur jaune de ce lampadaire derrière eux, on se demande pourquoi ils les font si faibles, surtout là, dans ce parc à l’écart des boulevards, des avenues. Je ne voyais que leurs mains, surtout sa main droite à elle, sa main gauche à lui. Dix centimètres à peine les séparaient, mais dès le début j’ai cru percevoir un mouvement, ou plutôt, mais comment en être certain, deux mouvements, l’un venant d’elle, l’autre de lui, leurs auriculaires, ils s’étaient légèrement écartés, mais à peine, moins d’un centimètre. Captivé, je n’ai pu m’empêcher d’observer, je dirais que je les ai espionnés si j’étais autre chose qu’un narrateur. Longtemps il n’y a eu que le glissement de leurs voix, par tout petits morceaux, comme si elles ne voulaient pas déranger l’anarchique ballet des feuilles mortes dans la brise. Ils restaient immobiles, à se demander s’ils respiraient encore, s’ils s’étaient pétrifiés sur ce banc et qu’on les retrouverait au matin comme ces sculptures de personnages célèbres ou de quidams sculptés sur un banc et auprès desquels les passants s’amusent à se faire photographier. Mais ils n’étaient pas de bronze, pas même de bois, et soudain sa main, celle de l’homme, remua. Ce n’était plus seulement l’auriculaire, mais bien toute la main qui d’un long glissement silencieux avait franchi presque toute la distance la séparant de l’autre main, laissant à peine cinq millimètres entre elles, frappant, semble-t-il, une sorte de mur, ou sentant, la main, l’énergie de sa voisine et n’osant s’avancer davantage, car comment expliquer qu’elle se soit immobilisée juste là, si près, mais sans lui toucher, dans cette nuit noire alors que les deux regards de ces deux inconnus se perdaient encore bien loin du banc. Rien en lui ne remuait, à part, épisodiquement, les lèvres, que je ne voyais pas, mais que je devinais, et c’était la même chose pour elle, chez qui je m’étais attendu à une réaction, n’importe quoi, un léger frisson, un vibrato, mais elle restait impassible, tout aussi statue qu’elle l’était depuis que je les observais, tellement statue que je commençais à douter qu’ils aient déjà vécu, ces deux-là, ailleurs que sur ce banc. Elle semblait n’avoir rien perçu du mouvement de l’auriculaire de son voisin, insensible peut-être au faible champ magnétique que devait dégager ce doigt, mouvement de circulation du sang, énergie, toutes ces choses que l’on sent, parfois. Et peut-être le sentait-elle, peut-être tout cela, le mouvement de la main, du doigt, était déjà en elle, non pas comme un espoir, une attente ou un appel, mais une certitude, et même pas une certitude confirmée par des paroles, quelque chose de plus vaporeux, plus faible qu’une intuition, mais plus forte qu’une impression. C’est alors que l’auriculaire se déplaça, le sien, à lui. Il franchit lentement, comme s’il avait toute la nuit devant lui, les cinq centimètres qui le séparaient de son auriculaire à elle, toujours immobile. Cette fois, le mouvement ne s’arrêta pas et le doigt avança, millimètre par millimètre, jusqu’à toucher l’autre auriculaire, à le toucher suffisamment pour que la mince bande de chair des doigts s’enfonce légèrement, le bout des deux auriculaires s’aplatissant l’un contre l’autre. Même à cet instant, même après cet instant, elle ne remua pas, sa voix demeura la même, et pas le moindre spasme ne vint la secouer. Les deux doigts restèrent ainsi, collés, et semblait-il, soudés, vu tout le temps qu’ils restèrent dans cette position, l’un à l’autre, immobiles à nouveau, pendant que les phrases continuaient de se mêler aux feuilles mortes voltigeant autour d’eux. Combien de temps sont-ils restés ainsi, je l’ignore, j’observais et je ne me souciais pas du temps. La nuit les protégeait peut-être, je l’ignore, et je regrette de ne pas avoir écouté ce que ces voix disaient, car même si elles ne se parlaient pas, même s’il n’y avait pas ce qu’on qualifie en général de conversation, j’y aurais peut-être trouvé quelques indices pour comprendre ce que fabriquaient les doigts, sur ce banc. Mais je n’y crois pas vraiment, à vrai dire, je n’y crois pas du tout, les mots qui s’échangent n’expliquent jamais rien, même quand ils ne mentent pas. Je préférais m’en tenir aux doigts, infiniment plus passionnants, du moins pour un narrateur errant par une nuit d’automne. Et le voilà justement, son auriculaire à lui, qui escalade l’autre auriculaire qui, lui, ne bronche pas. Le doigt monte, monte jusqu’au sommet, appuie légèrement et redescend, et tout de suite, dans un mouvement continu, pour la première fois c’est l’autre auriculaire, le sien, à elle, qui remue, qui à son tour escalade, qui s’attarde sur ce nouveau sommet découvert. Ce geste des auriculaires qui montent et descendent, alternativement, se prolonge dans la nuit, probablement tard dans la nuit. Quand ils se sont levés, j’ai sursauté. Je ne m’y attendais pas, trop concentré sur les escalades alternées. Je me suis secoué, je suis revenu à moi et je les ai vus s’éloigner main dans la main, ils ont souri pour la première fois, cela j’en suis presque certain parce que soudainement, tout me parvenait, les gestes, les mots, et le temps. Mais moi, dont l’existence est ambiguë, je me suis senti, non pas mal, car mal ou bien, ça ne m’est rien, mais vaporeux, comme si pour une fraction de seconde je m’incarnais sous forme gazeuse pour aussitôt plonger dans le néant, car j’y vais, je le vois d’ici, le grand vide, j’y cours, on m’y précipite, j’y disparais.
Partir
Il n’y a pas mille façons de l’annoncer. Je pars. Je l’avais d’abord écrit en majuscules, pour bien insister sur la chose, mais ça ne fait pas joli sur la feuille. Je pars, je pars, je pars. Ne me demandez pas où j’irai, chaque chose en son temps. Je sais que mon beau-frère, qui rêve de ce moment depuis longtemps, compte faire courir la rumeur que je partirai vers Perpignan. À cause de Rose. Mais c’est faux, c’est absurde. Je pars de, je ne vais pas vers. Soyons clairs, j’entre dans une phase de destruction tous azimuts. Une révolution.
Gabriel est parti. Où a-t-il bien pu se réfugier? J’espère qu’il ne dilapidera pas notre fortune, enfin, sa fortune, mais sur laquelle nous avons des droits, n’est-ce pas, nous aurions dû l’arrêter, vous auriez dû lui mettre des bâtons dans les roues, l’enchaîner, l’envoyer réfléchir à la cave. Vous ne pensez pas, vous ne pensez jamais. Ne riez pas, vous aussi vous vous en mordrez les doigts. On ne laisse pas filer un mari comme celui-là.
Au volant de sa voiture noire, l’homme a quitté la cour sans un regard vers la maison. Il a roulé sur la route pendant des kilomètres, jusqu’à ce que se présente une intersection. Il y est resté une trentaine de minutes, jusqu’à ce qu’une voiture s’arrête derrière lui, klaxonne. Il a tourné à gauche et a roulé encore longtemps. À force de tourner à droite, à gauche, il est repassé plusieurs fois par les mêmes routes. Il ne s’arrête pas, sauf pour faire le plein. Il roule, de jour comme de nuit.
Je l’ai vu hier soir. Il a pris de l’essence, il a acheté un sandwich, une bouteille d’eau. Je ne me souviens pas l’avoir entendu parler. Je lui ai pourtant dit, comme à tous les clients, bonjour, et merci, mais il semblait ne pas m’entendre. J’ai cru qu’il était sourd, mais même cela, je veux dire, les personnes sourdes, elles voient quand on s’adresse à elles, elles lisent sur les lèvres, pas vrai? Lui, son regard ne regardait pas. C’était comme s’il voyait autre chose que ce qui se présentait à lui. Puis il est parti, et je ne le reverrai probablement jamais. Il n’est pas d’ici. Je ne l’avais jamais vu auparavant.
Pour qui nous prennent-ils, ces gens-là? Une agence de réconciliation matrimoniale? Un service de réunion familiale! Nous sommes des flics, pas des hippies travailleurs sociaux qui comprennent tout et ne font rien. Porter disparu un type parce qu’il a décidé de foutre le camp! On ne manque pas de culot, dans ce milieu-là! Mais ça ne nous regarde pas, non madame, non monsieur. Nous avons mieux à faire avec nos égorgements et nos démembrements, nos décapitages taillades estafilades, et nous ne connaissons des familles que les parricides matricides fratricides infanticides.
Son passeport était en règle, nous n’avons rien remarqué de louche, alors nous l’avons laissé entrer. Bien sûr, nous lui avons demandé où il comptait se rendre, mais il a simplement répondu qu’il irait au hasard, qu’il avait le temps et les moyens de voyager ainsi. Ce n’est pas interdit, et c’est plutôt commun, mais surtout durant l’été. Nous n’avons pas fouillé à fond sa voiture, mais nous avons vérifié la banquette arrière, le coffre. Il y avait une valise ordinaire, avec ses vêtements, des chaussures. Le chien aurait senti s’il y avait eu quelque chose de louche.
Solidarité
VILLAGEOIS 1: À Saint-C., nous savons nous serrer les coudes lorsque les vicissitudes de la vie frappent l’un de nous.
VILLAGEOIS 2: Oui.
VILLAGEOIS 1: Je savais que tout le village répondrait à l’appel lorsqu’il a été question de porter secours à Monsieur Delapierre.
VILLAGEOIS 2: Ça, oui.
VILLAGEOIS 1: Nous avons tous été émus par l’épreuve qu’il traversait. La chute des profits de sa compagnie, une chute de sept et demi pour cent! Cela se disait sous le manteau, pour ne pas éveiller la méchanceté des habitants de Saint-D., mais cette situation dramatique risquait de placer les profits de Monsieur Lapierre au deuxième rang derrière ceux du bonhomme Desroches.
VILLAGEOIS 2: De Saint-D..
VILLAGEOIS 1: Nous n’avons écouté que notre cœur, et chacun d’entre nous a contribué, selon ses moyens. J’ai remis, pour ma part, la somme que nous avions économisée depuis cinq ans pour ce voyage dans les pays de grande culture.
VILLAGEOIS 2: C’est où, ça?
VILLAGEOIS 1: Nous l’avons fait avec joie, dans l’élan de solidarité qui a, une fois de plus, fait vibrer notre incroyable Saint-C.!
VILLAGEOIS 2: J’ai vendu ma voiture. Ça a donné une petite somme.
VILLAGEOIS 1: Pas un seul villageois qui n’ait accepté de contribuer. Ce jour-là, j’ai compris ce que c’était que d’être humain, j’ai goûté les délices de la grâce.
VILLAGEOIS 2: Oui.
VILLAGEOIS 1: Mon voisin a versé la somme qu’il voulait consacrer aux études de sa fille. Qui a besoin d’études, de nos jours? Cet autre voisin a emprunté à un cousin de la ville. Cet autre encore a convaincu sa tante de lui verser son héritage avant de mourir. Quoi d’autre encore? J’en oublie.
VILLAGEOIS 2: Les salaires.
VILLAGEOIS 1: Oui, Monsieur Lapierre va diminuer nos salaires de vingt-cinq pour cent, ce qui nous fait chaud au coeur, parce que nous nous sentons responsables, nous sommes liés au destin de cette puissante famille.
VILLAGEOIS 2: Oui.
Ce n’est pas banal
Gaston, y a son cellulaire qui sonne, mais y a jamais personne qui répond. C’est dommage, parce qu’il y a urgence, et aujourd’hui, tu aurais apprécié que ça réponde.
Car te voilà mal en point, la jambe gauche prise sous le pneu de ta voiture, comment es-tu parvenu à te mettre, seul, sans l’aide d’un autre idiot, dans une position si inconfortable et probablement douloureuse, du moins elle le deviendra, du moins les conséquences le seront. Et s’il n’y avait que cela! Ta main qui saigne abondamment parce que tu t’es planté un clou, rouillé, oh tétanos oh tétanos, quand tu as voulu te relever sans auparavant te rendre compte des environs, des dangers qui te guettaient, et le pied droit qui s’est cassé quand la jambe gauche s’est gauchement glissée sous le pneu, parce qu’il s’est tordu au-delà de toute possibilité gymnastique, et comme tu as la souplesse d’un pantin de cèdre, mais ce qui t’agace encore plus, n’est-ce pas, c’est ce fil d’acier qui t’a percé l’oeil gauche, tu ne le supportes pas, si tu te laissais aller, tu crierais, sans savoir toutefois si ce serait de douleur ou de peur, car avoue que tout ce sang qui étale sa belle couleur écarlate autour de toi et sur toi et en toi, car tu as deviné qu’il y avait ça aussi, une ou deux blessures internes, mais puisque tu n’as pas fait ta médecine tu ignores si ce ne sont que des chairs molles ou s’il y a par là un organe, un de ceux qu’on dit vitaux et auxquels on tient absolument même si on ne les a jamais vus, même si l’occasion de faire leur connaissance ne s’est, peut-on dire, jamais présentée.
Gaston, y a toujours personne qui répond. Ne t’en fais pas, ne t’en plains pas, c’est ton destin, c’était écrit.
Tout à l’heure, si tu t’éteignais, faute de sang à battre, tu pourrais laisser sonner ton cellulaire. Qui sait ce que te réserve l’avenir? On finira peut-être par répondre, et au moins, faute de mieux, on verra bien que tu as appelé.
Et ça, Gaston, ce n’est pas banal.
Souvenirs d’automne
Aujourd’hui (notez que je parle d’aujourd’hui, mais que je pourrais tout aussi bien parler de tous les autres jours, je pourrais, cela s’est vu, se voit, vous le raconter tous les jours, vous parler en somme tous les jours du jour en cours, mais depuis peu je m’exerce à la discipline, vous savez, rigueur, travail, constance, afin d’obtenir un résultat tangible qui, idéalement mais pas nécessairement, peut se calculer en dollars américains (j’aurais pu choisir une autre devise, l’euro par exemple, ou le yen, mais le dollar américain m’est tombé dessus comme un mot, une habitude, et peut-être parce que j’en ai quelques uns, pas beaucoup, un demi centimètres de dollars américains, avec ça on ne va pas loin, certainement pas au restaurant et de nos jours je dirais que ça s’approche du symbole, de l’image du dollar), ce qui me rassurerait dans ces nuits d’angoisse où repasse le film de ma pauvreté future misère, et je vous assure, il repasse souvent, mais au petit matin je ne m’y attarde pas, je me lève et je cours, je file, je me cogne à tous les meubles comme une boule dans un billard électronique, ces trucs qu’on ne trouve plus que dans quelques villages, démodés depuis longtemps, désuets, mais c’est quand même cela, moi, parfois, cette boule bien solide, qui malgré tous ses détours, ses aller-retours, reste constamment bien collée au sol, oui, je les ai bien ancrés les pieds, terre à terre (quoique ma voisine affirmait le contraire, la semaine dernière, lorsqu’elle est venue prendre l’apéro, ou plutôt, lorsque je l’ai invitée, lorsque j’ai insisté devrais-je dire, pour qu’elle reste, parce qu’il y avait déjà trois amis, elle ne voulait pas s’imposer, rentrer dans un cercle auquel elle n’appartient pas, mais eux aussi ils ont insisté si bien qu’à la fin nous avons ri ensemble, sur la même longueur d’ondes comme on dit, nous l’étions, chacun racontait, elle racontait, elle elle leur a parlé de cette nuit où elle m’avait vu courir à moitié nu au milieu de la rue, elle ignorait pourquoi, elle n’avait vu que moi, c’était drôle mais elle a avoué qu’elle a failli appeler la police, elle me croyait en proie à un délire, ou sous l’emprise d’une drogue, elle s’inquiétait pour moi, mais quand elle m’a vu revenir au pas, essoufflé, et rentrer sagement, elle ne s’est plus occupée de moi, et bien sûr mes amis ont voulu savoir de quoi il s’agissait j’ai raconté cette histoire invraisemblable, je dormais, je ne portais qu’un boxer, c’était l’été j’aurais très bien pu dormir nu mais j’avais un boxer, quand j’ai entendu du bruit au rez-de-chaussée, je suis descendu et là, il y avait une femme, une fort jolie femme, qui m’a dévisagé, qui a souri à la vue de mon boxer et surtout des motifs émoticones, quel stupide boxer, j’ai eu un peu honte devant elle, mais lentement je me réveillais, je me suis rappelé que je ne la connaissais pas, que je n’avais invité personne à passer la nuit chez moi, alors forcément ça m’a paru suspect, elle dans mon salon avec son grand sourire, un sourire qui en d’autres circonstance, si j’avais été dans un parc, par exemple, habillé, mais là, c’était saugrenu alors je lui ai demandé, je l’ai interrogé du regard et de la voix, il me fallait savoir ce qu’elle faisait là, ce qu’une si jolie femme inconnue pouvait manigancer dans mon salon en pleine nuit, à mon insu, et sans détour, fort honnêtement je dirais, malgré les circonstances, elle m’a expliqué qu’elle me cambrilolait, qu’elle savait que je possédais cette petite peinture qui valait une fortune, qu’on la lui avait commandée, un amateur, un très riche amateur sud-américain, je l’ai invitée à partir, ça me chagrinait de l’attrister de la contrarier, j’aurais voulu poursuivre la conversation, faire connaissance en somme et établir une relation, sauf que les circonstance ne s’y prêtaient pas, ne s’y sont pas prêtées puisque partir, elle le voulait bien, mais avec ma peinture, qu’elle avait déjà glissée dans une pochette qu’elle tenait sous le bras et que je ne pouvais lui donner, je n’en avais pas les moyens et je me réveillais vraiment de plus en plus, ce qu’elle a vite compris ou simplement s’est-elle lassée de notre petit conciliabule murmuré, parce que depuis le début ce n’était que ça, des chuchotement comme si nous pouvions réveiller quelqu’un, alors que je vis seul, sans chien sans chat, et mettant abruptement fin à notre charmant conciliabule elle s’est précipitée vers la porte, qu’elle a franchie avant que je n’aie pu réagir, me glissant entre les doigts, ce que je voyais bien, parfaitement éveillé maintenant, si bien que j’ai bondi à l’extérieur et je l’ai vue courir vers le bas de l’avenue, je me suis précipité, jambes à mon cou, en boxer à émoticones, mais elle était plus rapide et j’étais nu pied, des cailloux me blessaient les pieds, j’ai abandonné et suis retourné chez moi pour appeler la police, déclarer le vol sans donner les détails de ma conversation avec la brigande, en espérant que les assurance rembourseraient), un homme qui n’avance qu’en terrain sûr, qui limite les risques au risque de rater sa chance), j’ai soufflé les feuilles d’automne toute la journée, ce qui m’a plu, sans que cela ne ranime les souvenirs, comme ça m’arrivait encore il y a une dizaine d’années.
La cuvette
Il y a des jours où, l’esprit fatigué, l’impulsion dicte nos décisions et nos gestes les plus banaux, mais qui ont, hélas, des conséquences terribles.
J’étais devant la cuve de la toilette, prêt à me libérer d’au moins sept cent cinquante-trois millilitres d’urine, quand j’aperçois un charançon sur le mur, juste au-dessous du rouleau de papier hygiénique. Un horrible charançon dans ma maison! Sans y réfléchir, j’attrape la bête avec un bout de papier, et je la lance dans la cuve. Fini, on n’en parle plus, je retourne à mes pensées.
Eh bien non.
Le charançon était dans l’eau, près du papier. Peut-être pas encore noyé, mais bien là. Le temps d’un clignement d’œil, je regarde à nouveau. Disparu. Plus de charançon. Il aura réussi à sortir de la cuvette, j’ignore comment, mais il s’est sauvé. Sauf que je ne le trouve nulle part dans la salle de bain, pourtant pas mal petite et claire.
Un autre clignement d’œil, et j’avale une grande tasse d’eau! Que se passe-t-il? Je suis nu, immergé dans une piscine. Je ne reconnais rien autour de moi, tout est blanc, et cette piscine ronde, je n’ose y croire, mais croyez-moi, c’est la cuvette! Je baigne dans la cuvette! Je sais que c’est impossible, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir: je dois nager pour ne pas couler. Évidemment, je me dis que c’est un cauchemar, que j’en sortirai bientôt, mais dans l’intervalle je sens que je ne dois pas me laisser aller. Situation invraisemblable, je présume tout de suite que je me suis transformé en charançon. Ce serait logique, puisque j’ai pris sa place dans la cuvette. Ce n’est pas le cas. Je suis encore moi, humain, mais pas mal rétréci. Un centimètre, et je suis généreux.
Je nage, je nage, je tente de sortir de l’eau, de m’évader de cette prison aqueuse. Impossible, les parois sont trop abruptes, trop glissantes. Je fais la planche, sur le ventre, sur le dos, je nage en petit chien, je ménage mes efforts pour conserver mon énergie, et j’attends que le cauchemar prenne fin.
Comme je vis seul, il n’y a pas de danger qu’on tire la chaîne, mais en revanche, il y a peu de chance qu’on m’aperçoive, diminué et flottant. Alors me vient une idée. Une idée que j’aurais pu qualifier de génie si je l’avais eu plus tôt. Suffit de découper de petits bouts de papier et de les coller sur la paroi en pente de la cuvette, directement sur le devant. Le papier va sécher, et je pourrai m’y agripper pour sortir de l’eau. Et je collerai autant de petits bouts de papier qu’il en faudra pour me tirer de cette cuvette. Ce sera long, j’en suis conscient, mais j’ai enfin trouvé ma voie de sortie.
Alors je colle j’attends, je grimpe d’un pas, je colle à nouveau, j’attends, je grimpe de deux pas. Arrivé au rebord, c’est plus délicat. Comment escalader ce dernier obstacle parfaitement vertical? Je colle de plus longs bouts de papier, afin de m’y agripper, mais à la première tentative, ça cède et je glisse dans la cuvette. Plouf! Petite crotte humaine épuisée! Je ne perds pas espoir. Je colle un nouveau bout de papier, mais cette fois, je suis déterminé à attendre plus longtemps, à attendre le temps qu’il faudra.
J’ai attendu toute une journée, mais ce n’était pas suffisant. Puis j’ai attendu deux jours, trois jours, cinq jours. Au bout d’une semaine, ça semblait enfin solide, mais je n’avais plus, dans les bras, la force de me soulever. Je me suis retrouvé pendu à la paroi verticale, incapable de me soulever jusqu’aux rebords, jusqu’à ma libération. Au bout de douze minutes dans cette position, mes muscles ont lâché prise, et une fois de plus j’ai fait le grand plongeon.
En désespoir de cause, je bois l’eau de la cuvette, je mange des petits bouts de papier, mais je m’amenuise. J’y suis encore, d’ailleurs, je tiens bon. Si vous passez par là, s’il vous plaît, arrêtez-vous chez moi, libérez-moi. Surtout, ne tirez pas la chaîne. Merci.
Feuilles d’automne
MICO: Ma voisine se cache sous les feuilles mortes!
AGENTE DROUIN: Ça ne nous intéresse pas. Votre voisine, elle peut se cacher, ou ne pas se cacher, cela nous laisse indifférents.
MICO: Je soufflais les feuilles, voyez-vous, pour que ce soit propre autour de la maison, et j’ai retrouvé la casquette de mon garçon, les écouteurs de ma fille, le porte-clefs de ma femme, et ma voisine, la femme de mon voisin!
AGENTE DROUIN: Elle n’avait pas été portée disparue.
MICO: Vous ne comprenez pas? Elle se camouflait! Depuis des jours elle se cachait sous les feuilles! Elle était là en mission, voyez-vous. Ça me donne froid dans les omoplates.
AGENTE DROUIN: Si vous avez besoin d’un orthopédiste, c’est la porte d’à côté.
MICO: C’est de l’espionnage industriel, madame l’agente. Très grave, conséquences lourdes, condamnation impérative.
AGENTE DROUIN: Il n’y a pas d’industrie. Votre plainte est irrecevable.
MICO: L’industrie, c’est moi! Je suis l’industrie! Je travaille dans mon sous-sol, consultant en consultation pour futurs consultants en déploiement des forces intrinsèques. J’ai onze clients. Ma voisine, elle veut me les voler!
AGENTE DROUIN: Vous imaginez des complots, monsieur, comme votre autre voisin, celui du bout de la rue.
MICO: Lui, c’est un dégénéré. C’est différent. Moi, je suis la victime d’un espionnage automnal. Voyez ces photos que j’ai prises avec mon téléphone. Vous le voyez bien, non? Elle est bien là, ma voisine, à moitié ensevelie sous les feuilles?
AGENTE DROUIN: Ça ne prouve rien. Votre histoire ne tient pas debout.
MICO: Chaque jour, imperceptiblement, elle s’approchait de la maison, sous les feuilles. Si je n’avais pas soufflé les feuilles, elle y serait encore. J’imagine que son mari a trouvé un moyen pour la nourrir. En tout cas, elle ne sentait pas bon. Le visage et les mains souillés par la terre grasse. Vêtements humides, qui avaient commencé à se décomposer avec les feuilles au-dessus. De là où elle s’était ensevelie, elle pouvait très bien m’entendre, capter mes conversations secrètes, lorsque ma fenêtre était ouverte. J’ignore la quantité d’informations qu’elle a pu emmagasiner, je n’ai pas encore évalué l’ampleur des dommages, mais j’en tremble.
AGENTE DROUIN: Qui se cacherait sous les feuilles pour vous espionner?
MICO: Ma voisine! Vous avez bien vu les photos!
AGENTE DROUIN: Vous délirez, monsieur.
MICO: Je reconnais que cela est incroyable, que tout esprit rationnel, et même pas rationnel, juste sensé, oui, tout esprit sensé rejetterait l’idée qu’une personne puisse se cacher sous les feuilles pendant plusieurs jours pour tenter de tirer les secrets de la réussite d’un éminent consultant en consultation pour futurs consultants. Je le reconnais. Je vous le concède. Je me range à vos côtés sur ce point.
AGENTE DROUIN: Vous n’y êtes pas, mon pauvre, mais pas du tout. Je ne me suis pas cachée sous les feuilles pour vous espionner, mon petit, mais pour espionner votre femme.
MICO: Anniette?
AGENTE DROUIN: Je voulais savoir ce que mon mari, mon père et mon frère lui trouvent.
Le silence de la chocolatière
Paulina, chocolatière, fabrique des chapeaux de paille du matin au soir, que sa fille Alina vend en ligne. Ça ne rapporte pas beaucoup, beaucoup moins que les chocolats, mais Paulina ne se plaint pas.
MR LACOURCIÈRE: Alors, pourquoi elle ne fait plus de chocolats?
Cela, nous aimerions aussi le savoir, mais Paulina reste silencieuse là-dessus. Voici toute l’information dont nous disposons, et qui est le fruit d’une longue enquête auprès des principaux témoins, des caméras de surveillance, et de l’imagination d’un apatride. Donc, mardi le 28 septembre, Paulina est entrée dans sa chocolaterie comme d’habitude, à sept heures et demie. Son employée, Tolania, est arrivée une heure plus tard. Elle a préparé les étalages, les échantillons, et à neuf heures, elle a ouvert la boutique. Toute la journée, des clients, des clientes, ont acheté du chocolat. Comme tous les jours, Tolania est partie à seize heures trente, dès l’arrivée de Macialona, qui est restée jusqu’à la fermeture, à vingt et une heures. Paulina a travaillé jusqu’à quinze heures, à confectionner ses chocolats, à inventer de nouvelles formes, de nouvelles saveurs. De retour chez elle, elle a lu Nothomb, elle a préparé le repas avec Alina, elle a écouté un film de David Lynch. Le lendemain matin, elle a quitté sa maison comme d’habitude, mais ne s’est jamais rendue à la chocolaterie. Nous ignorons ce qu’elle a fait, elle ne réapparaît sur le radar qu’à midi trente, au Café de Paris, où elle a mangé une salade, bu un café, en silence. À huit heures trente, Tolania s’est heurtée à une porte close, a tenté de joindre Paulina au téléphone, mais en vain. Même chose pour Macialona à seize heures trente, qui est retournée chez elle sans comprendre. Les deux vendeuses ont appris qu’elles n’avaient plus d’emploi deux jours plus tard, quand elles ont fini par rejoindre Alina, qui n’a toutefois pas pu leur fournir d’explication, puisqu’elle-même nageait dans le mystère le plus complet.
MR LACOURCIÈRE: Mais depuis, Paulina, elle n’a rien dit?
Paulina ne parle plus. Depuis l’abandon de la chocolaterie, elle reste muette, sauf peut-être dans ses rêves, mais cela, nous n’avons pas pu le vérifier. Nous avons tenté, fictivement, de tirer les vers du nez à sa fille, Alina, mais nous n’en avons rien obtenu. Un refus total de coopérer, ce qui rend tout ceci bien compliqué, et nous chagrine plus que tout, puisqu’en ce pluvieux mois de novembre, nous errons plus que jamais. Comment en sortirons-nous, si les principaux personnages nous lâchent, si personne n’y met du sien? Je ne vous le demande pas à vous, Mr Lacourcière, je le demande à tout vent!
MR LACOURCIÈRE: Paulina est passée des chocolats aux chapeaux sans un mot?
Tout à fait, sans même annoncer que la chocolaterie était fermée, sans payer les fournisseurs, rien. C’est Alina qui a fermé boutique, non sans avoir tenté de convaincre Paulina de reprendre ses moules. Selon nos constatations éloignées et préliminaires, aucune dépression ou aliénation ne serait en cause, mais nous avouons que nous ignorons si une Paulina, ça peut, ou pas, sombrer. Changer de vie sans fournir de motif est un geste éminemment subversif, en tout cas, il l’est pour nous, qui depuis le début des débuts tentons de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm.
MR LACOURCIÈRE: Est-ce que l’avenir s’est fermé, avec Paulina?
Pas encore, pas tout à fait, mais notre patience, et celle de tous nos collaborateurs, finira par s’étioler. Nous ne ferons pas le pied de grue devant sa porte pendant des années pour savoir pourquoi une chocolatière a quitté ses chocolats. À l’autre bout de la ville, des êtres complexes et troublés assassinent, torturent, violent, et à l’autre bout du pays, des corrupteurs corrompent, des trafiqueurs trafiquent, des clowns sont couronnés. Notre attention devra s’y porter, devra y voler. Paulina, un jour, nous devrons l’abandonner.
