De la littérature au jardinage

JODA: Aujourd’hui, nous allons jouer à la littérature.

ZENTO: Front penché, café fumant, cigarette.

JODA: Cigarette? Non. Ça ne se fait plus. Balade en vélo, pour se mettre en train, ou jogging, encore mieux.

ZENTO: Commençons par inventer un sens à la vie. Un beau sens, profond, quelque chose qui rassemblera. Qui permettra de vendre. Un sens comme, l’homme est sur terre pour comprendre pourquoi l’homme est sur terre.

JODA: Et la femme?

ZENTO: Idem. Il nous faut un sens pur. Intellectuel. Surtout, il nous faudra utiliser des mots qui accrochent. Quintessence. Dialectique. Espace. Temps.

JODA: Et restreindre. On ne parle plus de tout le monde, ça n’intéresse personne. On parle de soi. Que de soi en soi. C’est suffisant.

ZENTO: Oui! Parler de soi, c’est parler du monde autour de soi. Donc de toi. Et de toi, et de toi aussi.

JODA: Exactement!

ZENTO: En soi, ça se tient.

JODA: Quand on n’y regarde pas de trop près.

ZENTO: Pas de danger. Temps de lecture rapide.

JODA: Donc, soi.

ZENTO: C’est-à-dire moi.

JODA: Moi.

ZENTO: Voilà, c’est suffisant, non?

JODA: Génial! C’est brutalement génial!
ZENTO: Moi. J’adore, c’est court, direct, et ça dit tout.

JODA: Tout.

ZENTO: Sauf que ça ne remplit pas un livre. Les gens aiment les livres. Ils aiment tourner les pages.

JODA: Il n’y a qu’à répéter. Moi moi moi moi. Ou varier. Moi c’est moua qui est moé qui est moi qui pense à moi qui écrit sur moi qui vit en moi. Ça va plaire.

ZENTO: Un succès.

JODA: J’adore faire de la littérature avec toi.

ZENTO: Moi aussi, mais je préfère faire l’amour avec toi.

JODA: Je préfère jardiner avec toi.

La grande découverte du sens

JÉRÔME: À dix-sept ans, je me suis inscrit à l’Institut culinaire, j’en suis sorti à vingt-et-un ans avec mention honorifique, embauché le lendemain par le plus grand hôtel de la ville, où j’ai rencontré Marcia, que j’ai épousée quatre ans plus tard, la même année où nous avons acheté une maison, et deux mois plus tard, j’ai décidé de ne plus travailler, pour me concentrer sur l’observation des alligators, ce qui m’a bien entendu forcé à déménager dans le sud-est des États-Unis, où je suis devenu moine mécanicien, et depuis, je vends des voitures sur la Côte d’Azur avec Rodrigue, qui préfère qu’on l’appelle Joe, je n’ai jamais compris pourquoi, mais il est vrai que je n’ai jamais demandé, il lit des livres de Zola du matin au soir et toujours les mêmes, qu’est-ce que ça peut me faire, j’ai dix dollars, tu viens, on va boire un coup!

ADRIEN: Évidemment, dans ma situation, je ne suis pas en mesure de refuser un coup, pas que je n’aie pas les moyens de m’en payer un moi-même, c’est juste que ça me lasse de payer, je préfère laisser les autres le faire, payer les coups, payer mes fringues, payer mon logement, j’oublie ma fortune, intacte dans la Banque de Patagonie, bien à l’abri de mes doigts crochus, je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays même si maman y a rencontré son amant, elle m’en avait rapporté un caillou, allez deviner pourquoi, peut-être souhaitait-elle que je me mette à collectionner les cailloux, cailloux internationaux, c’est sans doute un truc maternel, moi quand j’ai vu ça, je me suis tiré au Québec, j’ai pêché le maquereau et j’ai failli me noyer, l’eau est glaciale par là, ça m’a donné l’idée d’ouvrir un petit commerce, vente de limonades aux noms imprononçables, arbodurantraxicone, tropprikoniran, et plein d’autres, que j’inventais, ça n’a pas marché, les gens croyaient que je voulais les empoisonner, alors j’ai fait du stop pendant quelques jours, sans regarder les panneaux, et j’ai abouti sur la côte du Pacifique, où j’ai sauté dans le premier cargo, destination Afrique du Sud, mais je n’y suis pas resté longtemps grâce à l’amour d’une femme qui m’a payé un billet d’avion pour l’Italie, et de là, j’ai emprunté une bicyclette, et j’ai pédalé, oh que j’ai pédalé, et me voilà!

JÉRÔME: J’ai toujours voulu donner un sens à ma vie. Toi, je dois dire, tu m’y aides vraiment. Absolument.

ADRIEN: J’allais déclamer la même conclusion, avec emphase et reconnaissance.

JÉRÔME: Buvons.

ADRIEN: Buvons.

Le jeu

À la fin, vous disparaissez, il n’y a plus rien, pas un souffle, pas un souvenir, rien que du vent là où vous vous tenez maintenant. Voulez-vous jouer? Oui? Vous voyez ce sac? Il contient, disons, une fortune. Tout est permis. Vous pouvez assommer vos adversaires, les écraser, les apprivoiser, les embraser, à votre guise. Un! Deux! Trois! Go! C’est parti. Eh! Toi le grand échalas, pourquoi tu ne pars pas? Tu n’as pas entendu le coup du départ? Fais à ta tête. Oh! Déjà tout ce sang? C’était à prévoir. Toujours la même chose. Pendant que vous vous essoufflez, aidez-moi, voulez-vous? Trouvons un nom pour ce jeu. Comment l’appellerons-nous? Ne me regardez pas ainsi, oui bien sûr vous avez le droit d’assommer! De trucider? Bien entendu! Tout pour le sac. J’admire votre engagement. Mais pendant que vous vous trompez les uns les autres avec des sornettes, ma foi certaines sont admirables d’imagination, n’oubliez pas ma petite requête. Un nom pour le jeu! Non, ça ne vous permettra pas d’obtenir le sac. C’est gratuit. Mais puisque vous jouez avec tant d’ardeur, n’aimeriez-vous pas trouver un nom à tout ça? Ça ne vous fait ni chaud ni froid? Dommage. Je crois qu’au fond de vous, une petite voix vous implore de trouver un nom pour le jeu. Un nom, un joli nom, un nom qui vous permettra de comprendre tout ça. Vous ne voulez pas comprendre? Tiens, c’est étonnant. Parce que vous disparaîtrez, peu importe l’issue du jeu? Je suis certain que pendant que vous n’êtes pas encore disparus, vous avez besoin, l’humain a besoin, c’est en chacun de vous, de savoir, de le connaître ce nom. Bande d’ingrats. Moi, je les aime les noms. J’en cherche un depuis longtemps, mais c’est toujours la même chose. Bien sûr, moi aussi. Je disparaîtrai comme vous tous. Mais tout ce sang! Vous n’y allez pas de main morte. Le sac est tout rouge, il est totalement méconnaissable. Non, je ne suis pas l’organisateur! Vous vous méprenez, je joue, comme vous tous. Voyez, je le tiens, le sac! Aye! C’était vraiment nécessaire de me couper le bras? Vilain! Vous n’auriez pas une suggestion pour un nom, un nom pour ce jeu? Comment ça s’appelle, ce jeu? Si vous me tranchez le cou, ça sera terminé pour moi. Je ne serai plus là pour constater que c’est bien fini. Comment s’appelle ce jeu? Je ne.

Debout, il est sept heures!

Pourrais-tu me réveiller doucement, je dors, et sortir de mon rêve sera difficile, de ce rêve où tu es, comme d’habitude, nous avons pris le train pour San Diego, nous avons abouti à Vancouver où ta cousine s’est mise à danser pour moi, ce qui m’a étourdi, je l’ai embrassée et nous avons filé en courant, il y avait une foule de kangourous qui nous poursuivaient et nous courrions, et tout en courant, ta cousine s’est transformée, c’était maintenant ta sœur

, puis la voisine, et à la fin, c’était toi, tu portais une tunique africaine, je n’ai pas trop compris pourquoi, tu voulais que j’en porte une aussi, mais j’hésitais, je devais donner une conférence devant une audience d’économistes, sauf que dès les premières paroles, je me suis envolé, au-dessus de la ville je volais, je filais au-delà des montagnes, par delà les forêts, je volais et je vole encore, je vole et c’est d’une douceur, j’ai perdu tous mes vêtements et en bas, sur terre, tout chante, tout resplendit de couleurs, je vole et j’aimerais que tu me réveilles doucement, tout doucement.

Le voleur

JEAN: Tu peux bien aller en enfer, ou au centre commercial, ou à la piscine, ou chez ta sœur, qu’est-ce que je m’en balance! Je veux ton argent, pas de souvenir, pas de baiser, pas de rendez-vous. Ton argent. Tout.

ROGER: C’est pas sérieux. T’as pas de revolver, t’as pas de fusil, pas de couteau, rien. T’es pas sérieux.

JEAN: Je suis cool mais je ne rigole pas. Ton argent! J’aime pas m’impatienter, ça me donne des migraines. Oui. C’est dans la famille. Ma grand-mère en avait aussi, quand elle s’impatientait. Elle emmerdait toute la famille avec ses migraines. Ma grand-mère est morte. Maintenant, les migraines, c’est pour moi.

ROGER: Des migraines parce que t’es impatient? Étrange.

JEAN: Pas de traitement. Faut endurer. Donne-moi ton argent. Je vais m’impatienter.

ROGER: Ta grand-mère, elle aussi, demandait l’argent des gens?

JEAN: Non. Elle vendait des tartes et des laissez-passer pour la fin du monde. Certaine que ça s’en venait.

ROGER: Un peu folle, quoi.

JEAN: Mais ses tartes! Excellentes! Elle en vendait des milliers chaque année.

ROGER: Avoir su. Je devrais m’informer, peut-être mes parents, mes grands-parents en ont acheté. Tartes aux pommes?

JEAN: Oui. Mais pas que ça. Ton argent. Je ne plaisante pas. Je suis cool, mais sérieux.

ROGER: Rhubarbe?

JEAN: Oui. Ton argent! Vite!

ROGER: Baies sauvages?

JEAN: Oui. Donne!

ROGER: Combien?

JEAN: Combien quoi? Il n’y a pas de combien, c’est tout, simplement tout. Tu commences à m’exaspérer!

ROGER: Combien elle les vendait ses tartes?

JEAN: Dix dollars. Au début c’était cinq, mais dans les deux dernières années, c’était dix.

ROGER: Pas donné. Elles devaient être vraiment bonnes.

JEAN: Les meilleures. L’argent!

ROGER: J’aurais aimé y goûter. Une bonne tarte, il y a si longtemps que je n’en ai mangé.

JEAN: Merde!

ROGER: Ça va? Tu en fais une de ces têtes, pour un voleur!

JEAN: La migraine! Par ta faute, elle est là!

ROGER: Prends un cachet, va te reposer, on reprendra cette conversation un autre jour.

JEAN: L’ar… L’argent… Je…

ROGER: Mon pauvre. Je dois te laisser, je serai en retard. J’ai rendez-vous en enfer, au centre commercial, à la piscine, chez ma sœur.

JEAN: L’a…

La fantaisie humaine

Je ne comprends plus rien aux humains. Et aux humaines. J’avais des amis, oh j’en avais des tas, dispersés dans toute la ville, répandus dans tout le pays. Dix amis avec qui je faisais de la bicyclette, dix autres avec qui je jouais au bowling, dix autres pour faire de l’équitation, et autant pour le poker, la natation, la méditation, la voile, le cinéma, la danse, le macramé, la politique, la contemplation du vaste océan, la réparation des vieux transistors, la dégustation des vins rares, la quantification des malheurs nationaux, la calibration des armes automatiques, la glorification des héros, l’observation des étoiles, l’énumération des amis avec qui il est possible de faire de la bicyclette, du bowling, de l’équitation, et le reste. Tous ces amis! Quand j’ai eu ma première promotion, ils m’ont félicité. À ma deuxième promotion, ils m’ont encore félicité. À ma troisième, certains se sont inquiétés, mais je les ai rassurés. J’étais toujours le même. Toujours moi. À ma quatrième, je ne suis pas parvenu à rassurer ceux qui s’étaient déjà inquiétés à ma troisième promotion. Amis! Amis! Amis! Les meilleurs sont restés. J’avais beau être le patron, maintenant, mais ils savaient, ils le répétaient, que j’étais toujours le même. Toujours moi. Quand j’ai eu à réduire les heures de travail, ils ont compris. Toujours moi. Même chose quand j’ai réduit les salaires. Rien contre eux, rien contre l’amitié. Non. Toujours moi. Ça s’est corsé, par contre, après la troisième vague de mises à pied. Toujours moi. L’ami, j’étais toujours l’ami. Mais ils perdaient cette vérité profonde de vue. Vraiment dommage. Qu’ils aient maintenant tous été mis à pied ne devrait rien changer à notre amitié. Toujours moi. Les humains sont ténébreux. Insaisissables. Alors que moi, je suis toujours moi. Même seul, même absolument seul, je suis toujours moi. Toujours moi.

La culture est entre bonnes mains

J’ai hérité de papa une immense bibliothèque. Milliers de livres. Il y en a de toutes les couleurs, mais mes préférés, ce sont les livres à reliure de cuir. Ça fait chic, ça rehausse le standing de la maison, ça fait chuchoter Monsieur le juge, même Madame la ministre.

Évidemment, je n’ai jamais avoué que je n’ai lu aucun de ces livres. Évidemment. J’ai toujours offert des réponses vagues aux questions directes à ce sujet. Comme “qu’appelle-t-on lire, mais vraiment lire?”. Vous balancez ce genre de trucs, et comme il n’y a pas de réponse, on n’ose rien ajouter.

Sauf qu’au fil du temps, il y a eu des doutes. De vilains impertinents m’ont interrogé sur des auteurs, sur des œuvres. Embêtant. Les généralités générales ont généralement une limite.

J’ai donc décidé de me cultiver. Tous les soirs, je lis un paragraphe en ligne qui résume l’essentiel de l’œuvre d’un auteur. Par exemple, Balzac. Vous savez, le type qui était au pique-nique à la campagne il y a deux jours, avec la belle-famille et tout? Oui, lui, Balzac. Eh bien, c’est simple, quand un invité me parle de lui, je murmure, “oh, celui qui voulait écrire l’histoire que n’écriront jamais les historiens”, avec quelques paroles décoratives. Ça fait mouche, à tous coups.

Un paragraphe par soir, au bout d’un an, ça fait trois cent soixante-cinq auteurs. Comme j’ai une bonne mémoire, j’ai un petit mot profond à dire sur tout le monde, et quand mon invité cherche à faire traîner la conversation, je lui offre un verre de mon meilleur cognac.

Heureusement qu’il y a des bicyclettes

Je me suis réveillé la tête dans de la crotte de poule, des plumes partout sur mes vêtements, les cheveux en bataille, mon amie m’a dit que j’avais l’air d’un artiste bohème, j’ai sauté sur une bicyclette munie d’un panier, j’ai filé au village acheter des cigarettes, en moins de deux j’étais de retour, nous nous sommes installés à ce guéridon à moitié pourri au fond du jardin, une des chaises n’avait que trois pattes, mais c’était bien quand même, nous avions du café dans nos tasses, de vieilles tasses ébréchées, et des cigarettes, quoique nous ne fumions pas, mais c’était vraiment ça, nous les avons allumées, elle m’a dit, “il m’a fallu tout ce temps”, j’ai regardé ma cigarette se consumer, j’en ai allumé une autre, et mon café qui refroidissait, peu importe j’aime bien le café froid, et une autre cigarette encore, je les allumais sans les fumer parce que ça me donne la nausée, et tout ce temps, les deux coudes sur la table, je fixais la fumée de ma cigarette, et quand l’une d’elles s’est éteinte j’ai répliqué, “le temps”, et nous sommes restés là toute la matinée à brûler des cigarettes, puis les autres se sont réveillés, et ils nous ont tout de suite demandé de faire la vaisselle, mais je préférais repartir à bicyclette.

Chaque journée est unique

Je suis en France depuis quelques jours, et voilà que Michael Jackson se pointe au petit-déjeuner, il devait être à peine sept heures trente, je lui dit eh ben, il dit ben oui, je ne peux pas l’abandonner là, viens avec moi, que je lui propose, et c’est comme ça qu’il embarque avec toute la famille pour la journée à la campagne, Balzac est au rendez-vous, il ronchonne en apercevant Jackson, il lui prévoit tout de suite une chute monumentale, quelque chose en lien avec la femme d’un banquier qui l’abandonnera et qui provoquera un ouragan avec effet de dominos, si bien qu’avant la fin des rillettes, Michael pleure, Honoré hausse les épaules, et ma belle-mère sert du baba au rhum pendant mon beau-père nous ressert du champagne, comment dire non, nous nous entendons sur un point, oui c’est bien, bien mangé, bien bu, puis après avoir roté abondamment, nous reprenons le chemin ensemble, tout le monde veut dormir dans le poulailler, aller savoir pourquoi, sans doute le champagne qui nous monte à la tête.

Je me demande ce que demain nous réserve.

Les souris

Avant d’ouvrir la porte, j’entendais un bruit continu, comme un grincement persistant qui semblait emplir tout l’espace à l’intérieur de la maison. Effrayant. Est-ce que l’air était rempli d’un gaz prêt à tout faire sauter? Était-ce une sorte de blob? Film d’horreur, vision d’enfer, inquiétude bourgeoise, j’ai failli faire dans mon pantalon, failli faire demi-tour et courir passer la nuit chez ma voisine.

Quand j’ai ouvert la porte, je les ai vues, des milliers, des millions, tout l’espace rempli par des tonnes de souris, empilées, vivantes, du plancher au plafond, grouillantes, grignotantes, agitées, affolées. Ça m’a scié. Bouche bée. Trop saisi pour fuir, trop peureux pour avancer.

Une fois la porte ouverte, la masse des souris s’est mise à se désintégrer, pour couler à toute vitesse entre mes jambes dans la rue et se perdre dans la nuit et plus loin, aux limites du parc qui donne sur une forêt de plusieurs kilomètres carrés. Elles étaient des millions, que faisaient-elles là, comment sont-elles entrées, et pourquoi fuir? Les voyant, je me suis vu mort, effacé de la vie en quelques secondes par ces milliers de minuscules dents puissantes. Mais chacune, à part soi, a eu peur, une peur bleue, de moi. Et a fui.

Il y avait beaucoup de petites crottes dans la maison, ce n’était pas vraiment propre, et comme j’étais fatigué, j’ai tout de même décidé d’aller coucher chez ma voisine.