E: Oui, monsieur l’inspecteur, dès que je l’ai vu entrer, je l’ai reconnu, je veux dire, son odeur, parce qu’il s’était déguisé, il avait pris mon visage, pensait me troubler, mais pas très malin, il sentait tout autant, pas qu’il puait, non, une odeur qui lui est propre, mélange de sueur et de végétal, peut-être quelque chose qui tirait sur le conifère, mais légèrement, faudrait analyser, la respirer, cette odeur, pendant de longues minutes, mais une chose est certaine, c’était bien lui, alors pour en finir, j’ai tiré, il est mort au deuxième coup, et ce n’est qu’après que j’ai pensé à cette possibilité, lui parler, profiter de l’avantage de l’arme pour l’interroger, et quand j’ai vu, sur sa tête, mon visage se crisper, puis s’éteindre, ça m’a secoué, et j’ai décidé de mieux manger à l’avenir, et de respecter ma résolution, marcher au moins dix mille pas par jour.
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Douce image et verts sommets (6)
Je me suis retrouvé sur le derrière et j’ai glissé d’au moins deux mètres, m’éraflant au passage l’avant-bras. Je puais la terre humide, les feuilles décomposées, j’étais sale et fatigué. Immobile, j’ai tendu l’oreille. Silence. Derrière moi, plus haut, S. gesticulait. Remonte vite! Si l’arbre tombe, y va t’écraser! La mort! Encore elle! Un papillon aux ailes ocre jaune à l’extérieur, traversée de sept ou huit points noirs, et plus bas, d’une ligne qui ondulait, un peu comme lorsqu’on dessine d’un seul trait les ailes d’un oiseau, terminées, les ailes, par une ligne bistre cernée elle-même d’une bande perle, s’est posé sur mon nez, juste sur la pointe. Un lutin brun. Joli nom, n’est-pas? On pourrait en tirer une charmante symbolique capable de nous distraire cinq minutes, en pensant à la nature démoniaque du lutin et à ses ailes nous pourrions y voir le signe d’une malédiction dont l’enfant ne parviendra jamais à se libérer, contre laquelle il luttera pourtant inlassablement toute sa vie, jusqu’à ce que, las de combattre, il s’abandonne et devienne monstrueux pour de bon, ou encore, pourquoi pas, ce pourrait être tout à fait le contraire, le papillon lutin s’extirpant, en quelque sorte, du gamin, et en s’envolant dans l’infini sombre de la forêt libérerait un esprit damné, l’offrant pour la première fois à la lumière, à la paix éternelle, et pa ta ti, pa ta ta, et la scène alors prendrait une toute autre tournure, le gamin abandonnant ce projet fou de massacrer un pauvre sapin plus que centenaire, s’inscrivant le lundi suivant dans la ligue de protection de la nature de son quartier. Eh bien non, il le crèvera, cet arbre, dans à peine dix minutes. Détruire, c’est son leitmotiv, c’est ce qu’il a appris, c’est son destin. Vivre, c’est tuer. C’est la leçon. Et la mort, il la connaît, il l’a vue à la télé, il l’a vue en Irlande du Nord, il l’a vue à Mexico, il l’a vue dans l’éphémère Biafra et derrière le poste de police, ces chiens et ces chats gazés que tous les enfants pouvaient observer, et la mort c’est aussi et aussi et aussi et c’est ce gamin du même âge violé et étranglé dans la cour d’école, c’est cet autre gamin du même âge écrasé par une fantastique Mustang rouge décapotable. Partout la mort. L’éducation, ou comme les parents disaient, l’élevage, nous en reparlerons, c’est aussi la mort.
Je ne suis pas certaine qu’elles soient en or
C’est une charmante maison, pas très grande, mais pouvant accueillir une famille de quatre personnes, deux parents, deux enfants. Dans un boudoir, attenant à un grand salon, D reçoit une amie, O, à qui elle explique comment faire fortune en créant un personnage et une histoire à mettre en scène dans les médias sociaux. Une autre de ses amies, T, que la discussion a fini par lasser, se promène d’une pièce à l’autre, à la recherche de bijoux ou de billets de banque. Dans le salon, W, l’époux de D, est attaché sur une chaise, et un jeune homme, J, qui porte un joli masque noir à motifs rouges et jaunes, trace avec une lame de rasoir de minces fils le long de ses bras, de haut en bas. W gémit, mais serre les mâchoires, pendant que le jeune homme répète, inlassablement, la même question. Il souhaite obtenir, simplement, le code du coffre-fort, qui contient quelques millions de dollars, croit-on. Mais têtu, le père se tait.
T: Ma chère, n’as-tu pas vu, ça me semble bien difficile pour W, à côté.
D: Oui, je le trouve bien bruyant. O, ici, a du mal à se concentrer. S’il te plaît, pourrais-tu fermer la porte, tu serais bien gentille.
T: Voilà. C’est vrai que sa voix porte.
D: Sa voix?
T: Oui, celle de W, ton mari.
D: Ah. As-tu trouvé ce que tu cherchais? Nous avons presque terminé ici, nous prendrons le thé, si tu veux te joindre à nous.
T: Avec plaisir. Je n’ai trouvé que deux boucles d’oreilles. Je ne suis même pas certaine qu’elles soient en or.
Douce image et verts sommets (5)
En bas, près du lac, c’était une cascade de cris, des rires qui envahissaient la vallée d’une vitalité angélique à faire oublier ce que mes mains accomplissaient. Ces voix me chantaient à l’oreille, élevaient pour moi seul un hymne à la plénitude, une rassurante libération de l’âme qui m’allégeait et me gonflait d’espoir, de candeur et d’une rare envie de caresser l’univers. Ces sons voltigeaient autour de moi, se mêlaient dans une sorte de mélodie naïve aux fines notes aigües que lançaient au-dessus de nos têtes un geai bleu, pendant que de chaque côté des mésanges se taquinaient, se poursuivaient ou dansaient un ballet aérien saccadé. Le lit lumineux des hautes fougères étincelait à quelques mètres de nous, là où la pente devient moins abrupte, les longues feuilles des fougères entremêlées de pyroles et de verges d’or buvant le soleil et nous renvoyant de la terre une invitation au repos que les notes traînantes des mésanges encourageaient avec une persistance hypnotique, engourdissante, berçant mon esprit et abandonnant mon corps à sa besogne, chaque son, les cris et les rires de mes cousines, le choeur des mésanges, la mélopée des geais, se mariant dans une euphonie parfaite, dans un chant unique aux teintes infinies auquel s’ajouta le rythme du pic-bois, impossible à voir mais dont les percussions résonnaient sur les rochers, sur toute la montagne, s’amplifiant et s’accélérant, enivrant les êtres à commencer par les écureuils qui lancèrent exactement au bon moment, comme s’ils suivaient une baguette de direction, leurs cris stridents, signal pour le mouvement suivant, beaucoup plus rapide, beaucoup plus rythmé, où de nouveaux sons s’ajoutaient les uns après les autres sans interruption, la basse rauque de la perdrix, les envolées cristallines de l’alouette, les réponses perçantes de la buse, tous ces êtres, fillettes, écureuils et volatiles, s’élevant et tourbillonnant dans la clarté comme une offrande aux cieux. Quelle marmelade! Quelle hallucination!
Douce image et verts sommets (4)
Cette fois, c’est moi qui ai abandonnai le godendard. Malgré la chaleur, de légers frissons me traversaient l’échine et je faillis me sentir mal. Je savais que je continuerais, je le désirais plus que tout, sans raison, avec une violente convoitise, comme j’en ai connu plus tard en trois ou quatre occasions, peut-être plus mais il faudrait que je me rappelle, que je cherche, en tout cas avec Florence je crois qu’il y avait un peu de ça, sauf que je ne sais plus à quel moment, si c’était au début, comme un coup de foudre, ou si c’est venu plus tard, quand après des semaines de camaraderie l’imagination avait commencé à tordre le sens des regards et des mots, mais la longue coupure qui s’avançait à plus du tiers du tronc me laissait perplexe, comme si je l’apercevais pour la première fois, comme si je ne parvenais plus à en comprendre la cause et la portée, étonné de ce que nous avions fait, de cette blessure qui un instant m’est apparue telle et m’a semblé odieuse, répréhensible. Je me suis vite ravisé, j’ai balayé ce flottement pour ressusciter ma folie, m’en abreuver jusqu’à regagner l’ivresse et la force de poursuivre, pour maquiller mon hésitation en un contentement entier et ainsi colmater la brèche par où aurait pu s’immiscer la résistance, et sans doute, le bon sens, de S.. Une fois de plus, le mouvement de va et vient reprit, juste un peu plus lent. Depuis le début, je n’entendais que le bruit des dents qui grugeaient la chair du sapin, son qui dominait tous les autres, mais soudain j’ai perçu, comme sorti des profondeurs de la terre, des éclats de rires, des cris d’enfants qui montaient du lac et nous parvenaient en un gazouillis indescriptible que j’ai attribué à mes deux cousines. J’ai souri, cela me donnait du courage car je pouvais me les imaginer, m’imaginer avec elles, leur racontant notre exploit, leur précisant avec une fausse humilité que j’en étais l’instigateur, que j’avais moi-même identifié le plus grand arbre de la montagne, que je l’avais retrouvé là-haut, que j’avais eu à encourager S. pour que cette affaire soit finalement menée à terme. Je leur détaillais tout, j’enjolivais, j’ajoutais quelques difficultés qui me semblaient logiques, dans les circonstances, et j’écoutais avec hauteur et satisfaction leurs questions ingénues, surtout celles de la plus jeune de la plus jolie, qui avait peut-être un an de moins que moi et qui me fascinait avec ses fossettes souriantes, ses yeux de poupée, sa voix douce qui jamais ne l’a abandonnée.
Un prix nettement inférieur au prix du marché
H: Je n’avais pas très bien compris pourquoi nous avons pu acquérir cette maison pour la moitié de sa valeur. Elle était sur le marché depuis cinq ans, et apparemment, personne de la ville, petite vieillotte conservatrice ville, n’en a voulu. Nous avons acheté il y a maintenant trois ans. Mais un mois seulement après avoir emménagé, nous avons remis la maison à vendre. Évidemment, personne n’en veut, et notre seul espoir est d’attraper un nigaud, comme nous l’avons été, qui nous arriverait de l’étranger. S’il visite la maison, il sera ravi, charmé, il achètera. À condition de ne pas le laisser errer dans le voisinage, parce que là, ça le fera disparaître plus vite qu’un moustique dans un cyclone. J’aurais pu y rester, vous savez, si je n’avais pas eu la malheureuse chance d’être témoin du traitement que le voisin réserve aux gens qui lui manifestent ne serait-ce qu’un souffle de cordialité. J’ai compris que si vous ne le regardez jamais, si vous ne répondez pas à ses sourires à ses saluts, vous vous en tirez. Mais il y en a encore qui se laissent prendre au piège. Sans doute des nouveaux. Donc, ce jour-là, je marchais avec Pépine, notre teckel, quand j’aperçois cette dame à qui le voisin lance un bonjour chantant, des plus gais. Polie, elle lui répond par un léger inclinement de la tête, et pour ne pas être en reste, elle lui offre quelques unes des fraises sauvages qu’elle avait cueillies. C’était la première fois que je voyais le voisin, la scène me réchauffait le cœur, je me félicitais d’avoir choisi cette rue pour y bâtir notre nouvelle vie. Mais horreur! Cette délicieuse sérénité a été de bien courte durée. Aussitôt après avoir saisi les fraises, le voisin a sorti, je ne sais d’où, une machette avec laquelle il a d’abord sectionné la main de la pauvre dame, pour ensuite, d’un grand mouvement circulaire, lui couper la tête. Effrayé, j’ai attrapé Pépine et je me suis enfui! Aussitôt chez moi, j’ai appelé la police, qui n’a pas tardé. À leur arrivée, la tête et la main gisaient là, sur le trottoir, à deux mètres du corps. C’est alors que la voisine est entrée en scène, tenant par la main le voisin, affable et souriant. La voisine a expliqué aux policiers que tout cela n’était pas si grave que ça en avait l’air, que c’était même, à la limite, plutôt drôle. Elle a expliqué que le voisin, parfois, s’emportait ainsi, parce qu’il vivait un stress immense à cause d’un travail très exigeant, de douleurs dans les vertèbres, et d’une tristesse inconsolable liée aux frasques injustes de sa maîtresse. Compréhensifs, les policiers ont rangé les menottes qu’ils brandissaient déjà, ont emballé la dame en trois parties, et ont disparu. Depuis, la même scène s’est reproduite trois ou quatre fois, mais je n’en ai toutefois pas été témoin. J’ai simplement observé, subséquemment, quelques têtes fraîchement émondées. Chaque fois, semble-t-il, la voisine est parvenue à libérer le voisin de tout soupçon. Pour ma part, je promène toujours Pépine, mais je me garde de les saluer. Je vais mon chemin, morose, et je prie tous les soirs pour qu’un quidam achète ma maison. Pour ceux que ça intéresserait, il y a trois salles de bain, la plomberie est entièrement refaite, le sous-sol est habitable, et nous sommes prêts à laisser plusieurs meubles ainsi qu’une table de billard, tout ça pour un prix réduit nettement inférieur au prix du marché.
L va mourir, et le reste
L’homme et la femme boivent leur café, comme chaque matin, avant de remplir la journée de paroles gestes moues sourires hésitations décisions semblables à ceux dont était remplie la journée d’hier, et celle d’avant-hier, et celle d’avant-avant-hier, et celle…
L: Bientôt, ce sera inédit. Je vais mourir.
E: Vraiment?
Soudain, la femme, E, réalise qu’elle a parlé trop vite, pensant, voilà une occasion d’avoir quelque chose de passionnant, de puissant à raconter aux copines, aux collègues, à la famille, et cela pour des jours et des jours, des semaines et des semaines, pour toujours, alors faut se reprendre, se ressaissir et adapter la réponse au potentiel de la situation, par exemple commencer par ouvrir de grands yeux, ouvrir la bouche, expression de stupéfaction extrême, enchaîner aussitôt, après bien entendu un laps de silence, par un “quoi?” incrédule, puis, nonobstant la réponse, repartir avec quelques “oh! oh!”, quelques onomatopées aussi, pourquoi pas, des sons gutturaux de préférence pour montrer qu’ils proviennent d’un malaise naissant dans les plus profondes profondeurs de soi, à quoi il voudra sans doute réagir par des mots rassurants, rappeler que la chose est somme toute commune, mais ne pas se laisser entraîner sur cette pente pour plutôt verser les premières larmes, c’est toujours la première qui représente un défi, mais une fois l’écluse ouverte, ça coule bien, ça coule abondamment, répéter des “oh! oh!”, et des “je n’y crois pas, je n’y crois pas”, ici les mots auront peu d’importance, c’est le ton qui importe, tragique, toujours, incrédule, encore, mais en crescendo, puis lui prendre les mains, le regarder droit dans les yeux et répéter son nom plusieurs fois, et enfin, s’il semble vouloir s’y prêter, l’attirer dans ses bras et serrer autant que cela sera décemment possible tout en soupirant, murmure très faible mais tout de même clairement audible, “je n’ose pas y croire, comment est-ce possible”, hocher la tête, se relever et s’agiter de façon désordonnée, marcher de droite à gauche, tourner en rond, se donner un air totalement égaré et dire, comme si l’on réfléchissait à voix haute, “il y a sans doute quelque chose à faire”, le répéter plusieurs fois, énumérer tous ceux, spécialistes, guérisseurs, psychiatres, naturopathes, acupuncteurs, et tout le bataclan, qui pourraient peut-être l’aider, en rajouter à chacune de ses objections, et terminer le tout en laissant échapper un long soupir, comme un ballon qui se vide, se laisser choir sur un fauteuil, fermer les yeux et attendre qu’il se lève, qu’il se rende à ce rendez-vous habituel, et lorsqu’il finira par vous quitter, l’assurer qu’il peut compter sur vous, tout ce qu’il veut, soutien, compréhension, accompagnement, et surtout ne pas remuer tant qu’il sera là, patienter jusqu’à son départ, que confirmera le bruit de la porte de devant qui se referme.
E: Quoi?
Et le reste.
Douce image et verts sommets (3)
Quand la scie rongeait le bois, quand elle s’enfonçait d’un anneau à l’autre, tuant progressivement chacune des années de l’arbre, moi je flottais, dans la plus délicieuse des illusions, bête et fier, je flottais, me disant, cet arbre est vieux, très vieux, mais à dix ou douze ans, vieux désignait tout ce qui dépassait trente ans. Comment aurais-je pu évaluer, ne serait-ce que approximativement, l’âge de cet arbre? Savoir, croire qu’il était le plus grand me suffisait. Mais comment savoir. On ne peut pas savoir, savoir pour de bon. Si je me risque à évaluer de mémoire la circonférence approximative de son tronc, sa taille, je me dis que ce sapin baumier devait avoir entre cent et cent cinquante ans. Ce sapin attaqué par deux morpions avait traversé un siècle et demi d’histoire sans flancher! Industrialisation, chemin de fer transcontinental, deux guerres mondiales, la grande dépression, la grande noirceur, si j’avais su, si j’avais pu m’en soucier j’aurais collé l’oreille sur l’arbre pour y chercher l’écho de ce passé au lieu de m’activer sur le godendard. Mais peut-être pas. Peut-être était-il beaucoup plus jeune, c’est connu la mémoire déforme tout, et ce qui était grand devient gigantesque, on perd toute mesure, on rabote, on rajoute, on restaure malgré soi. Mon cousin a lâché prise et j’ai failli tomber à la renverse. J’imagine qu’il rageait à l’idée qu’il pourrait s’amuser plutôt que de s’acharner sur cet arbre, partir à la pêche en bicyclette, nager dans le lac avec les cousines, jouer à la balle avec les gamins du village. J’en peux plus! Sa lassitude et sa fatigue me fouettaient. Allez! Nous n’en sommes qu’au tiers! Mais il défaillait. Nous étions en nage, les mouches noires nous dévoraient, nous couvraient de minuscules blessures qui démangeaient, qui donnaient envie de courir à travers bois pour se jeter dans le lac, en bas, près du camp. Allez! Le visage de S. a pris des teintes roses, mauves et rouges. Il s’est plaint de maux de tête, m’assurait qu’il avait la nausée, mais je l’ai poussé à terminer le travail, je lui ai promis limonades et baignades en abondance. Il soufflé, poussé sur le godendard, mais à bout de force, il s’est assis sur une pierre, cinq minutes, dix minutes, tandis que j’essayais de couper l’arbre, seul, sans y parvenir. À me voir m’esquinter, il a fini par reprendre le manche, l’air déterminé d’en finir. Nous tranchions d’un trait droit, sans vraiment connaître les techniques d’abattage, sans soupeser des risques que nous ne connaissions pas, que nous ne pouvions pas imaginer. Nous aurions dû d’abord entailler l’arbre du côté où nous voulions qu’il tombe, vers le bas de la montagne, et ensuite scier un trait de l’autre côté. Mais nous n’étions pas des bûcherons, nous ne voulions pas couper des arbres, mais cet arbre-là, et nous n’avions que faire du bois, nous n’en voulions qu’à sa taille de vieillard, nous voulions abattre sa majesté. Nous n’avions prévu ni le rebond du tronc sur un autre arbre, ni la voie de retraite pour prévenir un écrabouillement de nos personnes. Même s’il ne bougeait pas, même s’il restait silencieux et se laissait taillader sans broncher, ce baumier était plus fort que nous et nous ne le soupçonnions pas, nous n’aurions pu, dans notre ignorance et ma frénésie, comprendre que nous n’étions pas de taille avec ce géant.
L’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis
Deux quidams chevauchent côte à côte depuis des heures. Ils ignorent si le prochain village se trouve devant eux, ou à droite, ou à gauche, ou derrière. Évidemment, il leur serait impossible de revenir à leur point de départ. C’est ainsi. Ils suivent le soleil, tant bien que mal, mais plutôt mal que bien.
E: Je déteste les gens qui portent des polos bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf. En général, leurs pantalons ressemblent à de vieux rideaux usés par le soleil, et leurs souliers ont toujours des tâches ou des déformations. Je te le dis, je te l’affirme et le confirme, je les abhorre, je voudrais que tous les clubs leur interdisent l’accès à leurs terrains. Ces gens-là, ne mâchons pas nos mots, sont une honte pour nous tous, la nausée qu’ils provoquent finira par m’achever.
X: Tu sais que je porte un polo bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf?
E: Je ne te visais pas.
X: Évidemment.
E: Nous devrions bifurquer légèrement à gauche. Ça nous permettra de marcher directement vers l’ouest. Il y a toujours quelque chose à l’ouest. Toujours.
X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.
E: Tu sais ce qui m’horripile? Je ne peux pas supporter les types qui font du patin artistique. Le patin, c’est fait pour jouer au hockey. Mais du patin artistique! Ils tournent en rond, tournicotent, tourbillonnent, et tout ça dans leurs habits à paillettes! C’est quand même incroyable, certains jours nous n’avons pas accès à la patinoire parce qu’ils doivent s’exercer! Tu sais combien d’heures nous perdons chaque semaine à cause d’eux?
X: Tu sais que je fais du patin artistique?
E: Je ne te visais pas.
X: Évidemment.
E: Obliquons encore un peu plus vers la gauche. L’ouest est par là.
X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.
E: De toute ma vie, je n’ai connu qu’une seule personne qui savait vraiment jouer de la flûte. Une seule. Il s’appelle C, et il joue comme un dieu. La musique qui monte de sa flûte ne ressemble à aucune musique terrestre. Il peut transformer une banale chansonnette en une œuvre d’une limpidité qui dépasse tout ce que l’imagination la plus créative pourrait espérer.
X: Tu sais que je joue de la flûte?
E: Je ne te visais pas.
X: Évidemment.
E: L’ouest est bien par là.
X: Oui, l’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis.
Douce image et verts sommets (2)
De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.
