Le grand gagnant

C’est un drôle de jeu. On ne peut pas l’observer. Pour savoir de quoi il retourne, il faut participer. Oh! Le risque! Car si on s’emmerde, on est cuit, il faut tout de même jouer. Comme je n’avais pas grand-chose à faire dans mes errances galactiques, plutôt que de m’évader hors de la voie, j’ai décidé d’y aller. Jouer.

Donc, un jeu. Il y a pas mal de participants, comment savoir qui gagnera? Personne pour répondre aux questions, pour expliquer les règles. Pas facile. Alors j’observe, et je me rends compte, finalement, que c’est assez simple. Comme au jeu des serpents et échelles. Suffit d’avancer son pion jusqu’à la fin, devant les autres. Sauf qu’ici, les autres représentent un problème de taille. Pour les devancer, j’en ai bien assommé quelques-uns, mais c’est à peine si j’ai avancé d’une ou deux cases. Terrible.

Assommer n’est pas la seule solution. C’en est une, mais c’est limité. Un seul à la fois. Faut plutôt assommer des masses pour vraiment avancer. J’ai fini par trouver le truc. Détourner. Les détourner! Massivement. Les engager dans un chemin sans issue, et continuer seul à progresser de case en case.

Donc, mentir. Leur indiquer la droite quand c’est la gauche, le bas quand c’est le haut. Être convaincant. Ne riez pas! Ça fonctionne! À la queue leu leu, ils s’enfoncent dans des sentiers sans issue, et moi je gambade de case en case, je me projette en avant, je vois déjà la ligne d’arrivée.

Dernière case! C’était facile. Derrière moi, personne. Le temps qu’ils frappent le mur et fassent demi-tour! Ah ah ah! Me voici, me voilà, grand gagnant! À voir l’usure sur la dernière case, il y a eu plein d’autres gagnants avant moi. Les pauvres qui restent derrière à piétiner!

Et maintenant? Où aller après cette case finale? Je gagne quoi? Une médaille? Un trophée? Devant moi, autour de moi, il n’y a rien. Ce n’est pas le vide, pas un mur, pas la nuit. Juste rien. Absolument rien.

Quel jeu stupide!

Une soirée entre amis

Nous avions rendez-vous, un rendez-vous des copains. Yeah! Jeudi soir, au Bar de la Rivière, vingt-heures. Mais mon boulot, oh mon boulot! Le temps de tout ranger, dix-neuf heures quarante-cinq, le temps de traverser la ville, petite, heureusement, il est déjà vingt heures trente.

Ils sont tous là, Gaston, Sébastien, Matthew, Jean-Maxime, Claude-David, Jean-Sophocle. Fait plaisir de les revoir, c’était quand la dernière fois, il y a au moins six mois, que de changements en six mois. Je m’approche de la table, personne ne réagit. Eh! Où sont les exclamations habituelles? Fatigués, les copains? Pas une chaise libre, comme s’ils m’avaient oublié. Ne rien dire.

Je trouve une chaise libre à une autre table, je m’installe entre Sébastien et Jean-Sophocle, qui me jettent de drôles de regards. Pas un ne me salue, au contraire. Regards soupçonneux, fronts plissés, regards durs. La bonne plaisanterie, que je me dis! Me faire marcher! Jouons un peu alors.

Je fais celui qui ne les connaît pas, bonjour, mon nom est Marc-Arthur-Zoé, heureux de faire votre connaissance, buvons, mes camarades, voulez-vous? Mais les visages se rembrunissent. Faut quand même pas exagérer, c’est bien drôle, revenons à nous.

C’est Gaston qui parle, qui es-tu, qu’est-ce que tu fais là, nous avons une rencontre de copains, il y a des tables libres, et les autres approuvent pendant que je m’esclaffe. Elle est trop bonne! Trop bonne! Mais Matthew se lève, me saisit par le bras, fait pas d’histoire, dégage.

Il serre, et ça fait mal. Matthew, c’est un bœuf. Alors je m’impatiente, merde les gars! Merde! Qu’est-ce qui vous prend? Jean-Maxime, appelle le serveur, qui rapplique aussitôt. Oh non! Pas question de partir! Quelques insultes, pauvre con, débile, impossible de mettre fin à cette plaisanterie. Je m’apprête, même si ça me semble ridicule, à leur rappeler qui je suis, mais pas le temps de placer trois mots que deux videurs me saisissent par les bras, me soulèvent comme une marionnette de chiffon, me jettent dans la ruelle.

Côte fracturée, ecchymoses au front, aux mains, au genou. La plaisanterie va trop loin, beaucoup trop loin. Faut en finir! Je me relève, je fonce vers la porte, mais dès que j’ouvre, mes deux costauds me rattrapent, et cette fois, ils frappent sans ménagement. Deux autres côtes cassées, trois dents tombées, ça va mal.

Alors, je me dis, dans une situation semblable, quand ça va si mal, vaut mieux se taire, rentrer sagement. Sauf que se relever, avec trois côtes cassées, ne va pas de soi. Je me traîne jusqu’à ma voiture, et je file droit devant. C’est fou, j’ai oublié où je vis. Sans doute un coup sur la tête. Je me gare sous ces arbres, et j’attendrai. Ça finira bien par se replacer.

Le conférencier

J’attendais cette conférence depuis des semaines. Première occasion d’exposer à la communauté scientifique cette découverte étonnante, l’identification de l’élément premier du désespoir positif. J’étais prêt, rasé, coiffé, parfaitement adapté à mon costume trois-pièces.

Selon l’ordre du jour, je serais le quatrième à prendre la parole. Cela me laisserait le temps d’étudier les réactions des personnes présentes. Important. Je saurai, ainsi, sur quels aspects insister pour captiver l’intérêt, sans compter que je pourrai identifier les journalistes scientifiques. Sont toujours utiles, ceux-là.

Passionnante, cette conférence. Toutefois. Toutefois, je dois limiter ma consommation de kombucha. Ce serait dramatique si, au milieu de mon exposé, j’avais envie de pipi.

Le troisième termine son truc. Je n’ai rien écouté. Trop nerveux. Ce sera mon tour. J’ai le trac, comme on dit, je l’ai toujours lorsque je monte sur scène. Mais ça ne dure pas. Sauf quand la salle est ouvertement hostile, ce qui ne semble pas le cas aujourd’hui. Depuis le début, ils applaudissent, posent des questions, prennent des notes. C’est excellent.

Voici que l’hôte de la conférence prononce mon nom. Attendre encore un peu avant de me lever. Bref rappel de mes travaux, de mon parcours scientifique. Ma foi, c’est plus élogieux que je ne l’avais prévu. Merci. Beaucoup d’intérêt dans les regards autour de moi. Vraiment? Oui, je crois. J’ai les mains moites, mais j’y arriverai. Une fois de plus. Voici. Enfin. Fin de l’éloge, mon nom, il me nomme. Se lever, marcher jusqu’à la scène.

J’ai toute la salle à traverser. Applaudissements. Pourquoi? Je n’ai pas encore atteint la scène, je suis encore dans l’ombre. Merci, il dit merci, mais qui dit merci merci? Il y a un homme, là, sur la scène. Qui remercie comme s’il était moi. Qui s’adresse aux conférenciers.

Je suis debout, on me demande, s’il vous plaît, oui, pouvez-vous regagner votre place, s’il vous plaît, merci. Je m’assois, confus. Là-haut, cet inconnu captive l’attention, expose avec brio cette découverte étonnante, l’identification de l’élément premier du désespoir positif. Mieux que je ne l’aurais fait. Mieux? Au moins aussi bien. Soyons honnêtes, un peu plus qu’aussi bien. Meilleur, oui. Il est moi, mais en mieux. Il joue mon rôe à la perfection, il se dépasse, il me dépasse. Aussi bien le laisser aller, ne pas usurper ce rôle que je jouerais tout de travers. D’ailleurs, on me chasserait.

J’irai le féliciter, après son exposé. Son brio. Je m’effacerai, et le féliciterai.

Pure joie

Toute la famille réunie, quelle joie! Il y a là papa, maman, grand-papa qui pense à grand-maman qui n’est plus, Arlène, son mari Roger, leurs enfants Léa, Léon, l’épouse d’Alain, Tiffany qui ne pense pas souvent à Alain, leurs enfants Jack, John, Jeff, et il y a moi.

Nous avons la plus belle table du resto, la plus longue, la plus propre, celle où le vin coule le plus, celle où le rôti a le meilleur goût, celle où les desserts sont les plus jolis, les plus abondants. Quelle joie!

Depuis tout à l’heure, il y a tant de rires, tant de clins d’œil, tant de mots, des louches de mots. Par les immenses glaces, nous les voyons, nous les comptons, ces gueules tristes, ces têtes grises qui nous envient, nous le savons. Ah! Quelle chance avons-nous, quelle joie!

Au café, on s’interroge soudain, on m’interroge, on veut savoir qui je suis. Tiens, c’est vrai! Qui suis-je? Qu’est-ce que je fais ici? Quelle joie, je leur dis, et je souris, je ris, je plaisante avec tous ces mots et ça les rassure, ils croient me reconnaître, oui, ils me reconnaissent. Quelle joie!

En rentrant chez moi, j’essaie de me rappeler leurs noms. Aurait mieux valu les noter! Quelle tête folle ai-je! Comment ai-je pu oublier de noter leurs noms? Maintenant, comment les retrouver? J’ai toujours ça, ce souvenir, je pourrai en bricoler quelque chose, une sorte de joie. Ça me sera bien utile quand j’en aurai marre des films débiles qu’on nous offre, quand je serai trop fatigué pour me traîner jusqu’au théâtre.

Enfin le soleil!

Quelle belle journée! Après deux semaines de pluie, voici à nouveau le soleil, ce vaste ciel bleu que nous avions fini par oublier. Il est là, resplendissant. Quelle belle journée.

Je flâne, tête légère, pieds dansant sur ce sentier qui glisse à travers champs, jusque dans la forêt. Chants des rossignols, parfum des conifères, je sens à peine les menottes qui m’unissent les mains. Dans le dos.

Quelle belle journée! Derrière moi, celui qui était jadis mon patron, sourire, grand sourire franc au visage, caresse la crosse de son Remington. Le soleil a fait fondre ses jurons, ses insultes, ses menaces. Il est calme, patient, et ensemble nous cheminons.

De l’autre côté de la forêt, l’océan, l’océan à perte de vue, qui monte là-bas vers le ciel. Nous longeons la falaise, nous grimpons jusqu’au point le plus élevé, à l’est.

D’ici, la vue est imprenable. J’aperçois, au loin, un chalutier que je n’avais pas d’abord vu. Quelle belle journée!

Le vent salin m’enveloppe, me berce, je suis un autre, je m’élève et je danse, je danse avec lui, derrière, avec lui qui caresse son Remington.

Il étend les bras, respire l’immensité. De la pointe de sa fine chaussure, il m’invite à avancer, un pas en avant, un autre. Quelle belle journée.

Je vole, je file vers les rochers, tandis que lui, serein, tire au ciel un coup de son Remington. Quelle belle journée!

Des fourchettes, bien sûr

Ma vie, celle qui est passée, n’a plus aucun sens depuis cet horrible passage au Musée de la civilisation de V. Il y a trente-sept ans, j’ai vu dans ce musée une cuillère d’argent. Une seule. J’avais demandé pourquoi une seule, une charmante vieille bénévole m’a répondu, mais monsieur, c’est que nous n’avons pas la chance d’en posséder davantage. Au même moment, en ce jour pourtant pluvieux, un rayon de soleil a pénétré par les hautes fenêtres et m’a frappé en plein front. Illumination! Je collectionnerais des cuillères d’argent, et avant de mourir, je les léguerais au musée. On serait heureux de présenter une collection de qualité, et pour me remercier, une salle porterait mon nom. Consécration, éternité. C’était le plan. Le mien. Alors j’ai collectionné, inlassablement, internationalement, intensément, des cuillères d’argent. Pendant trente-sept ans. Maintenant que ma vie tire à sa fin, trois mois au plus, estime le médecin, il était temps de léguer la collection au musée. J’y passe donc ce matin, photos en main, heureux, généreux, et je leur offre tout, gratuitement, humblement. Mille trois cent quarante-deux cuillères, chacune avec les détails précis sur le nom du fabricant, la ville, l’année, la composition, la quantité du même modèle produit, tout quoi! L’œuvre d’une vie. Le directeur y a jeté un coup d’œil, un seul, m’a félicité, bravo, belle collection monsieur, m’a dit qu’il ne pouvait l’acheter, mais je vous la donne, ai-je précisé, il a sourit, mon cher monsieur, nous n’en avons pas besoin, de vos belles cuillères, mais si vous nous rameniez des fourchettes, une belle collection de fourchettes en argent, là je serais preneur! J’ai éclaté en sanglots. Ma vie perdait son sens, rétroactivement. En trois mois, je n’aurais pas le temps de lui donner ce nouveau sens, collectionner des fourchettes! Désespoir, oh désespoir! Comment ai-je pu m’égarer ainsi! Pourtant, des fourchettes, c’est évident! Des fourchettes, bien sûr! Sauf qu’on ne vit pas deux fois.

J’ai manqué le bateau

Je suis arrivé à bord d’un cargo espagnol possédé par des intérêts norvégiens battant pavillon panaméen.  Le capitaine, un vieux Mexicain qui ne m’aimait pas parce que ma mère est Guatémaltèque, bien que mon père soit Californien, m’a ordonné de descendre à terre pour lui acheter dix litres de sirop d’érable. Personne, évidemment, ne voulait s’y risquer, car c’est connu, Montréal c’est dangereux, il y a des ours polaires, des loups et même des lions des montagnes. Comme il y a un mont dédié à la couronne, je ne sais laquelle, en plein milieu de la ville, on s’en doute, ça ne rassure personne. Alors m’y voilà, parti en quête du sirop d’érable. Mais où le trouver? Où acheter dix kilos de sirop d’érable? J’avais cinq heures pour trouver la marchandise, et si au bout de cinq heures je n’étais pas revenu, on partirait sans moi, et sans signaler ma disparition. Pas de temps à perdre. Dès que j’ai mis pied à terre, j’ai arrêté un Montréalais, pour lui demander où acheter dix kilos de sirop d’érable. Il n’a rien compris, à cause de mon accent, et d’ailleurs, il m’a dit qu’il n’était pas Montréalais, mais plutôt Saguenéen. Je n’ai pas insisté, il n’avait pas une tête à vouloir plaisanter. C’est là que j’ai aperçu un bureau d’information touristique. Pourquoi pas? Je leur ai demandé où était la fabrique de sirop d’érable. J’ai demandé en français, en anglais et en espagnol. Là, une dame a saisi, je ne sais en quelle langue, et en clignant de l’œil m’a dit, “Granby”. Tout de suite, un gros bonhomme est sorti de derrière un panneau qui annonçait des vacances sur une montagne, avec les ours polaires sans doute, et lui a dit plusieurs mots que je n’ai pas compris. Il semblait passablement contrarié. Peu importe, j’avais mon information. Merci. Voilà, y a plus qu’à me rendre à ce Granby, sans doute une fabrique dans le quartier industriel. Mais où est ce Granby? J’ai marché, d’un pas rapide, on s’entend, jusqu’à une station de métro. Quelle joie, un guichetier était là, j’ai acheté deux billets, aller et retour. Je lui ai demandé, français, anglais, espagnol, “Granby, c’est quelle station?”, il a éclaté de rire, et m’a dit métro Langelier. Merci. Voilà. Je descends donc au métro Langelier, et sur place, il y a une carte. Avenue de Granby, c’est pas loin. J’y suis en cinq minutes. Étonnant. Une rue qui me rappelle les deux ans que j’ai passés à Vladivostok. Que des immeubles pareils, d’un bout à l’autre de la rue. J’ignorais qu’on fabriquait le sirop d’érable là-dedans. Alors là, j’ai eu des doutes. De sérieux doutes. Est-ce que cette production est clandestine? Le sirop d’érable, on en parle, mais est-ce légal? Cette rue ne me disait rien qui vaille. Je me suis dit que c’était sans doute pourquoi on m’a envoyé, moi, en mission. Ma perte serait, avouons-le, pas très grande pour l’équipage. Passerait absolument inaperçue, n’ayons pas peur des mots. Que faire? J’ai baissé la tête, et au premier passant, j’ai chuchoté, en français, anglais et espagnol, “la fabrique de sirop d’érable, c’est où?”, mais il a dû croire que j’étais un flic qui tentait d’infiltrer le milieu. J’ai tenu bon, et je me suis adressé à cinq autres passants. Certains m’ont dévisagé, d’autres m’ont insulté, le dernier s’est sauvé en courant. Quand les flics m’ont arrêté, j’ai tout nié. Au début, la communication était difficile. Puis, une fois au poste, ils ont trouvé un interprète, et ça s’est amélioré. La communication. À mes papiers, ils ont bien vu que je n’étais pas de la place. Ils m’ont soupçonné d’être entré illégalement au pays, d’être un immigrant sans papier. Je leur ai expliqué qu’il n’était pas question que je m’installe à Montréal, à cause des ours polaires, mais j’ai refusé de dénoncer mon capitaine. D’accord, il m’avait envoyé dans la gueule de l’ours, mais si je le dénonçais, qui sait le sort qu’il me réserverait. Alors cinq heures ont passé et j’ai manqué le bateau. J’ai passé les premiers jours en prison, puis on m’a transféré dans un centre de détention. Heureusement, j’avais mes papiers avec moi. Ils ont tout vérifié. Mère, père, chien, chat, mais ils ont oublié le perroquet. Je serai déporté, m’ont-ils annoncé. Mais ils ignoraient quand, et n’avaient d’ailleurs pas l’air de s’en soucier. Moi non plus, à vrai dire. J’étais nourri, je voyais le soleil tous les après-midi, et les murs étaient tellement hauts que je ne craignais pas une attaque d’ours polaire. Neuf mois plus tard, on m’a annoncé qu’on avait trouvé un capitaine qui voulait bien me prendre à bord. Un cargo? Pourquoi pas! J’ai fait celui qui n’avait jamais mis les pieds sur un navire, et me voilà escorté jusqu’à ce fameux cargo. Dès que je l’ai vu, j’ai cru le reconnaître. Même rouille, même drapeau panaméen, et surtout, même capitaine mexicain. Aucun doute, j’étais de retour à bord! Signature de papiers, embarquement, merci merci, adieu, bonne chance avec vos ours polaires. Dès que les agents d’immigration ont tourné le dos, le capitaine m’a décoché une de ces taloches derrière la tête. “Et mon sirop d’érable?” Alors je me suis mis à lui raconter mon aventure, mais il n’a pas écouté deux mots, et m’a ordonné de descendre à la cuisine. Sauf qu’il faut qu’il sache, pour la prochaine fois. Faudra mieux la préparer, la prochaine mission “sirop d’érable”. C’est pourquoi je raconte par écrit, comme ça, il pourra la lire, cette histoire, lorsqu’il en aura le temps.

Important de ne pas oublier le fauteuil

Mon patron est un sans-cœur. J’ai voulu lui emprunter sa voiture, il a refusé. Je me demande pour qui il se prend, pour qui il me prend. Alors, j’ai visé entre les deux yeux, il est tombé, et j’ai eu la voiture. Hourra.

Mais ça n’a pas duré. Il y a eu des flics, il y en a eu pas mal, et des avocats, un juge, et beaucoup de mots que je ne comprends pas. Maintenant, c’est la prison. Maman est désespérée, elle a pleuré, elle pleure. Elle et moi, nous reconnaissons que c’est une injustice. Une honte.

Quand j’ai voulu la moto de maman, elle n’a pas fait un drame. Je l’ai prise, je l’ai gardée, je l’ai vendue, parce que j’avais besoin de fric pour ce voyage avec Éloise. Maman a dit “c’est cute”, et elle m’a avancé encore plus de fric.

Et c’est toujours ainsi, ça a toujours été ainsi. Mais ça, essayez de le faire comprendre à un juge obtus, vieux jeux, anachronique. Je suis jeune, donc je prends. La moto de maman, la voiture de papa, le bateau d’oncle Alain, le cheval de grand-papa. C’est ainsi, c’est la loi de la nature.

Si je le pouvais, je viserais le juge entre les deux yeux. Mais on m’a dévalisé, dénudé, annihilé.

J’ai bon espoir qu’en prison, je retrouverai, autour de moi, le monde tel qu’il va, tel qu’il doit aller. Je n’ai pas encore choisi ma cellule, mais je sais déjà comment je la meublerai. Un téléviseur soixante pouces, un ordinateur avec deux écrans, une bibliothèque pour mes quelques, rares, livres, un vélo d’intérieur, un ensemble de poids pour la muscu, peut-être une table de billard, même si je ne sais pas jouer, un frigo et une cuisinière électrique, pour les jours où je n’aimerai pas les repas qu’on nous sert, et c’est tout, pour le moment. Ah oui, j’oubliais! Un fauteuil inclinable bien rembourré. En cuir.

Marcher par une belle journée d’automne

Si j’avais une âme, s’il y avait des âmes, est-ce qu’elle aurait le souvenir de ces infimes frissons, frissons innocents, la plupart du temps effacés par des torrents? Car il pleuvait, oh oui, il pleuvait tant en ce temps-là.

Si j’avais une âme, est-ce que je pourrais frémir, je veux dire, frémir encore comme sous les arbres de Saint-Marc?

Oh, il n’y a pas d’âmes, heureusement il n’y en a pas, et tout sombre dans une belle mort, une mort qu’il me fait parfois plaisir à contempler du haut de mes échasses.

Et je marche dans le jour, la tête au soleil avec tous les miens, avec tous, car tous sont les miens, les tiens, les siens, tous ensemble dans la lumière, riant aux pitiés immondes des rats, des serpents et des cancrelats.

Pas à pas nous tournons dans la brise, la brise qui nous lave de ces saletés, mélancolie, tristesse et surtout, nostalgie.

Jouer à n’en plus finir

C’est une grande pièce. Trente-six mètres carrés. Je suis au milieu, encore au milieu. C’est toujours là que je retombe. J’ignore comment je me suis retrouvé ici, au début. La dernière chose dont je me souvienne, je buvais un verre dans un bar, il y avait pas mal de monde, on a dû me droguer, me kidnapper, me balancer au milieu de cette pièce. Je n’ai vu personne. Ils ont tout de même pris la peine de me laisser une note dans la poche, sur un sticky: “trois possibilités: la liberté, le recommencement, la fin.” Et c’est tout. La pièce est vide, peinte, murs et plafonds, d’un jaune doux, un jaune presque effacé. Rien au mur, aucun meuble, la nudité totale. À mon arrivée, quand je me suis réveillé, j’ai fait trois pas en avant. Une trappe s’est ouverte, et j’ai glissé dans une sorte de tube enduit de graisse, et je ne sais par quelle magie, par quelle force, j’ai été éjecté, violemment, ici même, au milieu de la pièce. J’ai sauté à gauche, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, et me voilà parti à toute vitesse dans un autre de ces boyaux graisseux. Encore une fois éjecté au milieu de la pièce. J’ai compris. C’est facile. On s’amuse, et je suis le jouet. J’imagine qu’on parie, est-ce qu’il survivra, est-ce qu’il crèvera, est-ce qu’il continuera éternellement à être éjecté, craché au milieu de la pièce? Parce que c’est ça. Il y a des trappes partout, impossible de les détecter, de les voir. L’une d’elles mène à la sortie, une autre à la mort, et toutes les autres à des boyaux qui me forcent à recommencer. Trois possibilités. Comment trouver la sortie? Ce sera un coup de chance. Je pourrais tout aussi bien ne pas en sortir vivant.

Il n’y a aucun moyen de calculer le temps. Pas de fenêtre, et évidemment, je n’ai ni montre, ni téléphone. On ne m’a laissé qu’un jeans et un t-shirt. Toutes mes poches vidées.

J’aurais dû compter mes éjections, je viens tout juste d’y penser. Trop tard. J’en suis rendu à combien? Au moins vingt, peut-être trente? Je sais qu’à un moment, je me suis endormi, et personne ne m’a réveillé. Si c’est un jeu, ceux qui le regardent sont patients. Est-ce qu’on me regarde?

J’ai faim, mais j’ai surtout soif. J’ai beau dormir, je sens que je m’amenuise.

C’est impossible? Qu’est-ce qu’elle signifiait, cette note? J’ai marché dans toutes les directions, j’ai sauté, j’ai zigzagué, et chaque fois, je me suis retrouvé dans un de ces boyaux!

Est-ce ainsi que je mourrai? À me faire avaler par des boyaux graisseux, et recracher toujours au même endroit? Mourir d’épuisement, mourir de ces coups lorsque j’atterris au centre de la pièce, corps de plus en plus mou, de plus en plus lourd. Difficultés à marcher, à me traîner.

Je mourrai, je le sens, je le sais. Je suis ici depuis si longtemps. Je suis maigre, épuisé, je peine à me déplacer. Impossible de me tenir debout, de marcher, encore moins de sauter. Quel espoir me reste-t-il de trouver la sortie? Existe-t-elle? Sans doute pas plus que la trappe qui mène à la fin. Si elle était à ma portée, cette trappe, je m’y trainerais.

Chaque fois que je me réveille, j’ai l’impression de me relever de la mort. Chaque fois que je m’endors, j’ai l’impression d’expirer.

Chaque fois que je m’endors.