Une résolution

JIZ: Pour la première fois de ma vie, j’ai pris une résolution.

BOZ: Sérieux?

JIZ: J’ignore ce qui m’a pris. Tu sais, parfois, tu descends du bus, tu regardes les passants, et pour une raison que tu ignores, tout te semble différent. Voilà. C’est arrivé comme ça, j’ai pris une résolution.

BOZ: Merveilleux.

JIZ: Pourtant, avant, il n’y en a jamais eu. Et je ne suis pas jeune! Oh pas vieux, pas ce qu’on appelle être vieux, mais jusqu’ici, jamais ça ne m’a traversé l’esprit, jamais ça ne m’a frappé, captivé, emprisonné.

BOZ: Prodigieux.

JIZ: Une résolution! Tu te rends compte? Ça pourrait t’arriver à toi aussi, un jour. Personne n’est à l’abri. On a beau dire, ce qui nous pend au bout du nez nous échappe parfois.

BOZ: Périlleux.

JIZ: Tu l’as dit! Une résolution! Oh, quelle affaire!

Éditer mon œuvre

J’avais besoin d’un éditeur. Un éditeur pour éditer mon livre dont pas un éditeur ne voulait.

Alors j’en ai kidnappé un. Cagoule noire, mini fourgonnette blanche, je l’ai séquestré dans notre maison de campagne. J’avais aménagé le poulailler pour le rendre un peu plus confortable, mais pas trop. Pas trop, parce que dans un kidnapping, il faut quand même persuader le kidnappé qu’on lui fera mal si nous n’obtenons pas satisfaction.

Mon kidnappé ne l’a pas trouvé drôle. Pas du tout. La crotte de poule sur la fine laine de son pantalon, les plumes prises dans son pull en cachemire, ça l’a mis hors de lui. Hors de l’éditeur.

Or, c’est d’un éditeur dont j’avais besoin. Pour lui faire réintégrer sa personne, son rôle, sa partition, je lui ai parlé des livres qu’il avait publiés, et je lui ai lu celui que j’avais écrit. Ça l’a calmé, tranquillisé au-delà de toute espérance. Trop. À la dix-neuvième page, il dormait. Il ronflait à la vingt-cinquième.

Un kidnappé qui dort trop, ça prend des forces et ça perd la peur des kidnappés. Alors je l’ai réveillé. Je lui ai résumé les trois cents dernières pages. Sauf que je ne décelais rien dans ses yeux. Je lui ai expliqué qu’il devait éditer ce livre. Il m’a présenté de nombreuses difficultés techniques, pour me distraire. Je n’ai rien écouté, et comme il parlait de plus en plus, beaucoup trop à vrai dire, j’ai appuyé le canon de mon revolver sur sa tempe.

Il s’est tu, et a fait une belle gueule de kidnappé. Il a promis, même si l’air passait mal, de me l’éditer, mon livre. Merci que je lui dis, et je l’ai laissé avec mon manuscrit.

Le lendemain, j’ai voulu savoir où ça en était. Oh, je sais que ça prend du temps, je ne m’attendais pas à ce que ça soit édité comme ça, du jour au lendemain. Mais tout de même, je m’attendais à un léger progrès.

Rien. Mes feuilles gisaient dans la crotte, il s’en était fait un lit pour protéger ses précieux habits.

Je me suis alors rappelé le coup de l’oreille, ou du doigt, ou des deux. Les kidnappeurs tranchent la chose, la postent, et ça accroît la pression. J’ai opté pour un doigt de pied. J’avais besoin de ses oreilles, pour qu’il m’entende, de ses mains pour qu’il édite. J’ai donc posté le doigt de pied à la maison d’édition de mon éditeur kidnappé.

Malheureusement, la maison d’édition était fermée depuis que l’éditeur était kidnappé. Comme je ne voulais pas le dé-kidnapper avant qu’il n’obtempère à mes exigences, j’ai tranché un deuxième doigt de pied, à tout hasard, le temps de trouver mieux.

Mon kidnappé s’est étiolé, sans toutefois progresser dans l’édition de mon livre. Mais je ne me suis pas découragé. Ce n’est pas parce que mon livre a été refusé par tous les éditeurs de l’hémisphère nord, et soixante-dix-huit pour cent de ceux de l’hémisphère sud, qu’il est nul.

Par transparence, j’ai expliqué tout ça à mon kidnappé, qui, je le jurerais, ne m’écoutait pas, et même, je dirais plus, qui n’était pas le moindrement intéressé par mon propos.

Comme tout bon kidnappeur, j’ai estimé que le temps d’un ultimatum était venu. Je lui ai dit: mon livre doit être édité d’ici jeudi, sinon. Sinon quoi? Je n’ai rien dit, parce que je n’avais encore aucune idée du contenu de ce sinon. Comme jeudi était le lendemain, je me suis dit que cette aventure, passionnante, prendrait bientôt fin.

Le jour de l’ultimatum donc, le lendemain, je suis monté au poulailler. Mon kidnappé dormait toujours. C’est ce que j’ai cru. Ses pieds avaient saigné, ce qui avait taché toute la paille. Le temps que je nettoie, que je monte de la belle paille propre, mon kidnappé ne bougeait toujours pas.

Le soir même, j’ai reçu un courriel d’une maison d’édition chartraine qui avait pignon sur rue à Perito Moreno en Patagonie. Ils acceptaient d’éditer mon livre. Hourra.

Donc. Je n’avais plus besoin de mon éditeur kidnappé. Bon joueur, je lui ai donc annoncé, le lendemain matin, qu’il pouvait rentrer chez lui, vu mes succès littéraires en Patagonie.

Têtu, il n’a pas remué le petit doigt. Ni aucun autre, qu’il avait entiers, pourtant. Un têtu, me suis-je dit. Comme j’avais beaucoup de pain sur la planche, avec l’édition patagonienne de mon œuvre, je lui ai dit de faire à sa tête, et je suis parti vivre à Perito Moreno.

Le jour de l’an

Il y en a qui vont souhaiter beaucoup de santé à des souffreteux, qui vont souhaiter du bonheur à des dépressifs, qui vont souhaiter du succès à des paresseux, qui vont souhaiter la fortune à des plaignards, qui vont souhaiter de la joie à des mourants, qui vont souhaiter l’émerveillement à des fachos, qui vont souhaiter l’illumination à mon chien.

Puis, ils rentreront chez eux. Nous ne les retiendrons pas.

L’an prochain, ils reviendront, même si nous ne les invitons pas.

Le pendentif

J’engraisse mes journées, je les remplis, je les gave.

Jamais je ne m’étends dans l’herbe comme les voisins du village. Pas de temps à perdre. Je cours, j’écrase, j’avance.

Il n’y a que ce pendentif qui me dérange. Un pendentif laid, mais dont je ne suis pas encore parvenu à me défaire. Surtout, ne pas le briser. Ce qu’il contient, la mort, pourrait interrompre mon élan.

J’ai bien gavé cette année qui s’achève. J’en ferai autant avec la prochaine.

Pas même le temps d’insulter les gens que je devrais insulter. C’est tout dire.

Rutabaga

Respire. Ouvre les yeux. Respire encore.

Elle est toujours là, tante Gertrude, à manger les petits fours, à vider les flutes, à raconter l’histoire de l’amie de sa fille Samantha.

Même si ça suffit. Parce que nous la connaissons, cette histoire.

L’amie, Florence, s’est enfuie avec Laurent, qui a fini par s’enfuir avec une actrice. Contrairement à ce que de mauvaises langues prétendent. Mauvaises langues! Beurk! Elles racontent que Guillaume a tué Florence, alors que Guillaume n’est qu’un personnage inventé.

Bouche tes oreilles. Respire. Les horloges s’excitent. Sonnent.

Dans quelques minutes, tante Gertrude s’évanouira. Ton père la portera jusque dans la remise, comme l’an dernier. Elle en sortira deux jours plus tard, transformée en rutabaga. Comme l’an dernier.

Un après-midi dans le hangar

On me rentre de longs clous dans les bras, dans les jambes. Je ne ressens pas la douleur. J’ai même envie de rire, et je plaisante. Mais chaque fois, chaque fois que j’ouvre la bouche, une main derrière moi me frappe.

J’entends de l’eau couler. Je suis dans une sorte de hangar désaffecté, couché sur une plaque de fer, tenu par des anneaux aux chevilles, aux poignets, au cou.

Celui qui plante les clous n’a pas de nez, pas de lèvres. Des yeux à peine visibles. Il ne parle pas, il reste parfaitement impassible. J’ai d’abord cru que c’était un androïde, mais non. C’est un humain, visiblement. Le sang court dans ses veines, l’air entre dans ses poumons.

M’ont-ils anesthésié? Pourquoi je ne ressens rien?

Parfois, des êtres défilent devant moi. Animaux, humains, je l’ignore. Ils défilent et semblent danser, semblent s’accoupler. Comment savoir?

J’ai de plus en plus l’impression que je m’amenuise, que l’on se nourrit d’un nectar extrait de mon corps. Je n’en ai aucune preuve. Je me sens si bien. Comment pourrais-je mourir, dans une telle béatitude?

Toutes les tristesses de mon enfance ont fondu, tous les abandons se sont évanouis. Si je le pouvais, je sourirais. Je tendrais les mains à la terre entière.

Dos sur la plaque de fer, je ne parviens pas à m’insurger, même si j’ai le sentiment que je le devrais.

La prison

Comment sortir de cette prison? On me laisse libre de parcourir tous les corridors, d’entrer dans toutes les pièces, mais jamais je ne trouve de sortie. Où est la porte? J’imagine que je suis entré ici un jour! Tous ceux que je rencontre m’assurent que ce n’est pas une prison, que je suis libre, que nous sommes tous libres. Et pourtant! Le premier à qui je me suis adressé a tout fait pour me convaincre que je devais haïr tous ceux qui avaient les oreilles turquoise. Le deuxième, lui, m’a supplié de me méfier des hères aux nez lilas. Le troisième m’a assuré que ceux qui préféraient les cercles verts aux carrés mauves représentaient la plus grande menace qui soit. D’un corridor à l’autre, d’une pièce à l’autre, il y a en avait toujours plus de ces gens qui m’alertaient sur ceci, sur cela, si bien qu’à les entendre, je devrais les détester tous. Comment se sortir de là! Comment les abandonner à leur délire, et retrouver la vie? Jadis, j’ai cru entrevoir, par une fenêtre, un champ, et au loin, une forêt. Mais je n’ai jamais pu atteindre cette fenêtre, je ne l’ai même jamais plus revue. Je tourne en rond, et je crains de mourir ici, parmi tous ces êtres monstrueux.

Une joie trop forte

Je suis radieux. Aujourd’hui, c’est le grand défilé. Jour de célébration, jour de fierté villageoise. Notre jour.

L’an dernier, j’étais au dernier rang, et comme je ne fais qu’un mètre cinquante, je ne voyais rien. J’entendais, mais impossible d’admirer de visu.

Quand j’étais petit, je veux dire vraiment petit, mon père me faisait grimper sur ses épaules. C’était fantastique.

Ils sont tous là dans le défilé, ceux dont nous sommes fiers. À commencer par le maire, qui distribue des sourires, qui ouvre son grand sac dans lequel nous pouvons jeter des pièces, des dollars. Quelle chance!

Suit, juste derrière, le chef des agents de la paix, qui distribue des coups de matraques aux impertinents qui s’approchent trop près. En général, ce sont des étrangers du village d’en bas, un village d’illettrés et de barbares.

Puis, il y a Monsieur. Évidemment, Monsieur. Le grand possesseur de tout. L’usine, les commerces, la banque, nos logements. Lui, il ne dit rien, il ne bouge pas. Mais juste de le voir là, juste de le voir, une fois l’année, avec son regard fixe, eh bien, ça nous transporte. Une sorte d’expérience spirituelle profonde.

Derrière ces personnalités suivent les gérants des commerces. Ils dansent. Chaque année, ils présentent une chorégraphie différente. Là, ils ont choisi une pièce de Madonna, et ils portent des collants de toutes les couleurs, des maillots en dentelle, de tout petits chapeaux roses.

Je prends beaucoup de photos, parce que je revivrai ces événements pendant des mois. Comme tous les villageois.

Ah! La joie m’étouffe!

La remise et le château et…

Au début, quand j’ai commencé, ça ressemblait à une cabane. Soyons honnêtes, c’était moins qu’une cabane, à peine une petite remise de jardin. Mais elle a plu. Elle a tellement plu que tous les voisins du village, sauf la cousine de Florence, ont tenté d’en construire des pareilles.

Cela a duré, oh oui, duré et duré et duré. Parce qu’ils n’y arrivaient pas. Qu’est-ce qui faisait de ma remise une remise à part? Je les voyais à toute heure du jour et de la nuit, surtout de la nuit, parce que la plupart voulaient passer incognito, qui flânaient dans mon jardin, loupe à la main, à la recherche du moindre détail. Il leur a fallu des mois, des mois et des années, avant de comprendre, ou plutôt, de penser comprendre.

Alors, ils ont cessé de hanter mon jardin, ils m’ont tourné le dos, ont fait ceux qui ne me devaient rien, qui ne me connaissaient pas. Et leurs petites remises, charmantes, ont poussé partout. Ils en ont même vendu. Plein.

Maintenant que la paix m’est rendue, j’ai pu poursuivre mes travaux. Ce qu’ils ont pris pour une remise n’était qu’un exercice, en miniature, pour un projet plus grand.

Après quelques mois, ils l’ont remarqué, c’était inévitable. Mon château. Oh, il n’était qu’à moitié construit, je n’avais pas même complété les tourelles.

Vous auriez dû voir leur réaction! De la hargne! De la colère! Ils m’en voulaient de ne pas m’en être tenu à ma remise, tandis qu’eux, ils étaient enfin parvenus à se fabriquer des remises presque pareilles à la mienne. La consternation lorsqu’ils se sont rendu compte que tout était à recommencer.

Les plus braves se sont mis à la tâche, dès le lendemain, pendant que les autres brandissaient poings et bâtons. Deux ou trois, lucides, ont abandonné, et sont partis pêcher la truite dans le joli ruisseau qui passe derrière le village.

J’ai parfois peur de vous

Je n’ai vu personne, à part Marcel, jusqu’à mes quinze ans. Personne. Je vivais dans une sorte de château, et Marcel m’a toujours dit qu’il n’y avait plus que nous deux dans l’univers. Je l’avais lu dans un livre qui détaille en trois cent quarante-deux pages la catastrophe finale. Boom. Tout a disparu, sauf Marcel et moi.

J’ai lu, oh tellement lu. Ces livres d’avant la cata.

Mon préféré était un livre lilas. 

Alors imaginez ma tête!
Même si vous ne l’avez jamais vue, imaginez-la lorsque je vous ai vus!

Vous tous! Tous! Tous! Tous!

Je m’étais égaré, j’avais momentanément échappé à la surveillance de Marcel. Et je vous ai vus.

D’abord par grappes. Quelques demi-douzaines ici, quelques demi-douzaines là.

Puis par coupes pleines!

Partout, vous étiez partout.

D’abord j’ai eu peur. Puis je vous ai pris pour des êtres d’une autre planète. Puis j’ai eu peur à nouveau et j’ai couru me cacher dans ma sorte de château.