Chassé-croisé

Il suffit de prendre une loupe pour y voir de plus près. C’est ce que j’ai dit aux enquêteurs quand ils se sont pointés à la ferme pour enquêter sur le meurtre de papa. Eux, ils concluent à une mort accidentelle. Oui. Bien sûr. Comme si un homme aux genoux en compote serait capable de marcher neuf kilomètres à travers champs et bois, grimper sur un rocher, pour finalement basculer de l’autre côté sur les galets qui couvrent la berge de la rivière.

L’impossible est là, clair, net, évident. Pourtant, il ne convainc personne. Même que dans les congrès de ce gourou, on prétend le renverser à volonté, suffit de verser quelques milliers de dollars, oui voilà, mille, deux mille, trois mille, ça n’a pas de prix se faire dire que c’est maintenant possible. Alors ils y croient, pas trop le choix, une fois pris dans l’engrenage au vu et au su de, mais vous savez bien, et ça n’en finit plus, et il y en a qui s’enrichissent, et il y en a qui s’appauvrissent.

Alors, je vous la pose tout net la question: qui s’est soucié de ce qu’on disait en Inde du gourou des Beatles? Certains pourraient soutenir qu’un gourou perd ce qu’il possède lorsqu’il entre dans le monde du spectacle. Que le monde entier observe. Niveler par le bas, et ne plus peindre que pour être compris de tous, même des voleurs de bicyclette et des policiers. Ne plus s’adresser qu’à des enfants de huit ans de vingt ans de cinquante ans.

Car il ne faut pas se méprendre sur eux, les enfants qui croissent dépassent toujours les enfants qui rapetissent. C’est une évidence, mais il est bon de la rappeler au moins une fois par décennie. Monsieur le maire, notez-le. Merci.

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La chute de Lady Dadelieau  

Nous avons reçu cette photographie, mais elle ne nous dit pas exactement où elle l’a prise, ni la ville, ni le pays, pas même le continent. Il y a ces gens qui ont d’étranges habitudes, nous dit-elle, qui l’ont grandement étonnée. Sur la photo, on les voit, très minces, pas comme ici, non rien à voir avec nos ventripotents rebondis ni même avec nos athlétiques élastiques, non, rien à voir, on le voit bien. Minces, nous le constatons, une photo, ça ne ment pas. Minces et même, très minces, la peau qui épouse à merveille l’ossature, qui détaille avec perfection les beautés des tibias et des fémurs, des clavicules et des côtes, des maxillaires et du temporal. Lady Dadelieau nous écrit qu’elle leur a livré, tout à fait gratuitement, à titre de programme pilote de marketing exploratoire, un condensé de son discours sur la conscience favorable. Elle leur a même, tout aussi gracieusement, offert de charmants signets avec cette inscription Je peux tout, tout tout tout, tout tout, tout. Lady Dadelieau ne mentionne pas, bravo pour son humilité, la gratitude et l’immense joie de ces gens, mais nous la devinons, nous la connaissons, nous la ressentons positivement, nous qui sentons tout tout tout. Nous ne comprenons pas, toutefois, nous le tenons du fils du coordonnateur des ventes de Lady Dadelieau, qu’un des assistants à la conférence gracieusement gratuite l’ait poussée, à la toute fin, sur le pas de la porte, si bien qu’elle s’est retrouvée le cul dans la boue.

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On veut jouer 

J’ai vu cent collisions. Une voiture traverse sur un feu vert, un VUS qui ne s’est pas arrêté au rouge l’emboutit. Une camionnette roule sur une route de campagne, un camion de livraison déboule à toute vitesse d’une route transversale et l’écrase contre un muret. Un VUS évite une voiture immobilisée en plein milieu d’une autoroute à quatre voix, et se fait accrocher par un semi-remorque qui se plie en deux et happe cinq voitures. J’en ai vu cent collisions comme ça, les unes après les autres. Ça dure quinze secondes, parfois trente. Il n’y a jamais de sang, jamais de morts. Que des tôles et des plastiques qui s’écrabouillent, qui s’écrasent, qui éclatent. Presque sans bruit. Pas du cinéma, pas un montage, pas des cascades. Du vrai, comme on dit, ça s’est vraiment passé. Alors, évidemment, on s’habitue. On s’achète une bagnole, une qui roule bien, une qui roule vite, parce que nous aussi, eh bien, on veut jouer.

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Le rapprochement amoureux 

RENDRAL: Je sais qu’il y a des gens qui s’aiment, je ne suis pas inculte, je l’ai lu dans les livres, dans beaucoup de livres, mais je n’ai toujours pas compris comment ça commençait ça s’amorçait à partir de rien d’un presque néant ce qui déclenchait, vous savez, les premiers mots, le rapprochement qui conduira à, et j’ai bien vu aussi qu’il peut y en avoir des tonnes de rapprochements avant que, mais dans tous les cas, il y a une origine, et ce mystère là je ne l’ai pas percé, j’aurais dû descendre plus souvent dans la rue au lieu de demander au concierge de faire mes courses de me les monter, j’aurais dû m’immiscer dans ces multiples côtoiements parce que d’eux me serait peut-être apparu un regard premier une parole une odeur n’importe quoi qui peut faire office d’allumage, alors qu’aujourd’hui, après quelques décennies d’attente, j’y vais, disons-le, à tâtons, j’improvise, je frotte et je cogne je lance mes pierres dans l’espoir d’en tirer une sorte d’étincelle sauf que je m’y prends mal il ne se passe rien ce n’est pas demain que j’embraserai l’édifice ce n’est pas parce que j’ai déjà acheté fleurs et bagues et colliers que se présentera quelqu’une à qui les donner aussi me voilà contraint de changer de tactique, il me faut identifier la cible, elle aura des cheveux noirs yeux bleus chemisier olive bottine noire à six oeillets avec un prénom commençant par A, et déjà, de l’avoir écrit, je me sens mieux, ragaillardi, je sais ce qui m’attend, ce que sera ma bonne fortune, je pensais réserver une salle pour les noces mais je devrais peut-être attendre encore un peu il faudrait s’assurer que ses parents sont libres car vraiment, sans eux, mais comme je la vois aussi bien que si elle était là je n’ai pas pu résister je lui ai acheté les présents que je lui offrirai à son prochain anniversaire, puis au suivant, et au suivant, je sais, je suis généreux c’est dans ma nature, généreux et prévoyant, j’ai des présents pour les dix prochaines années et des présents aussi pour nos anniversaires de mariage j’ai réservé des places dans l’avion pour notre voyage de noce j’hésite encore pour ce qui est des hôtels il me reste encore à organiser nos vacances d’été, on a beau dire, le temps passe vite, oui très vite, je peine à en trouver ces jours-ci, depuis quelques semaines je n’ai pas remis le nez dehors, écrasé sous la montagne de préparatifs, mais je sais que je m’en sortirai je m’en sors toujours et j’aurai alors le temps de partir à sa rencontre pour lui exposer dans tous ses détails la vie que nous aurons ensemble une fois le rapprochement initial terminé.

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Sache que tu es malheureuse

JOELLE: Mais tu n’as rien compris, Marcia, tu es malheureuse, voilà ce qui est.

MARCIA: Moi? Malheureuse? Ce n’est pas possible.

JOELLE: Abandons multiples, faillites multiples, crevaisons multiples, cambriolages multiples, humiliations multiples. C’est pourtant simple!

MARCIA: Non. Je ne vois pas. Regarde cette photo. Je l’ai prise le mois dernier. Je ne sais plus trop où. Ces pigeons, ne sont-ils pas charmants? Regarde celui-là, qui bombe le torse, vert sombre, mauve, gris, il a paradé comme ça pendant, oh je ne sais plus, mais si longtemps! Puis des gens sont arrivés, beaucoup de gens, ils couraient dans tous les sens, ils voulaient photographier, filmer, enregistrer, capturer sur le vif ce qui pouvait en rester, de vif, même s’il n’y en avait, franchement comment s’étonner avec tout le boucan qu’ils faisaient, plus beaucoup et même, pratiquement plus, si bien que je suis partie, j’ai fait quelques pas pour me retrouver à l’écart, dans un nouvel îlot, de nouveaux pigeons, j’ai partagé mon dîner sans regarder l’heure, sans me soucier des rayons du soleil qui me frappaient de plus en plus en plein visage, tu sais, quand tu dois baisser les yeux tellement, quand tu dois pivoter légèrement pour ne plus être, tu sais, mais sans pour autant ne plus voir, car oui, voir encore, sans se soucier des bouleversements inutiles, plongée dans un instant immobile, oui, immobile comme on peut l’être, car je ne suis pas idiote, rien, oui oui, rien, du mouvement partout, sauf qu’il y a la vitesse, la vitesse, ça change tout, tout, tout, tout.

JOELLE: Peu importe. Tu es malheureuse et tu aurais intérêt à le savoir.

MARCIA: Merci, merci. Mais je ne vois pas, je ne vois vraiment pas.

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Quand ça va, ça va

Deux hommes, à ce qu’il semble, et un troisième, à ce qu’il semble, qui s’approche.

ROC: Dan!

DAN: Salut Roc, salut Len.

LEN: Ça va?

DAN: Toujours!

ROC: Faut pas exagérer. Il y a dans toujours une surabondance outrancière.

LEN: Une illusion?

DAN: Ravi Dan, c’est moi!

LEN: On ne l’est pas toujours, ravi, ça n’existe pas. Même dans les livres, même à Tahiti ou à Shawi! Hein-posse-cible. Impossible.

ROC: J’ai tendance à penser comme toi, Len. Moi-même, que vous connaissez jovial, allègre et radieux, j’ai parfois le blues, le spleen, le cafard.

DAN: Soit.

LEN: Ravi Dan! Je ne veux pas tournicoter le scramasaxe dans la taillade, mais un feu  n’a-t-il pas désintégré l’essentiel de tes biens, masure, mobilier, mémoires, miroirs, moto, minet?

DAN: Mais oui.

LEN: Alors, n’es-tu pas, juste un peu, triste?

ROC: Triste Dan! Ton sort t’échappe. Deux jours après cet incendie, ta femme ne s’est-elle pas enfuie avec un orang-outang?

LEN: Triste triste Dan!

ROC: L’orang-outang banquier n’a-t-il pas gelé tous tes accès aux comptes communs, aux investissements communs?

LEN: Le macaque!

ROC: Triste Dan! En gros, ces deux primates t’ont ruiné. Comment être heureux?

LEN: Triste Dan!

DAN: Vous ne connaissez pas tout.

ROC: Tu as réussi à tout leur reprendre?

LEN: Ils croupissent derrière les barreaux, dans un zoo mal famé?

DAN: Pas du tout. Ils paradent à Shawi.

ROC: Encore plus Triste Dan!

DAN: Il y a aussi un peu de ceci, un peu de cela, comme pour n’importe qui. J’ai perdu ceci et cela, ma situation, ma santé, mon sous-marin, mes sous-plats, ma servilité, mes sermons et mes satires.

LEN et ROC: Et ça va?

DAN: Ben oui, ça va, et vous?

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Laissez-vous m’écouter raconter

J. BLEAU: Vous voulez que je vous raconte une histoire? Mes amis disent que je sais raconter, ils m’écoutent et en redemandent, et s’ils s’endorment, c’est parce qu’ils en redemandent jusqu’à l’épuisement. Je connais des centaines d’histoires, et parfois, s’il le faut, j’en invente. Vous voulez essayer? Avec moi, vous n’aurez pas besoin de vous creuser les méninges! C’est moi qui s’occupe de la pensée. Vous vous installez bien confortablement, choisissez votre fauteuil favori, un café, un gâteau, et c’est parti! Je vous transporterai jusqu’à la Terre de Feu, je vous ferai visiter des grottes hantées, des châteaux enchantés, je vous entraînerai si loin, que vous serez mes captifs. Emprisonnés, enchaînés. Et c’est seulement ensuite que je vous torturerai, que je m’adonnerai à une gamme variée d’exercices violents. Sadiques? Si vous le souhaitez. Vous ramperez. Vous vous perdrez totalement, et si je vous fais surgir, oui vous, au beau milieu de l’histoire, vous ne vous reconnaîtrez pas. Lessivés. Javellisés. De purs spectateurs, animaux dociles. Venez, écoutez mes histoires, je sais comment vous procurer ces petits plaisirs pétrifiés, vous n’avez qu’à écouter, et encore, qu’à vous laisser m’écouter raconter.

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Une vieille carte postale 

JIMMY: Aujourd’hui, j’ai reçu cette étonnante carte postale d’Amanda. Tu sais ce que c’est, une carte postale? Parce que de nos jours, qui en envoie encore? Plus simple de prendre les photos soi-même, de les envoyer dans la seconde avec trois mots, on peut en envoyer des dizaines. Mais moi, j’ai reçu une carte postale, comme autrefois. Ce qui  m’intrigue, c’est que c’est une vieille carte postale, je dirais même, une de ces cartes qu’on pourrait retrouver chez un antiquaire, noir et blanc, ou plutôt, sépia pâlie et beige crasseux, une vieille photo, et tout, mais vierge, c’est-à-dire qu’elle était encore vierge avant qu’on ne me l’envoie, jamais utilisée, rien d’écrit à d’endos, pas de trace de timbre, comme si on l’avait achetée il y a soixante-cinq ans dans l’éventualité où elle servirait un jour, mais à quoi, on se le demande, on y voit un hôtel, Hôtel Mont-Cassin, semble-t-il, mais le Mont-Cassin est italien, Monte Cassino, et ce n’est certainement pas un hôtel italien sur la photo, prise probablement à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois peut-être, un an tout au plus après la bataille de Monte Cassino, après les meurtres viols rapines par le corps expéditionnaire contre la population civile. À peine trois voitures devant l’hôtel, des Buick, des Chevrolet, modèles 1944 1945 côte à côte face à l’hôtel, le stationnement indiqué par trois séries de petites pierres blanches, et l’hôtel lui-même, une sorte de work in progress constitué, vraisemblablement, d’un édifice originel, une sorte de bâtiment rural entre la maison cossue à trois étages et la grange, recouvert de planches horizontales, toiture en U renversé, deux fenêtres sous les combles, vue de côté, et au fil des ans on a rajouté une lucarne gigantesque, qui a permis d’égayer les chambres du dernier étage, ancien grenier, puis une large devanture, presque un nouvel édifice sur le devant, quatre fenêtres de large, deux étages, mais cette fois en briques, dans un style totalement différent de l’édifice principal, et ensuite, variant encore le style, on a ajouté une véranda sur trois côtés, façade, arrière, devant, en planches, mais verticales cette fois, et noires, ou d’une couleur très foncée, avec quatre grandes baies vitrées, qui contrastent totalement avec les quatre fenêtres à volets du dessus, puis, dans un souci de dépareillement, on a décoré le bas de la véranda, ainsi que deux portails à toit en pignon de chaque côté de la devanture, avec des pierres des champs, pierres rondes semblables à celles du stationnement, pour enfin, longtemps après, ou pas, on a construit un large escalier, en pierres et en briques, dépareillé lui aussi, le tout présentant un spectacle plutôt triste, brinquebalant, une somme de laideur et de cacophonie qui tiennent plus du délire que de l’art.

RAPHAËL: Et qu’est-ce qu’elle t’écrit, Amanda?

JIMMY: Elle dit qu’elle ne reviendra pas. Vois, lis, elle a écrit “je ne reviendrai pas, Amanda”, et il y a mon adresse.

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Les aléas de la censure

Il y a longtemps que je ne dis plus rien, question de préserver le peu qui reste de moi. J’avais l’habitude de dire ceci, et de rajouter cela, sans me priver de souligner ceci et cela et vice versa, si bien qu’elle m’a fusillé du regard, il m’a brisé les jambes, elle m’a rasé les cheveux, il m’a fait les poches, ils m’ont poursuivi jusque dans ma pauvre petite chambre. Donc je me tais.

LUI: Je t’ai entendu, sale petit… Je vais te…

ELLE: Pour qui il se prend, allez! On va le…

Je ne me suis pas suffisamment tu. Tais-toi plus fort, me chuchote mon chat.

LUI: Tiens! Prends ça!

ELLE: Et ça!

J’y laisserai ma peau, je le sais, je le sens. Je ne tiens plus debout, du sang coule de tous bords tous côtés, je décline.

Qu’est-ce que ça aurait été si j’avais eu quelque chose à dire! Moi qui ne parlais que pour parler.

LUI: Qu’il crève!

ELLE: Même mort, il en rajoute! Tiens, prends ça!

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Quant à savoir pourquoi 

RULAND: S’il vous plaît, cessez de me demander de tout expliquer, je le répète depuis une heure, je l’ignore, ça ne s’explique pas, c’est la vie, c’est ainsi.

PEINTRE: Sans expliquer, vous savez tout de même quelle a été la succession des tableaux. En tant que premier témoin, à moins d’amnésie vous avez assisté aux métamorphoses qui ont conduit à l’état final où vous vous êtes retrouvé vêtu en cow-boy albertain dansant la polka avec une cantatrice dépouillée sur la plateforme d’un wagon plat qui traversait la ville aux aurores! Concentrez-vous, et dites-nous, Ruland, où étiez-vous juste avant de monter sur la plateforme du wagon?

CUISINIÈRE: Cela il le peut, selon moi. Ruland, tu le peux, ce n’est quand même pas demander l’impossible! Nous abandonnons la quête des enchaînements, tu n’as pas à nous donner des pourquoi, des comment ou pire. Ça ne serait que du fabriqué, de toute façon, car qui peut dire? À l’instant, juste maintenant, j’erre aussi, je serais bien en peine de répondre à un interrogatoire serré, si jamais la police s’avisait de jaillir au milieu de nous.

VIOLONISTE: Décrivez, mon cher, relatez, narrez-nous ça tout de go, nous sommes à l’écoute, oreilles déployées, nez levés. Même si rien ne vous y contraint, il serait dans l’intérêt public de savoir, et quelques descriptions nous suffiront. Il se trouvera bien de joyeux lurons pour établir mille et une connexions entre les tableaux. Mais faudrait commencer par les peindre, Ruland, faudrait bien commencer.

CYCLISTE: Structurons votre vie, si vous le voulez bien. Vingt-quatre heures, cela vous va? Vingt-quatre heures dans la vie de Ruland. Soyons précis, commençons par diviser la période en quatre. Nous connaissons le tableau final, nous l’avons vu il y a à peine quelques minutes. Offrez-nous un aperçu, Ruland, du tableau d’il y a six heures, du tableau d’il y a douze heures, puis dix-huit heures, et vingt-quatre heures. Ça vous va?

MARQUETEUR: Je sens que nous approchons d’un dénouement. Nous, avec nos concivilisés, vous demandons fort peu, à l’échelle des réalisations humaines. Quatre croquis, cela s’expédie en deux temps avec un minimum d’efforts. Que vous ne voyiez pas où nous en venons est secondaire, puisque nous écartons la fiction des conséquemment, et toute élucidation.

JONGLEUR: Voilà qui résume à merveille ce qui, tous, nous anime. Nous resterons éveillés, le promettre serait superflu.

CHAUFFEUR: Il n’y a pas à tergiverser, tricoter davantage nous placerait dans une position intenable.

MODISTE: Droit au but, Ruland, droit au but!

ÉCLAIRAGISTE: Quatre tableaux!

CHAUDRONNIÈRE: Quatre! Si peu.

EXPÉDITEUR: Allons!

RULAND: Il y a vingt-quatre heures, je mangeais des sushis en survêtement de sport rouge. Il y a dix-huit heures, je dormais nu sous des draps lilas. Il y a douze heures, je mangeais des œufs, vêtu du hanfu que m’avait offert la mairesse juste avant de disparaître dans la forêt, laquelle était-ce, amazonienne? Il y a six heures, je regardais les canards sur l’étang derrière chez Paulette, et je portais un jeans, un t-shirt, des espadrilles jaunes. Jaune clair avec des bandes bleues. Bleu ciel, mais ciel de fin d’automne, si vous voyez ce que je veux dire, ciel d’un bleu entier, rond, brutal. Voilà, je peux y aller maintenant?

TOUS: Oh!

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