Qu’est-ce qu’elle a dit?

La porte de l’ascenseur se referme.

HOMME1: Qu’est-ce qu’elle a dit?

HOMME2: Je n’écoutais pas. Vous la connaissez?

HOMME1: Non. Elle me regardait, elle m’a dit quelque chose. Ça finissait par “revenir” ou “venir”.

HOMME2: C’est pas plutôt “à l’avenir”, précédé d’un genre de reproche? À votre égard.

HOMME1: Je ne crois pas. Elle souriait.

HOMME2: Il y a des sourires ironiques. Excédés. Condescendants. Cruels.

HOMME1: Adieu, je redescends. J’en aurai le cœur net.

HOMME2: Vous ne la retrouvez pas. Elle se dirigeait vers la rue.

HOMME1: Elle ne sera pas loin.

HOMME2: Elle marchait vite. Vous n’avez aucune chance. Vous…

HOMME1: … parvenir… parler… je…

HOMME2: Pauvre type. Sera en retard au bureau. Sera congédié. Pour une lubie.

Un baiser

J: Tu as vu? Tous ces gens! Ce vacarme! Ce scandale!

H: Oui.

J: Je me demande qui a raison, je dois me renseigner, c’est un combat interminable, l’affreux aux cheveux courts contre l’affreux au cheveux longs! Des bêtes! Des chiens?

H: Oui.

J: Il y a du sang. Encore du sang. Ça me révolte!

H: Tu veux bien fermer la porte, il y a un courant d’air.

J: Voilà. Mais je ne vois plus rien. Je n’entends plus rien. Le monde s’écroule juste là, et tout m’échappe.

H: Laissons-les grimacer, et embrassons-nous.

Balade au clair de lune

WAWO: Salut Berthe, tu es jolie.

BERTHE: Je ne suis pas Berthe, je suis WOTATIWOSTIE.

WAWO: Désolé, je confonds. Toujours. Tu es Wotatiwostie qui est elle-aussi qui est moi qui a posté des milliers de lettres dans des milliers de villes où vivent des gens qui s’intéressent aux microscopiques ascensions méditatives sans vouloir bouger parce que remuer leur rappelle une fin qu’ils ont entrevue.

WATATIWOSTIE: Est-ce qu’il y a plus de musique qu’autrefois?

WAWO: Je préfèrerais marcher sur la plage avec toi. Est-ce que tu te déshabilleras?

WATATIWOSTIE: Je ne me suis jamais habillée. On croirait que tu as bu. Ou autre chose.

WAWO: J’ai du sable entre les orteils.

WATATIWOSTIE: Je rêve que je suis Berthe. Je suis Berthe.

WAWO: Nous pourrions dormir ici.

BERTHE: Pourquoi pas. Il y a longtemps que papa a vendu la porcherie, que maman s’est acheté un paquet de billets d’avion.

WAWO: Oui.

BERTHE: Essayons.

Tout ce qui passe

Albert parle d’Alice pendant qu’il pense à Barbara et que l’image de Roland embrassant Léo-Sébastien lui traverse l’esprit et qu’il se demande ce qui se passe à ce moment même dans l’esprit d’Alice, de Barbara et de Roland.

Cela a duré une seconde.

C’est à en perdre le souffle.

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Les portes

C’est alors qu’on m’a poussé dans cette salle, une immense salle aux murs vides, éclairés par de longues rangées de néons, où des dizaines d’hommes et de femmes à demi vêtus rampaient sur une moquette à poil ras aux motifs rococo. Énervé, je me suis vivement retourné, déterminé à sortir aussi sec de ce pandémonium, mais on avait verrouillé, il m’était impossible de revenir sur mes pas. Il ne me restait plus qu’à traverser cet espace étouffant, à enjamber les corps, pour atteindre un couloir que je voyais s’ouvrir de l’autre côté. Je sautais à gauche et à droite, des mains tentaient de m’agripper et je devais me défendre à coups de pied, à coups de poing, pour poursuivre mon chemin. Quand j’ai atteint le couloir, il y avait là un homme appuyé au mur, nonchalant, qui m’observait en souriant. Dès que je suis arrivé à sa hauteur, il m’a informé qu’il m’accompagnerait, et j’ai compris que je n’avais pas le choix. Je cherchais une sortie, et j’ignore pourquoi, je m’imaginais que je la trouverais tout au bout du couloir. Ce couloir, murs blancs, moquette semblable à celle de la salle, semblait décrire une très large courbe, si bien qu’il m’était absolument impossible d’en apercevoir la fin. J’avançais donc, dépassant de rares portes à droite, de rares portes à gauche. Au bout d’une heure de marche, inquiet, craignant de m’enfoncer dans une sorte de spirale infinie, je me suis arrêté devant une des portes à droite. J’ai demandé à l’homme qui m’accompagnait ce qui se trouvait derrière, n’osant l’ouvrir, de crainte de me voir précipité malgré moi dans un autre piège. Il a simplement haussé les épaules, et m’a dit “la folie”. J’ai voulu savoir ce que cela signifiait, mais il s’est muré dans un silence absolu, derrière un sourire d’une politesse comme on en voit rarement. Quelques pas encore, peut-être une cinquantaine de mètres, et je me suis arrêté à nouveau, devant une porte à gauche. “La vie”, m’a-t-il indiqué. Mais je n’ai pas osé pousser cette porte non plus. J’ai simplement égratigné la peinture sur cette porte, question de la retrouver si je ne trouvais pas mieux, plus loin, si je n’atteignais pas l’extrémité du corridor, ou une sortie quelconque. Décidé à en avoir le cœur net, je me suis arrêté devant chaque porte. À mon grand désarroi, chaque fois que je m’arrêtais devant une porte du côté droit, il disait “la folie”, et “la vie”, quand je m’arrêtais devant une porte du côté gauche. Cela sentait le piège à plein nez. Il était temps d’en finir. Je me suis mis à courir, le plus vite que je pouvais. Je voulais le toucher, ce fond du corridor, pour enfin voir cette porte qui me ramènerait à l’extérieur, dans la rue, dans n’importe quelle rue, au cœur de la ville. J’ai couru comme jamais je n’avais couru, pendant au moins deux heures, peut-être davantage. Comment savoir, puisque j’ai fini par m’épuiser et m’évanouir, déshydraté, à bout de force. À mon réveil, j’ignore combien de temps j’ai dormi, je n’avais ni faim ni soif. Mais j’étais toujours dans ce satané corridor, et toujours accompagné de ce même guide taciturne. J’ai repris mon cheminement, moins certain que la veille de parvenir jusqu’au bout. Mais je ne voulais pas, pas encore, choisir entre la porte de droite ou la porte de gauche.

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De l’importance de savoir à quoi s’en tenir

POL: Bonjour, mon nom est Pol.

GAN: Bonjour, mon nom est Pol.

HYU: Bonjour, mon nom est Pol.

DAZ: Bonjour, eh bien, mon nom, mon nom c’est, c’est bien Pol.

VOR: Salut, moi c’est Pol.

MIP: Bon, voilà,  j’suis Pol.

TYR: Salut les copains, moi c’est Tyr!

TOUS: Salut Tyr!

TYR: Vous en faites une tête! On m’a dit, à l’extérieur, que vous étiez une petite bande de menteurs, de fabricateurs, d’inventeurs, de fabulateurs. C’est vrai?

TOUS: Non!

TYR: Tant mieux! Vous me rassurez. Il y a tant de ceci et de cela dans ce monde, suffirait de frapper à la mauvaise porte pour tomber sur des choses qui n’existent pas. Comme les musées de civilisations, tous des menteurs. Je ne vais jamais au musée. Je préfère les établissements comme le vôtre. D’accord, vous faites un peu intello, mais au moins, avec vous, on sait à quoi s’en tenir.

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La ballade des voisins imperceptibles

Il dormait. Il ne s’était pas rendu compte que personne ne l’aurait réveillé, comme son voisin, comme le voisin de son voisin, comme le voisin du voisin de son voisin, et les autres voisins.

Alors, quand il s’est levé au petit matin, beaucoup plus tôt que d’habitude, personne ne s’est soucié de cette incongruité. On a bien remarqué que les fissures des murs s’élargissaient, mais tant que la structure tenait, tant qu’en bas, dans la salle de production, les machines roulaient, on était satisfaits.

Sautant de surprises en surprises, il a fini par retomber au sol, avec tous les voisins de tous les voisins, avec le sien aussi. Sauf qu’il s’est foulé un pied.

Ainsi, depuis ce jour, va sa vie. Heureusement, il oublie encore souvent de se réveiller, et la terre tourne et tourne.

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Un brillant avenir

Papa tient un café où se réunissent tous les truands du quartier, tous très armés et très chics et très polis. Maman écrit des poèmes, et parfois, elle m’aide à faire mes devoirs.

Le café de papa n’est pas très bon, les poèmes de maman ne riment pas.

Devant tant de médiocrité, que peut-on espérer de moi? J’aimerais vendre du bon café aux bons poètes, mais mon ami Stéphane dit que tous les bons poètes sont morts, et que le bon café ne pousse plus. Je pourrais aussi écrire de bons poèmes sur le café, ce qui serait probablement ennuyant, tellement ennuyant qu’on voudra me faire taire par tous les moyens.

Ma vie est dans une impasse. Quand j’aurai dix ans, je rencontrerai, à l’école, un conseiller en orientation. Il saura m’aider à tracer ma voie. La mienne.

Peut-être finirai-je simplement par boire du café du matin au soir, en lisant des poèmes.

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Mémorial

Comme je ne raconte que des histoires joyeuses, aujourd’hui j’en choisirai une triste. C’est l’histoire d’un type intelligent qui rencontre un autre type intelligent, et ensemble, ils décident de changer le monde: fin de l’exploitation de l’air, de l’eau, de la terre, des baleines, des éléphants, des crocodiles, les macaques, des gorilles, des loups, des ours polaires, des petits chiens, des gros chiens, des saumons de l’Atlantique, des saumons du Pacifique, des pluviers siffleurs, des pluviers bronzés, des pluviers montagnards, des rainettes, des abeilles, des babouins et des humains. Une fois le monde changé, ils se sont étendus sur la plage, et est venu le tsunami. Nous avons planté, à leur mémoire, un orme, sur l’écorce duquel nous graverons leurs noms. Si jamais nous repassons par là.

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