Extinction

Chaque matin, à huit heures vingt-sept, Élia monte dans son bus, et descend à huit heures quarante-deux à l’intersection, marche deux cent trois mètres, pousse la porte, monte un étage, marche jusqu’au bout du corridor, tourne à droite, à droite encore, entre dans le local B-234.

Trois chandeliers. Elle les allume. Au-dessus, une image en papier glacé, de qualité, dans un cadre en chêne. L’image représente un écran d’ordinateur, joliment décoré d’une ribambelle de chiffres qui s’enlacent artistiquement en arabesques rouges sur fond bleu ciel. Elle s’agenouille, joint les deux mains, et de ses lèvres monte un murmure que nous ne pouvons reproduire ici (nous ne saisissons pas ce qu’elle dit, nous ne percevons qu’un bruit confus).

Une fois le bruitage terminé, elle sort du local B-234, et se dirige d’un pas léger vers le local B-251, où sont alignées sept rangées de vingt-deux tables identiques, un mètre carré chacune, avec un ordinateur et un clavier identiques. Devant chaque table, des hommes et des femmes s’asseyent, et cela dure douze minutes trente-sept secondes. Élia a pris place devant la quatorzième table de la troisième rangée.

Bientôt, un mouvement joyeux de doigts fait vibrer le local B-251. Un sourire incommensurable déforme le visage d’Élia.

Félia

Elle le savait, oui, son chat Benne le lui avait dit, et Henri le bœuf, et Jacob la tortue, et Cathy la pie: son bipède erre dans la ville au gré des champs magnétiques, totalement dépourvu du moindre libre arbitre.

Surtout, ont insisté, répété, martelé, Benne et Henri et Jacob et Cathy, laisse-le, abandonne-le à son sort, ne virevolte-face pas, ne pivote point, sous aucun prétexte évite de te retourner! Son sillage est semé de la putréfaction pétrifiée de tous les reproducteurs. Une allée infernale.

Mais elle, oh elle, n’a pas écouté. N’a écouté que son élan exalté. Son regard, mais aussi son visage, et même tout son corps, s’est tourné vers l’exécrable bipède qui, on l’a deviné, avait disparu. Un trou, un vide, le néant, un grand néant aspirateur. Qui l’a absorbé, elle.

Ni le chat, ni le bœuf, ni la tortue ou la pie ne l’ont plus jamais revue. Elle n’avait que vingt-deux ans, mais avant de disparaître, on lui en aurait donné quatre-vingt-douze et demi. Rides molles, longs cheveux blancs, raides, quelques dents écartelées.

Le cul-de-sac

Elle porte une veste, une jolie veste de tungstène à boutons de titane, un pantalon de laine. Verts. La veste, les boutons et le pantalon.

Elle n’a pas de religion, à part peut-être sa profession d’installatrice d’équipements thermiques et sanitaires. Personne ne lui connaît de défauts. Personne ne la connaît.

Mais nous la voyons tous. Tous les vendredis, tous les samedis, tous les dimanches. Nous la voyons qui se cache derrière une colonne, qui espionne l’allée du Moimien que plusieurs appellent, par dérision, le cul-de-sac des Affligés.

Elle espionne de ses yeux froids. Elle ne touche à rien, et c’est à peine si ses yeux remuent. Même quand dansent des arcs-en-ciel, elle reste immuable. S’imagine-t-elle passer inaperçue? Je ne crois pas, je crois qu’elle s’en balance.

Je ne lui ai jamais vu d’autres vêtements que sa veste de tungstène à boutons de titane, son pantalon de laine.

Les mauvaises langues racontent qu’il lui arrive de parler. Mais je ne connais personne qui en ait été témoin.

Elle n’a pas de nom, et cela, cela est fort particulier.

Le spectacle du Bon Samaritain

Il y avait Sarah, John, Janice, Jolene, Jojo. C’est moi qui avais acheté les billets pour tout le monde, nous attendions ce spectacle depuis des semaines. Nous avions, chacun de nous, consacré quelques milliers de dollars pour nous dénicher des tenues de soirée acceptables, car nous le savions, ou du moins, nous l’anticipions, le tout Saint-Tourlou serait là.

C’était une tournée mondiale du Bon Samaritain. Tournée mondiale, et un arrêt était prévu à Saint-Tourlou! Pas d’arrêt à Sainte-Loulou, ça se comprend, alors vous vous imaginez leur tête! La rumeur dit qu’ils ne l’ont pas avalé. Ils ne viendront pas. Tant pis pour eux, ils seront ridiculisés par contumace.

En tout cas, le spectacle valait le coup d’œil. Le Bon Samaritain a présenté quelques petits tours de magie, il avait des costumes originaux, vraiment, un carnaval qui valait le déplacement. Il a même chanté, il a raconté des histoires touchantes. Un homme de talent! Applaudissements, ovation, oui, une ovation de vingt minutes, et deux rappels.

Nous avons fait bonne figure, mais Janice était en furie, et je la comprends. La Marie à la Réjeanne avait la même robe! Pourtant, Janice avait spécifiquement demandé une exclusivité, elle avait même allongé quelques centaines de dollars pour se l’assurer. Cette boutique, si vous voulez savoir la suite, eh bien, nous n’irons plus. Pas plus, je parie, que la Marie à la Réjeanne. Et ses amis.

Le coup de foudre

Quand Lol V. Stein a poussé la porte du pub, il ne s’est rien produit. Le chanteur a continué à s’égosiller sur de vieux succès, les buveurs ont bu, les danseurs ont dansé, l’harmonie régnait.

Puis les serveurs ont annoncé le dernier service.

Juste à ce moment, K. est entré, a commandé trois bières, s’est perdu dans le corridor en se rendant aux toilettes, et au moment où il croyait avoir retrouvé la porte de sortie, sans avoir bu ses bières, il est tombé pile face à Lov V. Stein, qu’il a d’abord prise pour un scarabée, puis lorsqu’il l’a reconnue, il lui a confié qu’elle et lui devaient s’aimer, peut-être fumer une cigarette, penser longuement, pensivement, pour s’étioler ensuite sur le trottoir, sous les néons du pub.

Correspondance touristique

Ils vendent des cartes postales, je suis étonné qu’ils en vendent toujours, qui les achète, qui n’a pas de téléphone, qui ne peut pas empiler des milliers de photos du monument à la gloire de l’inventeur de l’âme qui trône sur la Place des Nations?

Ils les vendent pourtant, leurs cartes postales, ils les vendent au même comptoir que les passeports, juste à côté du kiosque des crèmes hydratantes aux peptides devant lequel une file de débardeurs attend en pleurant.

Les éléphants dansant, les tigres jonglant, les ours chantant et les singes travaillant sont en ville, ils campent sur le terrain vague derrière la mairie, là où ne pousse plus rien depuis qu’on y a répandu trois couches de rejets de la fabrique de peinture rouge.

C’est la joie, on s’en doute, c’est l’euphorie, et ça se lit dans les yeux des commissaires qui refusent de contrôler depuis qu’ils ont découvert les plaisirs de la transe, même si les citoyens des maisons à colonnes le leur reprochent parfois, le dimanche matin à sept heures.

Qu’importe, vous dirai-je, puisque l’assistante de direction aveugle se dandine, les deux mains dans les poches, une carte postale entre les dents, racontant à la foule qu’elle compte écrire une chanson, écrire un poème, écrire une longue missive à des inconnus qui vivent sur une île flottante au large du terminal pétrolier.

En tout cas, je ne m’explique pas pourquoi j’en ai acheté une, j’ignore à qui je pourrais l’envoyer, et comment procéder, vend-on encore des timbres, je devrais me renseigner, franchir la barrière molle et immobile de l’escouade antiémeute, d’où s’échappent odeurs et rogatons, et oser m’informer, sans peur du ridicule, et sans doute qu’à ce moment, après tant d’efforts, j’aurai trouvé à qui poster ma carte où j’aurai écrit quelque chose, mais vraiment, qu’écrit-on?

Le blues de l’auberge antédiluvienne

Le nouveau détective a emménagé dans son nouvel appartement dans le vieil immeuble du quartier historique de la capitale, et trois heures après avoir fermé la porte pour la première fois, il a fracassé un vase chinois. Une savate sur le vase. À ce point, il aurait fort bien pu prétendre que c’était involontaire, un aléa de l’emménagement, cartons pêle-mêle, fatigue, n’importe quoi. C’était volontaire. Une savate, suivie bientôt d’une autre, à l’intention de la lampe torchère. Nouveau fracas, débris de verre. Et puis, le reste. Tasses projetées sur le mur, caleçons déchirés, dentifrice répandu sur la moquette, livres défenestrés, le tout accompagné de notes stridentes, hurlements, pleurs, un joli déchaînement.

Le type d’en dessous, incertain, flegmatique, hésitait, s’interrogeait sur son rôle dans cette scène, jusqu’à ce que, las de ne pouvoir écouter sa série télé, il appelle les services d’urgence, refusant de dire autre chose qu’une personne à cette adresse n’était pas bien, en mourrait peut-être, raccrochant lorsqu’on a exigé son nom, ne réalisant pas que tout était enregistré, son numéro, son adresse, son identité, ses numéros de carte de crédit, la forme de son nez, la nature de ses problèmes gastriques, sa passion maladive pour les statuettes d’australopithèques.

Coup sur coup, des ambulanciers ont frappé à la porte du détective, puis des policiers et des pompiers, qui ont défoncé pour, ensemble, maîtriser l’homme qui s’était réfugié dans la vodka et la cocaïne.

Un long criminel qui vit au bout du corridor sur le même plancher que le détective a fortement recommandé aux policiers d’enfermer le détective, mais ils refusaient, leur presque collègue ne méritait pas cela, à leur avis, mais les ambulanciers hésitaient, croyaient qu’un séjour en institution, pour quelques années, était de mise, question de protéger le détective et la Justice, ce qui a plu au criminel qui se réjouissait des beaux crimes à commettre, libre de toute enquête et autres tracasseries administratives.

À la fin, le type d’en dessous s’est rassis devant sa série télé, le criminel est descendu à la banque pour une extraction, et le détective enquête dans les jardins de l’institut, où des écureuils ont chipé les sandwiches de Marguerite Duras.

Urgence et soupe

Il faudrait se dépêcher. Ma propriétaire m’apporte un bol de soupe qu’a préparé le cuistot avant de partir pour le Vietnam où l’attendait la mère de son père qu’il n’avait jamais connue à cause des restrictions financières en vigueur dans son village où la catastrophe de la délocalisation a frappé brutalement.

Je l’ai remerciée car je ne peux m’en empêcher même en situation d’urgence même quand l’heure joue contre moi contre mes intérêts et parfois même ma vie ce qui laisse indifférent tous mes amis toute ma famille et leurs associés qui vaquent à leurs occupations aux quatre coins de la ville du pays du monde entier mais cela comment en être certain ce n’est qu’une supposition.

Elle a assuré que ce n’était rien mais au contraire au contraire elle est très bonne la soupe pas que de l’eau chaude de véritables carottes et des morceaux de poulet du vrai poulet pas de ces choses fabriquées aux hormones à croissance ridiculement rapide dans ces poulaillers de treize mille volatiles apportés en pleine nuit par des semi-remorques dans une opération qui devient quasi clandestine mais rassurez-vous c’est tout à fait légal tout à fait une façon acceptée reconnue de nourrir le peuple.

A bien fallu que je mange la soupe.

Elle est descendue chez elle.

Me suis essuyé les lèvres et j’ai filé parce qu’il fallait se dépêcher il y avait Jane et Laure et Jane et Lisa et Jane et Bob et les amis de Bob qui m’attendaient qui ne m’attendraient pas longtemps qui partiraient sans moi sans se soucier des motifs de mon retard et me laisseraient bredouille sur le bord du chemin sans possibilité de revenir de partir de les retrouver dans ce pays que je n’ai jamais parcouru que j’entrevois à peine depuis quelques jours car si c’était là-bas d’où je viens je pourrais leur en montrer partir et les laisser loin derrière et m’accaparer toutes les fortunes qui jonchent les bas-côtés.

Tout brûler

C’est un pyromane! Payata allume des incendies, il en allume tant que son village a été complètement rasé par les flammes. Le voilà qui se pointe chez nous, allumettes en poche, déterminé, on le suspecte, à poursuivre son œuvre.

Le problème, et il est de taille, est que Payata séduit tous ceux qu’il approche. Il a séduit le maire, le chef de la police, et le voilà qui se dandine à la Chambre de commerce. Nous, qui vivons dans les rues obscures, tremblons. Nous possédons peu, mais perdre ce peu serait immense. Catastrophique.

Le fils des Robitoto a organisé une brigade populaire, des braves qui se donnent pour mission de botter le derrière de Payata, jusqu’à ce qu’il déguerpisse loin d’ici. Évidemment, par précaution, tous ces braves se bouchent les yeux et les oreilles, question de ne pas succomber à l’envoûtement de Payata. Sauf que la mission est ardue, maintenant que tout ce qui tient le haut du pavé dans le village a succombé.

Coup de théâtre! Payata a pris le contrôle de la mairie, de la police et de la chambre de commerce. La Brigade Robitoto a mobilisé ses troupes, pour empêcher Payata de sévir dans les rues du village. Sauf que Payata n’a pas tenté de sortir, il n’a allumé aucun incendie.

Payata, c’est peut-être l’âge, l’appel d’une nouvelle aventure, l’évolution de son œuvre, ne s’en prend plus aux maisons, aux édifices, aux infrastructures villageoises. Il s’est raffiné, et ne brûle plus que du papier. Du papier!

Il a vidé la piscine municipale, pour y entasser tous les livres de la bibliothèque municipale. Cela a fait un énorme, et chaud, feu de Saint-Jean. Il y a eu des grincements de dents, quelques larmes, deux ou trois poings levés, mais la chose a, de façon générale, plutôt rassuré. Les maisons étant préservées.

Fort de cette victoire, Payata a bourré la piscine de toute la paperasse municipale: cartes typographiques, documents budgétaires, factures à payer, chèques à poster, pots de vin, contraventions à percevoir, bref, le grand vide. La majorité villageoise a, cette fois, carrément dansé de joie.

Quand Payata s’en est pris aux coffres-forts, plusieurs ont sourcillé. On trouvait que là, vraiment, il exagérait peut-être. Mais comme une semaine plus tard, les maisons étaient toujours debout, on s’est rassuré.

Un jour, il fallait bien que ça arrive, il n’y a plus eu de papier. Tout le village a tremblé. La Brigade Robitoto avait été dissoute depuis longtemps, nous nagions dans une béate tranquillité, l’avenir nous semblait, bêtement, assuré. Mais c’est arrivé. Fini le papier, nous étions pris de court. Payata allait-il assouvir sa terrible fascination sur nos maisons?

Horreur! Oh! Abominable malédiction! Un samedi matin après le café, Payata a jailli de la mairie, un flambeau dans chaque main, et il a…

(NDLR Le reste de ce manuscrit a été détruit par les flammes)

Globe-trotter

J’ai trouvé un revolver, je m’en suis servi pour asservir les serveurs du Grand Restaurant de la Côte Saint-Marc, ils m’ont tous échappé, sauf un, à qui j’ai planté le canon dans le dos, et nous avons couru, traversé la ville en fous, deux météores, nous avons atteint la frontière, vitesse maniaque, et sans nous arrêter, nous avons parcouru toutes les Amériques, nous avons trouvé le moyen de sauter d’un continent à l’autre, quand nous avons atteint l’Italie les choses se sont corsées, mais dès la France, j’ai respiré, mon serveur aussi, surtout lui je devrais dire, il commençait à en avoir marre de sillonner la planète sans plan, à l’aveuglette, mais en France, oh en France, il a bien cru que ça y était, il s’y voyait, un avenir, la gloire, la fortune, mais dans un petit village, je crois que c’était Maillebois, un paysan a lâché ses vaches dans le pré où nous nous étions réfugiés, c’était à l’ombre d’une vieille forge, j’ai bien cru que dans le chaos pastoral j’allais y perdre serveur et revolver, mais après un saut dans l’étang, après avoir marché sur d’énormes carpes, nous avons repris notre marathon international, et ce fut la Finlande, l’Islande, nous sommes tombés d’épuisement, et cela, même si je savais que nous avions encore pas mal de route devant nous, mais oh déception, oh destin, oh crétin, j’avais divagué jusqu’au point de départ, Grand Restaurant de la Côte Saint-Marc, je me suis secoué, on s’en doute, secoué et resecoué, mais le serveur a profité de ma confusion pour s’emparer du revolver, et sans hésité il a tiré, une balle dans l’épaule, une balle dans la main, une balle dans le bras, une balle dans la jambe, rien pour tuer un homme, il ne m’a pas tué, il vise comme un idiot, mais il lui reste encore deux balles, et je sais qu’il va tirer à nouveau, je le vois dans ses yeux, il veut en finir.