L’homme de scène au lacet défait 

Léo monte sur scène, un sourire béat lui déforme le visage, un de ses lacets pend lamentablement. Dangereusement.

LÉO: Merci la vie!

VIE: Qu’est-ce que tu racontes?

Léo (et toute l’assistance avec lui) lève les yeux au plafond. Le plafond maintient son impartialité, ne bronche pas.

LÉO: Qui a parlé?

VIE: La vie! Qui veux-tu que ce soit?

Léo aspire expire aspire expire, balaie la foule des yeux.

LÉO: Cette voix, elle jaillit de moi, elle jaillit de vous! La même voix répétée! Amplifiée!

VIE: Respire par le nez. Y a pas à en faire tout un roman.

LÉO: Merci la vie!

L’assemblée répète à l’unisson, deux cent trois visages béats, merci la vie!

VIE: Vous en avez fumé du bon! Faudrait vous calmer le pompon, mes cocos. Merci la vie, merci la vie, pourquoi pas merci le caillou ou merci le chien le chat le cheval! Si vous avez, comme on dit, un petit moment, un moment bien bref éphémère illusoire, c’est pas moi qu’il faut remercier, c’est votre cervelle! C’est elle qui vous voile tout pour un instant, un instant seulement.

LÉO: Nous atteignons l’Harmonie avec la vie! Voilà la vérité!

VIE: Je t’ai déjà entendu dire putain d’vie d’merde, je le dis, juste comme ça, parce que tu le diras encore.

LÉO: C’était avant l’Illumination!

VIE: Tu m’assommes. Moi je ne donne rien, je ne prends rien, je suis le bourreau, je suis la libellule, je suis la hyène, je suis le faon. Et puis. Vous m’assommez. Je vous laisse à vos enfantillages. Il y a un charmant tortionnaire qui me remercie lui aussi, je dois y aller. Tourlou!

LÉO: La vie?

Ni la vie, ni le plafond, ni rien d’autre ne lui répond. Dubitatif, Léo propose à l’assistance son nouveau livre, versions papier électronique audio, mais peut-être dégoûtés de la gratitude foraine, les spectateurs quittent en tas, se bousculant, s’injuriant, se piétinant, se maudissant.

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Le rapprochement amoureux 

RENDRAL: Je sais qu’il y a des gens qui s’aiment, je ne suis pas inculte, je l’ai lu dans les livres, dans beaucoup de livres, mais je n’ai toujours pas compris comment ça commençait ça s’amorçait à partir de rien d’un presque néant ce qui déclenchait, vous savez, les premiers mots, le rapprochement qui conduira à, et j’ai bien vu aussi qu’il peut y en avoir des tonnes de rapprochements avant que, mais dans tous les cas, il y a une origine, et ce mystère là je ne l’ai pas percé, j’aurais dû descendre plus souvent dans la rue au lieu de demander au concierge de faire mes courses de me les monter, j’aurais dû m’immiscer dans ces multiples côtoiements parce que d’eux me serait peut-être apparu un regard premier une parole une odeur n’importe quoi qui peut faire office d’allumage, alors qu’aujourd’hui, après quelques décennies d’attente, j’y vais, disons-le, à tâtons, j’improvise, je frotte et je cogne je lance mes pierres dans l’espoir d’en tirer une sorte d’étincelle sauf que je m’y prends mal il ne se passe rien ce n’est pas demain que j’embraserai l’édifice ce n’est pas parce que j’ai déjà acheté fleurs et bagues et colliers que se présentera quelqu’une à qui les donner aussi me voilà contraint de changer de tactique, il me faut identifier la cible, elle aura des cheveux noirs yeux bleus chemisier olive bottine noire à six oeillets avec un prénom commençant par A, et déjà, de l’avoir écrit, je me sens mieux, ragaillardi, je sais ce qui m’attend, ce que sera ma bonne fortune, je pensais réserver une salle pour les noces mais je devrais peut-être attendre encore un peu il faudrait s’assurer que ses parents sont libres car vraiment, sans eux, mais comme je la vois aussi bien que si elle était là je n’ai pas pu résister je lui ai acheté les présents que je lui offrirai à son prochain anniversaire, puis au suivant, et au suivant, je sais, je suis généreux c’est dans ma nature, généreux et prévoyant, j’ai des présents pour les dix prochaines années et des présents aussi pour nos anniversaires de mariage j’ai réservé des places dans l’avion pour notre voyage de noce j’hésite encore pour ce qui est des hôtels il me reste encore à organiser nos vacances d’été, on a beau dire, le temps passe vite, oui très vite, je peine à en trouver ces jours-ci, depuis quelques semaines je n’ai pas remis le nez dehors, écrasé sous la montagne de préparatifs, mais je sais que je m’en sortirai je m’en sors toujours et j’aurai alors le temps de partir à sa rencontre pour lui exposer dans tous ses détails la vie que nous aurons ensemble une fois le rapprochement initial terminé.

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Collectionner des dents américaines

L’idée, ce n’est pas tant de partir en voyage. C’est plutôt de partir. Voyager, peut-être, mais avec ou sans retour.

A: Ça fait des mois que tu fais tourner ton moteur, sans jamais embrayer.

Tourner, tourner, tourner autour d’un axe pour prendre de la vitesse, pourvu qu’on finisse par laisser aller, comme dans le lancer du marteau. Sinon, j’imagine qu’on finirait par forer un trou, et s’y ensevelir peu à peu.

B: N’oublie pas ta brosse à dents.

Vous n’y êtes pas! Une brosse à dents! Pourquoi ne pas me proposer un guide touristique! Un voyage organisé, avec les mêmes escales depuis cinquante ans.

C: Mais où iras-tu?

Est-ce si important? Qui d’entre vous m’accompagnera, si je pars sans destination? Personne? Vous préférez refaire ce qui a été fait des milliers de fois, avancer à l’aveuglette, l’esprit en berne et heureux. Pétrifiés. C’est vrai que vous serez charmants, tous, sous forme de statue. J’ignore quand je partirai. Faudrait commencer par me taire, et cesser de collectionner des cailloux, de collectionner des glands de chêne, de collectionner des dents américaines.

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Les interrogants 

Louis descend le boulevard, gai, le soleil chauffe l’asphalte, produit des ombres nettes, courtes. Un passant vient à sa rencontre, ralentit, le dévisage.

PASSANT: Pourquoi?

Louis sursaute, mais le passant poursuit son chemin sans s’arrêter, sans se tourner.

LOUIS: Monsieur! De quoi s’agit-il?

L’homme ne se retourne pas, accélère légèrement pour disparaître à l’intersection. Après tout, peut-être ne s’adressait-il pas à lui, il y en a plein qui, comme ça, se parlent à eux même, répètent des dialogues avec leurs proches, répliquent avec un peu de retard à ce qu’on leur a annoncé, leurs regards se perdent, ne voient pas, se posent au hasard.

UN AUTRE PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à Louis que le type s’adresse. Pas plus que l’autre, il ne s’arrête pas, comme s’il n’avait aucune envie d’entendre la réponse à sa question, comme si ça n’avait aucune importance, une de ces questions qui restent en suspens, dont c’est la particularité d’être en suspens. Tout de même, deux de suite. Louis se gratte le cuir chevelu, oh très discrètement, brièvement.

PASSANTE: Pourquoi?

Louis fait volte-face, les traits figés, durs.

LOUIS: Quoi?

Il a hurlé. Des gens se tournent, s’écartent de lui.

PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, Louis s’élance vers l’inconnu, lui attrape le bras. L’autre cherche à se dégager, effrayé.

LOUIS: Qu’est-ce que vous voulez savoir? Pourquoi avoir demandé pourquoi?

PASSANT: Vous êtes fou! Lâchez-moi!

LOUIS: C’est un coup monté, c’est ça? Les copains vous ont demandé de passer à côté de moi, les uns après les autres, avec vos pourquoi. Avouez!

PASSANT: Lâchez-moi ou je porte plainte! Regardez, les gens filment, vous irez en tôle. Pauvre con!

À regret, Louis abandonne l’inconnu, reprends son chemin, irrité, d’humeur à égorger des pigeons. Il presse le pas, pressé d’en finir avec ce boulevard, pressé de rentrer chez lui.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que t’as un gros nez.

Il ne ralentit pas, ne la regarde pas, ne se retourne pas.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que le ciel t’emmerde.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que tu t’enfonces.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

Louis finit par respirer. Il sourit, bêtement, défait le premier bouton de sa chemise, sifflote. Au premier passant, un regard droit dans les yeux.

LOUIS: Pourquoi?

L’autre le regarde, l’appelle, mais Louis poursuit son chemin, l’esprit ailleurs.

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Le passionnant monde des dollars

JEAN: Prêtez-moi mille dollars.

NADIA: Vous êtes laid, vous puez, mais surtout, vos lèvres, ce rouge qui se tord sur un fond vert sapin, on dirait qu’elles sont faites de torsades où ce que j’imagine être la  couleur originelle, ce carmin, qui perd maintenant de sa force, étouffé par ce qui ressemble à des vers, ou plutôt, oui, à de minuscules serpents mauves, de toutes les teintes de mauves et presque jusqu’au blanc, vous n’inspirez pas confiance mon cher, avec ces lèvres on devine que vous nous cachez des parties encore plus horribles, un corps monstrueux étranglé par une armée de serpents qui tentent de vous étouffer, d’étouffer chacun de vos membres et est-ce ainsi aussi à l’intérieur, comment se comporte le coeur, et les poumons, vous avez la rate tordue on dirait, comment tenez-vous encore debout, c’est à se demander si vous ne devriez pas plutôt consulter un médecin, un charlatan, quelqu’un qui pourrait vous empoisonner ces bêtes mauves et vertes, et je parie que vous nous en cachez de bien d’autres couleurs, un mal chamarré qui vous tient, c’est cela, et vous trimbalez cette dégénérescence jusqu’ici pour quêter mille dollars, qui vous les prêterait, vous avez la tête d’un macchabée, c’est pour un don que vous auriez du ramper jusqu’à moi, pour un don, m’entendez-vous?

JEAN: Ainsi, vous refusez?

NADIA: À vrai dire, vous m’effrayez. Vos lèvres! Vos lèvres disent tout!

JEAN: Je ne vois vraiment pas. Mais soit. Puisque vous le dites. Vous détenez les cordons, je ne me pendrai pas avec. Donnez-moi mille dollars, puisqu’il est si difficile de faire affaire avec vous.

NADIA: Pas avec moi, mais avec vous! Elles sont si épaisses, charnues comme des limaces obèses.

JEAN: Donnez-moi deux mille dollars, ce sera mieux.

NADIA: Voilà, voilà. Mais faites-moi plaisir, disparaissez! Si jamais vous surviviez, de grâce, portez un masque! Un masque italien, pourquoi pas? Vous savez ces vieux masques qui font plaisir à voir, c’est ce que vous recherchons, voyez-vous, ici nous aimons ce qui fait plaisir à voir. Maintenant, allez au diable, j’ai des ordres à semer.

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Quant à savoir pourquoi 

RULAND: S’il vous plaît, cessez de me demander de tout expliquer, je le répète depuis une heure, je l’ignore, ça ne s’explique pas, c’est la vie, c’est ainsi.

PEINTRE: Sans expliquer, vous savez tout de même quelle a été la succession des tableaux. En tant que premier témoin, à moins d’amnésie vous avez assisté aux métamorphoses qui ont conduit à l’état final où vous vous êtes retrouvé vêtu en cow-boy albertain dansant la polka avec une cantatrice dépouillée sur la plateforme d’un wagon plat qui traversait la ville aux aurores! Concentrez-vous, et dites-nous, Ruland, où étiez-vous juste avant de monter sur la plateforme du wagon?

CUISINIÈRE: Cela il le peut, selon moi. Ruland, tu le peux, ce n’est quand même pas demander l’impossible! Nous abandonnons la quête des enchaînements, tu n’as pas à nous donner des pourquoi, des comment ou pire. Ça ne serait que du fabriqué, de toute façon, car qui peut dire? À l’instant, juste maintenant, j’erre aussi, je serais bien en peine de répondre à un interrogatoire serré, si jamais la police s’avisait de jaillir au milieu de nous.

VIOLONISTE: Décrivez, mon cher, relatez, narrez-nous ça tout de go, nous sommes à l’écoute, oreilles déployées, nez levés. Même si rien ne vous y contraint, il serait dans l’intérêt public de savoir, et quelques descriptions nous suffiront. Il se trouvera bien de joyeux lurons pour établir mille et une connexions entre les tableaux. Mais faudrait commencer par les peindre, Ruland, faudrait bien commencer.

CYCLISTE: Structurons votre vie, si vous le voulez bien. Vingt-quatre heures, cela vous va? Vingt-quatre heures dans la vie de Ruland. Soyons précis, commençons par diviser la période en quatre. Nous connaissons le tableau final, nous l’avons vu il y a à peine quelques minutes. Offrez-nous un aperçu, Ruland, du tableau d’il y a six heures, du tableau d’il y a douze heures, puis dix-huit heures, et vingt-quatre heures. Ça vous va?

MARQUETEUR: Je sens que nous approchons d’un dénouement. Nous, avec nos concivilisés, vous demandons fort peu, à l’échelle des réalisations humaines. Quatre croquis, cela s’expédie en deux temps avec un minimum d’efforts. Que vous ne voyiez pas où nous en venons est secondaire, puisque nous écartons la fiction des conséquemment, et toute élucidation.

JONGLEUR: Voilà qui résume à merveille ce qui, tous, nous anime. Nous resterons éveillés, le promettre serait superflu.

CHAUFFEUR: Il n’y a pas à tergiverser, tricoter davantage nous placerait dans une position intenable.

MODISTE: Droit au but, Ruland, droit au but!

ÉCLAIRAGISTE: Quatre tableaux!

CHAUDRONNIÈRE: Quatre! Si peu.

EXPÉDITEUR: Allons!

RULAND: Il y a vingt-quatre heures, je mangeais des sushis en survêtement de sport rouge. Il y a dix-huit heures, je dormais nu sous des draps lilas. Il y a douze heures, je mangeais des œufs, vêtu du hanfu que m’avait offert la mairesse juste avant de disparaître dans la forêt, laquelle était-ce, amazonienne? Il y a six heures, je regardais les canards sur l’étang derrière chez Paulette, et je portais un jeans, un t-shirt, des espadrilles jaunes. Jaune clair avec des bandes bleues. Bleu ciel, mais ciel de fin d’automne, si vous voyez ce que je veux dire, ciel d’un bleu entier, rond, brutal. Voilà, je peux y aller maintenant?

TOUS: Oh!

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Le grand amour 

ÉVUNE: Pourquoi m’as-tu abordée? Tu ne me connaissais pas, et maintenant nous sommes là, à échanger toutes sortes de phrases. Quelques mots perdus aussi. Alors, dis-moi, pourquoi?

ADON: Ton catogan dans le vent m’a attiré l’oeil, et ton regard intelligent quand tu as consulté ton téléphone, et ta main douce lorsque enlevé les peluches sur ta manche.

ÉVUNE: Je vois. C’est bien le genre d’histoire qui se métamorphose en grand amour, et tout le reste.

ADON: Intégralement. Ne parlons pas de tout le reste maintenant, ça viendra bien assez vite.

ÉVUNE: Tu as raison, Adon. Je suis danseuse amatrice, dessinatrice amatrice, surfiste amatrice, et institutrice.

ADON: Ayons raison ensemble, Évune. Je suis danseur amateur, dessinateur amateur, surfiste amateur, et instituteur.

ÉVUNE: Devant pareille coïncidence, devrions-nous nous émerveiller?

ADON: Nous étonner, mais sans exagérer.

ÉVUNE: Pas nous pâmer? Ça me paraît de mise, non?

ADON: Soyons placides.

ÉVUNE: Excellente idée!

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Histoire de famille 

J’ai accompagné mon ami Raoul dans sa famille, il ne voulait pas y aller seul, longue route de nuit, lassitude, ennui, j’ai fini par accepter parce que j’ai trop bon coeur, une faiblesse je sais, une malformation congénitale. Nous sommes arrivés à une vaste villa, présentations, sourires entendus, d’eux seuls, j’ai maudit mon irrésolution et tout de suite je me suis mis à chercher un prétexte pour partir, une urgence, un appel, n’importe quoi pour ne pas passer le week-end dans cette famille. Rien ne m’est venu, j’ai la pensée lente, mes idées de génies jaillissent toujours après-coup, hélas. Sans crier gare, ils se sont mis à me compter les os. Tous, sauf mon ami (qui était visiblement gêné, pas surpris, car je voyais bien à son regard soudain fuyant qu’il s’attendait à ça et même, qu’il savait qu’inévitablement ça se produirait et qui malgré tout n’avait pas jugé bon de m’aviser, estimant sans doute, avec raison, que j’aurais refusé de le suivre, ni troublé, c’est-à-dire que s’il ne savait pas quelle contenance prendre, le malaise, léger, s’arrêtait là, rien en lui ne se révoltait contre le sort qu’on me faisait et qui était, je le devinais à la métamorphose rapide survenue dans son comportement, une chose entendue, pas nécessairement normale, il ne devait pas penser en ces termes, mais usuelle), s’y sont mis, le père, la mère, la soeur, le frère, la tante, la cousine et les cousins, jeunes jumeaux qui s’agitaient beaucoup. J’ai vite compris que le rite, c’est le seul nom que je puisse donner à cette pratique incongrue, était connu de tous, que chacun savait le rôle qui lui revenait et qu’il le jouait à merveille. Dès que je me suis débattu, le  père et le frère m’ont maîtrisé, et la tante m’a injecté une sorte d’anesthésique qui m’a engourdi sans m’endormir, et ils s’en sont donné à coeur joie. Toutes ces mains qui me tâtaient, qui comptaient, qui faisaient l’inventaire de mon squelette. Le lendemain matin j’avais une gueule de bois, mon ami m’a dit que j’avais beaucoup bu, mais je savais que je n’avais pas avalé une goutte d’alcool, c’était leur satanée drogue, mais il a nié, il a nié tout ce que j’ai raconté, la piqûre, l’énumération de mes os, sa complaisance. J’ai ramassé mon sac et j’ai quitté la villa sans me retourner. Évidemment j’ai raconté cette pénible aventure, ne serait-ce que pour éviter à d’autres une excentricité semblable, mais on ne m’a pas cru, au contraire on m’a plutôt prié de modérer mes accusations qui, me répétait-on, prenaient de plus en plus l’air d’un libelle diffamatoire, si bien que devant mon obstination un à un tous mes amis m’ont abandonné.

J’étais seul, démoralisé depuis quelques semaines, quand Raoul m’a à nouveau invité à l’accompagner dans sa famille.

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Il n’y a pas de temps à perdre 

Je suis de passage, je passe, rapidement, je n’ai que quelques minutes alors s’il te plaît pourrais-tu t’arrêter me consacrer un tout petit tas de secondes, nous nous prendrons les mains, nous nous regarderons, et comme ce sera trop vite je ne verrai pas que tu es vieille, tu ne verras pas mes rides, nous n’avons pas à sourire et d’ailleurs ce sera impossible, trop bref, dans cette brièveté rien ne peut croître c’est comme si nous transformions en photographie un moment immobilisés, comment disent-ils, immortalisés, mais les photographies jaunissent et finissent par disparaître et c’est pire lorsqu’elles flottent dans l’air, comme nous maintenant, comme l’éclair ou plutôt l’étincelle, soyons modestes je ne voudrais pas que tu, mais pourquoi croire que tu es là, je ne te retiens pas, ton dos déjà s’éloigne, comment savoir si c’était toi, et toutes ces questions, ces doutes, tu sais que je connais les réponses, je suis mort tu es morte, il y a de cela, je n’ai pas fait le calcul, faudrait additionner nos trépas, les encadrer pourquoi pas les exhiber à chaque minute qui naît, et nous avec, quand tu repasseras si un jour tu repasses je serai probablement disparu ou gazon ou verge d’or ou bouleau. En somme, il n’y a pas de temps à perdre.

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Qui veut aller à Miami 

MOMO: Vous avez quoi, soixante ans?

ZOZO: Cinquante-neuf. J’ai cinquante-neuf ans.

MOMO: Soit. Vous aurez soixante ans l’an prochain. Ne soyons pas si pointilleux. La question que je dois vous poser, celle que la firme qui m’embauche pour faire cela, car je n’ai rien trouvé de mieux puisque personne voyez-vous ne veux me payer pour mes réelles compétences acquises à l’école de commerce et dans la vraie vie véritable, m’a chargé, comme une mission que je pourrais aussi voir comme une aventure avec rebondissements échecs et succès, de mettre sous le nez de personnes comme vous, ni vieilles, bien entendu, parce qu’à soixante ans de nos jours ce n’est pas la, oui oui, cinquante-neuf ans, soyons précis, à cet âge prisable, comme disait mon grand-père qui était vraiment très vieux lui avant de ne plus être et il n’est plus depuis longtemps, on a encore de bien belles choses devant soi, mais quelque peu édulcorées, diluées si on veut pour qu’elles se digèrent mieux, que ce soit par l’estomac, l’esprit ou l’estime, de soi et des autres, je vous la pose, la question, c’est de la question dont il est question, sans plus tarder: quel est votre souvenir le plus clair, le plus précis, parmi tous vos souvenirs? Racontez, et vous pourriez gagner un voyage tous frais payés à Miami.

ZOZO: J’en ai des milliers de souvenirs, quand j’étais gamin, quand j’étais à l’université, quand j’ai obtenu mon premier emploi, quand j’ai épousé Zaza, vraiment, des milliers, je ne comprends peut-être pas très bien votre question, je pourrais raconter jusqu’à demain matin.

MOMO: Choisissez. Un seul.

ZOZO: Mon mariage, ça je m’en souviens! Il y avait une bonne centaine d’invités, nous avons dansé toute la nuit, il y avait la famille de Zaza, ma famille, bien évidemment, et nos amis.

MOMO: Combien d’invités?

ZOZO: Je vous l’ai dit, une centaine!

MOMO: C’est vague, une centaine. Quel est le nombre exact? Vous vous en souvenez, ou pas?

ZOZO: Je dirais cent un, oui, c’est probablement cent un.

MOMO: Et les invités, ils étaient joyeux?

ZOZO: Ah ça! Oui!

MOMO: Même Lono? N’avait-il pas enterré son père la semaine précédente, appris que sa femme demandait le divorce deux jours auparavant, et perdu son emploi le matin même?

ZOZO: Hum. Maintenant que vous me le rappelez. Oui, c’est bien ça, j’avais oublié. Il n’est pas resté bien tard, Lono.

MOMO: Avez-vous oublié le temps qu’il faisait? De quoi tout le monde parlait? Pourquoi le père de Zaza s’est éclipsé deux fois? Lequel de vos invités était le beau-frère du frère du premier ministre? Avez-vous oublié quelles fleurs composaient le bouquet de Zaza? Quels vins ont été servis? Qui s’est enivré? Vous n’avez certainement pas oublié que la cousine de Zaza a passé la soirée assise à parler au téléphone? Si? Vous avez oublié? Comme votre ami Boto, qui n’a rien voulu manger? Comme le traiteur, qui a manqué de bœuf? Comme votre mère qui s’est plainte d’abord parce qu’il faisait trop froid, puis parce qu’il faisait trop chaud, puis parce que la musique était trop forte? Bien sûr, ça aussi vous l’aviez oublié.

ZOZO: À vrai dire, je…

MOMO: Au suivant! Décidément, personne ne le remportera, ce voyage à Miami! Personne! Et d’abord, qui voudrait aller à Miami!

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