Anémone

Quand ma tante Aldéa est morte, ma vie a changé. J’ai hérité de tous ses disques de Ferré, et de trente mille deux cents soixante-sept dollars et 78 sous.

J’avais dix-sept ans, une mère neurasthénique, un père en prison, un frère au casino. J’ai donné les disques à mon ex, qui ne les méritait pas, mais c’était la seule parmi ma poignée d’amis et mes dizaines de copains à tolérer Ferré.

Et je suis parti en Inde.

New Delhi. Je fonçais dans l’espace vers l’envers de ma vie. Du moins, c’était mon but.

Au bout d’une semaine, j’ai trouvé un boulot. Je pourrais vivre là longtemps sans toucher à mon pactole. Pas question de revenir au bercail au bout d’un petit mois. Je ne voyageais pas, je disparaissais.

J’ai rencontré Germain, un type de mon quartier, qui me terrorisait dans la cour de l’école quand nous étions gamins. À New Delhi! Nous avons bu un coup, il partait deux jours plus tard vers le nord avec un routier, Jonathan, qu’il avait connu lors d’un séjour chez sa sœur à Nice, en Californie. Il a accepté de me prendre à bord, à condition que je l’aide à charger et à décharger à chaque arrêt.

Germain nous a quittés à Dharramsala. Il voulait rencontrer le Dalaï-Lama, compatir, être heureux et plein d’autres choses.

Avec Jonathan, nous avons poursuivi la route jusqu’à la frontière avec la Chine. Il comptait se rendre à une usine, pas mal plus loin, prendre un chargement, et revenir. Nous avons attendu deux jours à la frontière, j’ignore pourquoi, mais finalement, nous avons traversé le Tibet et j’ai regretté de ne pas avoir acheté d’appareil photo.

Après je ne sais combien de jours, nous avons atteint Urumqi, où je l’ai aidé à charger des pièces de voiture. Nous étions crevés. Nous avons dormi sur le stationnement d’un terrain de sport, et le lendemain matin, en nous étirant sur la pelouse, nous sommes tombés sur une Espagnole rousse, Zara, qui a tout de suite reconnu Jonathan. Ils se connaissaient bien, puisque leurs parents travaillaient ensemble du temps où ils habitaient au Portugal.

Elle partait le lendemain pour la Mongolie, et m’a demandé de l’accompagner. J’ai serré la main à Jonathan, et j’ai sauté dans la camionnette de Zara.

Nous avons chanté, nous avons ri, la route ne me semblait pas longue, ce n’était que du temps dans nos existences. Après des semaines à rouler, après je ne sais plus combien de crevaisons, de détours et de poussière, un dimanche après-midi nous nous sommes retrouvés au cœur de Magdagachinsky, en Russie.

Zara envisageait de rouler jusqu’à Vladivostok, prendre un premier bateau jusqu’à Samchok en Corée du sud, et un second jusqu’à Sakaiminato au Japon. J’hésitais.

Nous avons bu de la vodka avec des types fort sympathiques, et tout de suite un grand Norvégien, silencieux dans un coin mal éclairé, a reconnu l’accent de Zara. Embrassades, présentations, Havlor est le premier des trois maris de Zara. Il est serveur sur le Transsibérien, et prévoit de rentrer chez lui dès qu’il atteindra Moscou.

Les images des aventures de Michel Strogoff me reviennent en mémoire, et j’insiste pour que Havlor me trouve un poste dans le train. La chose est réglée par un coup de fil, et je serai porteur, balayeur, laveur, bref, homme à tout faire selon les besoins et les caprices du patron.

J’ai tellement bu avec Havlor, qu’à Moscou, je ne me reconnais plus. J’ai besoin de me poser quelques semaines.

Juste avant de me quitter, avant de prendre le bus, un énorme barbu crie le nom d’Havlor, qui en retour crie son nom, Laurent. Parisien il lui a donné des cours de piano, dans son enfance à Bruxelles, quand leurs parents respectifs étaient diplomates. Le bus s’apprête à partir, et Laurent est trop lent. Havlor hurle, il le supplie de m’héberger, ce que Laurent accepte sans hésiter.

Pendant des mois, il me parle de ses livres, de ses femmes et de ses chats. J’écoute, je parle peu, je suis discret. Une nuit, nous sommes réveillés par des soûlards en bas dans la rue. Laurent les insulte en français, et une femme réplique en anglais.

Sans hésiter, il dévale l’escalier, court dans la rue, et lui ouvre les bras. Ils s’étreignent longuement, pendant que les autres s’éloignent, sans rien remarquer. Gwendolyne, une camarade d’hypokhâgne, rentre en France le lendemain. J’avoue que j’ai toujours rêvé de Saint-Germain-des-Prés, à cause de la chanson de Ferré, et sans hésiter, elle m’invite à l’accompagner. Sitôt dit sitôt fait. Elle m’achète un billet d’avion en ligne, Moscou-Paris aller seulement. J’hésite, je ne souhaite pas brûler tout ce fric, mais elle s’esclaffe. Gwendolyne a fait fortune en mettant sur pied une agence de développement personnel en ligne, et elle se fait un plaisir d’obliger un ami de son cher Havlor.

Oh que j’en ai bu des cafés avec Gwendolyne. Place Saint-André, Quartier latin, partout, elle m’a traîné partout, sur les pas des poètes vivants ou en poussière. Ensemble, nous étions deux garnements, nous nous moquions des bourgeois, nous tirions la langue aux touristes. Même si elle avait trois fois mon âge, nous avons vécu heureux pendant quelques années, sans nous aimer vraiment, mais surtout, sans nous détester.

Lors d’un voyage d’affaires à Sao Paulo, Gwendolyne a retrouvé son frère, Ebenezer, qu’elle croyait mort depuis vingt ans. Il se cachait sous une fausse identité, après avoir tué deux passants lors d’un braquage organisé tout de travers.

Sans trop réfléchir, j’ai accepté de l’accompagner en Patagonie, où il devait rejoindre son amoureux en visite chez ses parents.

Uruguay, Argentine, que j’en ai vu des paysages, que j’en ai croisé des visages.

Peu après Maquinchao, une toute petite place, nous tombons en panne. Le premier à nous aider est un échalas dégarni, qui éclate d’un rire chaotique en reconnaissant Ebenezer. Il m’a fallu une bonne heure pour comprendre qu’il s’agissait du cerveau du braquage raté d’il y a dix ans, Otmar, un Allemand qui ne s’était arrêté que pour nous faire les poches, avant de reconnaître son vieux complice.

Comme Otmar nous a annoncé qu’il se rendait au Chili, la perspective de traverser les Andes m’excitait, et je l’ai prié de me prendre avec lui. Il a rechigné, mais a fini par accepter, par amitié pour Ebenezer.

Sauf qu’à Puerto Varas, au premier visage familier, un Américain athlétique, blond et timide, dont la tante avait pris la soeur d’Otmar comme fille au pair, trente ans plus tôt, mon chauffeur m’a abandonné. L’Américain, Jack, sans rien dire m’a laissé monté, et nous avons roulé en silence jusqu’à Santiago, où Jack a vu sa fille, qui tentait de l’éviter, mais en vain. Trois mots échangés, tout au plus, et sa fille, Jennifer, hausse les épaules quand je grimpe dans sa Jeep. Loin de ressembler au paternel, elle impose ses règles dès le départ. Pas flirt, pas de drogue, pas d’alcool, pas de mensonge, partage de la conduite, partage des frais, et tout ira à merveille. Nous avons remonté la côte Pacifique sans embûches majeures, et elle m’a appris à parler sans remuer les lèvres. Être ventriloque ne me servira à rien, mais c’était passionnant.

Sur une plage du Pérou, en mangeant du cochon d’Inde, nous avons joué au volleyball avec une bande de gamins, dont l’un, hésitant, est venu tirer la manche de Jennifer après la partie. Il tenait à lui confier qu’elle ressemblait à s’y méprendre à la nounou qui avait pris soin de lui lorsqu’il avait cinq ou six ans. Jennifer l’a dévisagé, et a lancé Giancarlo! Le gamin lui a sauté au cou, et le soir même, ses parents nous ont fait la fête.

Le lendemain, je faisais mes adieux à Jennifer, et je partais avec Jesus, le père de Giancarlo, sur un porte-conteneurs vers je ne savais quelle destination. Nous nous sommes arrêtés au Mexique, puis en Californie et à Vancouver.

Jesus avait froid. Sur un banc du parc Stanley, près d’un énorme totem, nous observions la populace locale, en buvant quelques bières. Jesus, qui a fait le trajet pas mal souvent, a tout de suite repéré un gardien du parc, qui est discrètement venu boire un coup avec nous, à l’ombre d’un séquoia.

Dean, le gardien, nous a dit qu’il cherchait quelqu’un pour l’accompagner à Calgary, où sa fille devait donner naissance à sa première petite-fille. J’ai sauté sur l’occasion, et nous avons franchi les rocheuses dans sa vieille familiale.

Visite à l’hôpital, puis le gendre offre de m’emmener chez son frère, Dan, qui m’offre un petit boulot tout simple: lui parler et le distraire pendant qu’il conduit un énorme camping-car qu’il a vendu à une chanteuse d’opéra dans l’est du pays. Il s’esclaffe, nous nous marrons toute la soirée, et le lendemain, à six heures nous voilà sur la route, sur ce mince fil au milieu des champs de blé. Ici comme ailleurs, le trajet n’est pas long, et surtout, je parle et je raconte comme jamais je ne l’ai fait auparavant. C’était un boulot, certes, mais la plupart du temps je l’oubliais, et j’étais volubile avec naturel, comme j’avais été laconique avec d’autres compagnons de route.

La chanteuse habite une immense maison à Pierrefonds. Elle prend possession du camping-car de façon un peu cérémonieuse, mais nous restons cois. Le profit est bon pour Dan, et la paye vaut le coup pour moi.

En route vers l’aéroport, où Dan doit prendre un vol de retour avec escale à Toronto, nous nous payons la tête de la cliente, gentiment. Comme je n’ai rien prévu, j’attends avec lui, le temps d’un verre, puis deux, puis trois. Une jeune femme arrive par derrière et place ses deux mains sur les yeux de Dan, en le faisant deviner qui elle est. Sans hésiter, il la nomme, Josianne, et elle sourit, ravie. Elle arrive de Cuba, bronzée et déçue de reprendre le boulot.

Sans qu’elle ne me le demande, je la suis dans le bus qui fait la navette entre l’aérogare et les stationnements à long terme, fort éloignés. Elle ne bronche pas lorsque je prends place à ses côtés dans la voiture. Nous parlons de Dan, de sa famille. Je crois comprendre qu’elle a eu une aventure avec le fils de Dan, il y a deux ou trois ans lorsqu’ils vivaient à San Diego.

Jennifer bâille. Elle veut bien me déposer près d’un métro, d’un arrêt d’autobus. Je lui dis, ici, tout simplement. Et ici, c’est pile devant une librairie, ce qui provoque une étincelle. Jennifer ne veut pas revenir dans son monde, pas tout de suite. Elle a soudain besoin d’un livre, n’importe lequel, et je l’accompagne à l’intérieur, et nous lisons deux lignes ici, deux lignes là, sans trop savoir ce qu’elle cherche. À la fin, elle se ferme les yeux, tourne sur elle-même, et saisit le livre sur lequel sa main se pose. Les misérables. Nous rions, peut-être un peu trop bruyamment. J’entends une commis dans notre dos nous intimer de baisser la voix.

Plutôt que d’obtempérer, Jennifer rit plus fort encore en reconnaissant la voix. Anémone! Les deux femmes s’embrassent, et je m’éloigne, je me frotte les yeux, je m’appuie contre un présentoir pour ne pas m’affaisser. Cette chape de plomb qui me tombe sur les épaules, cet accablement qui me terrasse!

Jennifer pivote vers moi, rayonnante. Je veux te présenter Anémone! La mère de ma meilleure amie! J’adore Anémone! C’est une femme extraordinaire! C’est elle qui m’a fait découvrir de vieux chanteurs français, morts depuis des lustres, Léo Ferré, Georges Brassens et d’autres. Je m’incline, muet. Soudain, le choc. Je suis de retour. Sans y penser, sans m’en rendre compte, je suis de retour! Je n’ai rien reconnu, je ne l’ai pas vu venir, ce retour.

Anémone balbutie, elle s’émerveille et s’étonne, toutes ces années, et nos cheveux qui grisonnent, nos rides, on croirait pourtant que c’était hier, et moi qui m’alourdis à chaque mot, et elle qui m’assure avoir conservé tous les disques de Ferré, et moi qui rentre sous terre, moi qui cherche, qui tourne la tête dans tous les sens, moi qui panique, et maintenant, tout seul, où irai-je, où pourrais-je bien aller? Et Anémone, dont le quart de travail se termine, m’offre timidement de me reconduire chez moi, ou n’importe où, elle a le temps, elle a toute la nuit.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Napoléon, et merci pour tout

Boutique de vêtements pour homme. Luxe, calme et voix de voyous dans la rue qui coulent à l’intérieur lorsque Gabin pousse la porte et s’immobilise dans le cadre, indécis, balayant du regard la marchandise étalée avec art et délicatesse. Mouvement du vendeur, ruban à mesurer au cou, sourire aux lèvres. Gabin se décide enfin, et la porte se referme derrière lui dans un bruit sourd et vaguement lugubre. Il fait un bond de côté, mais se ressaisit aussitôt face au vendeur.

Vendeur: On dirait la porte d’un cachot, pas vrai? Comme si nous étions dans un de ces donjons moyenâgeux où ils enfermaient les hérétiques et les pervers. J’ignore pourquoi le propriétaire de la boutique a tenu à faire installer cette porte ici, dans cette allée marchande du centre-ville. Si nos vêtements ne vous plaisent pas, s’ils n’accrochent pas votre œil aiguisé, au moins vous vous souviendrez de nous grâce à cette porte. Vous aurez cela à raconter, cette visite dans ce commerce où pour une fraction de seconde vous vous êtes senti écroué, condamné à jamais aux plus cruels tourments, à la torture de la roue, de la goutte d’eau et des fers. Alors que vous pénétrez plutôt dans le paradis de l’homme chic, dans l’éden de la parure et de la fabrication de prestances doctes et nobles. Chez nous, on peut entrer pouilleux, on en ressort toujours sublime, à moins bien entendu d’y mettre le prix. Mais mon cher, vous qui touchez déjà cet absolu que goûte nos clients après être passés à la caisse, vous sortirez d’ici sous la clameur de la foule en liesse!

Gabin: N’exagérons pas.

Vendeur: Certes. Vendons d’abord, moussons ensuite.

Gabin: Je me rends, dans huit jours, au congrès le plus considérable de la décennie, et je dois y paraître à la hauteur.

Vendeur: Ce n’est pas rien. J’ai ces habits, comme vous le voyez, de nombreux habits. Mais en ceci comme en tout, l’homme doit respecter les correspondances. Chacun de ces habits a un rôle bien à lui, une classe dans la société, si vous voulez. Je n’enverrais jamais, oh qu’on m’en garde, cet habit-ci à un repas de famille à la campagne. Celui-là serait plus convenable, vous comprenez?

Gabin: Je…

Vendeur: Bien. Alors, interrogeons le client, vous mon cher. S’agit-il d’un congrès villageois, municipal, régional, enfin, vous voyez, identifions l’ampleur de la chose, question d’éliminer l’étoffe inadéquate.

Gabin: C’est inter… International. Congrès international, qui se tiendra à Belleville au Kansas aux États-Unis d’Amérique.

Vendeur: Monsieur! International! Moi qui divaguais dans les villages et autres minuscules points sur le planisphère! Élaguons tous les habits sur ce porte-vêtement, chassons ceux qui pendent lamentablement ici, éloignons-nous de ces presque guenilles qui heurtent ma vue et votre goût, et dirigeons-nous vous le faîte, vers la lumière, avançons ensemble dans cette ère de grandeur et de gloire! Ces habits, Monsieur, ces habits possèdent l’incroyable vertu de bercer tendrement, mais avec virilité, l’âme des hommes de votre trempe. Je m’incline, Monsieur, préparez votre carte bancaire, car je sens que nous toucherons terre bientôt! Suivez-moi, ou plutôt, marchez à mes côtés, et dirigeons-nous vers ces porte-vêtements bien garnis de merveilles uniques. Oh, me direz-vous, la sélection reste vaste, et choisir sera ardu. Ne craignez rien. Nous avons un congrès international, bravo, mais de quoi s’agit-il? Il vous faut envelopper ce corps de sa véritable identité, celle que vous voulez bien lui donner, vous donner. Songez qu’en plus de ce congrès, votre personne se retrouvera dans le tourbillon des médias sociaux, votre image fera vingt fois le tour de la terre avant que vous n’ayez réalisé que votre voisin de table vient de vous prendre en photo. Vous ne voudriez pas vous élancer dans ce voyage planétaire engoncé dans des vêtements qui vous diminuent, ou pire, vous ridiculisent? Alors dites, de quoi s’agit-il?

Gabin: C’est le Con… le Congrès international de la Société William Addis des Collectionneurs de Brosses à Dents. Il s’agit du quatre-vingt-dix-huitième congrès annuel. Oui. Cette année, la conférencière d’honneur est la conservatrice du Musée Carnavalet de Paris, Paris en France, qui viendra parler de la brosse à dents de Napoléon, et nous pourrons voir la brosse à dents de Napoléon qui sera présentée sous verre dans une salle spécialement aménagée à cet effet. Durant tout un après-midi.

Vendeur: Napoléon!

Gabin: Premier Empereur de France!

Vendeur: Impérial!

Gabin: Roi d’Italie!

Vendeur: Le Conquérant! Napoléon, l’Empereur, le Roi, nous pouvons éliminer tous ces habits, et nous concentrer sur ces deux derniers porte-vêtements, ceux dont la majorité de notre clientèle ignore jusqu’à l’existence. Les besoins impériaux surpassant tous les autres, faites-moi l’honneur de vous conduire là où vos habits vous attendent.

Gabin: Vous avez là une bonne vingtaine d’habits. Comment choisir? J’aime bien ce gris, et ce bleu, et ce…

Vendeur: Gare à vous! Pas de fausses modesties, mon cher. Collectionneurs de brosses à dents, vous dites? Vous échangerez bien quelques idées avec vos collègues, au dîner peut-être, ou même en soirée, en buvant ce bon champagne à la mémoire de Napoléon, n’est-ce pas?

Gabin: Je présenterai un atelier sur les premières brosses à dents chinoises. Je n’ai pas de spécimen, mais j’étudie la question depuis une bonne douzaine d’années, et j’ai accumulé des milliers de pages de renseignements, d’analyses et de théories. J’apporterai aussi, en parallèle, quelques petits, tout petits, bijoux de ma collection. À force d’échanger avec vous, Monsieur, je sais que je peux vous faire confiance, que vous n’avez pas cette pénible légèreté dont se glorifient tous nos contemporains. Je peux donc vous confier que j’ai consacré ma vie, toute ma vie, aux brosses à dents. Cette passion m’a happé dès le sortir de l’adolescence, et jusqu’à aujourd’hui, jamais elle n’a fléchi. J’ai tout sacrifié pour atteindre les plus hauts sommets. Même ma sœur l’ignore, mais à vous je le dirai, voilà, je suis depuis un an le président de la section francophone internationale de notre Société! Oui Monsieur! Moi, tel que vous me voyez devant vous, moi qui ai renoncé aux joies du mariage et du divorce, je préside toute la section francophone!

Vendeur: Votre confiance m’émeut. Déplaçons doucement, tout doucement, ces quelques habits qui vous voileraient la lumière de votre grandeur. Nous voilà bientôt à destination. Dites-moi encore, Monsieur le Président, votre section francophone compte combien de membres?

Gabin: À l’origine, il y avait cent cinquante membres.

Vendeur: À l’origine, c’était il y a quatre-vingt-dix-huit ans?

Gabin: Exact, mon cher.

Vendeur: Aujourd’hui, combien en reste-t-il?

Gabin: Trois. Mais de qualité, vous savez, de très grande qualité.

Vendeur: Exact! C’est ce qu’il nous faut, de la qualité, de la très grande qualité. Enfilez ce pantalon, approchez que j’ajuste la veste. Cet habit vous va comme une seconde peau, moins raffinée, mais plus chatoyante que l’originale.

Gabin: Je ne me reconnais pas.

Vendeur: Oui, c’est tout vous!

Gabin: On dirait un homme célèbre.

Vendeur: Votre humilité vous fait honneur. Par ici, j’emballe le tout, et je vous laisse à vos travaux.

Gabin: Mon dieu! Est-ce le prix de l’habit?

Vendeur: C’est le prix de la cravate. Laissez-moi tout additionner. Les chaussures, les chemises, les cravates, les ceintures, les deux habits, le compte y est. Et puisque vous êtes le Président de la section francophone, je vous accorde sur-le-champ, sans réclamation de votre part, un rabais de reconnaissance de cinq pour cent. Monsieur le Président, tendez-moi votre carte bancaire.

Gabin: Toutes mes économies vont y passer, je ne pourrai pas remplacer les bardeaux sur le toit qui fuit, je ne pourrai pas… je ne… je…

Vendeur: Monsieur le Président! Napoléon n’a pas remporté la bataille d’Austerlitz en s’inquiétant des toits qui coulent! Et vous savez qu’il y en avait des toits qui coulaient en 1805! Non Monsieur le Président! Napoléon s’est tenu debout! Il a marché droit devant, et vite!

Gabin: Vous avez… avez raison. Voici ma carte. Merci pour tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les pommes dorées

Mon village est le plus beau des villages. Fonteneige. Les maisons sont coquettes, les chênes vieux et nobles, les pelouses jeunes et fraîches, et l’asphalte a été refait l’an dernier.

Depuis que notre village est village, je ne vois qu’un seul problème: la plupart d’entre nous n’avons pas accès aux pommes. Le verger s’étend pourtant sur les terres publiques, propriétés depuis quatre cent trente-deux ans et six mois du village. Sauf que depuis toutes ces années, nos aïeuls et nous n’avons pu croquer dans une seule pomme fonteneigeoise, de merveilleuses pommes à reflets dorés.

Seule la famille du maire a accès au verger. Comme ils ne peuvent manger toutes les pommes, ils exportent les autres dans les villages du bout du monde, et même, dit-on, au-delà. Le maire s’enrichit, et c’est pourquoi il reste maire de père en fille en mère en fils en brochette familiale depuis l’an un de la fondation de Fonteneige.

C’en est assez. Un vent rebelle souffle sur la plaine et nous gonfle les poumons d’une énergie neuve, indestructible. Nous forcerons le maire à partager le verger, notre bien commun. Rien ne nous arrêtera, nous irons de l’avant coûte que coûte.

Nous sommes déjà sept. Il nous reste à convaincre les trois cents autres Fonteneigeois, à part bien entendu le maire, les trois policiers et le gérant de la banque. Demain matin, nous serons cent, et à la fin de la semaine, tout le village se lèvera.

J’ai déjà distribué des tracts dans toutes les demeures, même celle du maire, par délicatesse. Je me couche donc, ce soir, avec le sentiment du devoir accompli.

J’ai, comme je le fais chaque nuit, bien dormi. Contre toute attente, il y a ce matin deux cents villageois devant ma porte. Je me hisse sur la pointe des pieds, le nez au ciel, et je le sens à nouveau, ce vent rebelle qui nous vient de la plaine.

Deux cents personnes. Il manque tout de même quatre-vingt-deux Fonteneigeois, si, comme la logique nous l’impose, nous excluons le dictateur, les forces de répression, le pouvoir financier et les familles associées.

Encadré par quelques braves, nous visitons les maisons des quatre-vingt-deux absents. Certains ont d’excellents motifs de se dissocier du mouvement qui gronde: deux ou trois accouchent, une douzaine agonisent, un a six côtes cassées, et une a du mal à marcher depuis qu’on lui a opéré le genou et que l’opération ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu si bien que la voici en attente d’une seconde opération qui surviendra, mais quand on l’ignore les listes d’attente sont longues et s’allongent en ce moment même où nous discourons en vue d’une révolution pomologique. Il nous reste tout de même une bonne soixantaine de vaillants à convaincre.

Pour négocier les choses correctement, nous demandons aux soixante de se nommer un représentant, et nous organisons une rencontre au sommet. Comme je suis le chef du mouvement de la masse, c’est moi qui rencontre Fredal, le chef du mouvement collaborationniste. Nous nous asseyons donc, lui sur le capot de sa Chevrolet, moi sur le capot de ma Volvo, et nous entamons les pourparlers.

Fredo: Le maire va jamais accepter.

Moi: Si si. Pourquoi il refuserait, nous sommes la rébellion en marche.

Fredo: Le maire a besoin de ses pommes.

Moi: Nous aussi. Redistribution de la richesse.

Fredo: S’il dit non, nous aurons l’air con.

Moi: S’il dit oui, nous serons ravis.

Fredo: Rien n’est certain.

Moi: Je le concède.

Fredo: Rien.

Moi: Rien.

Le vent a fini par se calmer, et la raison triomphe. Nous n’irons donc pas révolutionner l’ordre du village, bouleverser les bases de notre développement et hypothéquer la croissance promise. Le village, uni à nouveau, marche d’un pas fier et déterminé jusqu’à la maison du maire, pour lui manifester notre sincère volonté de maintenir Fonteneige intact.

Dès notre entrée triomphante dans sa cour, le maire fait irruption sur son balcon, et s’élance vers nous deux, Fredo et moi, qui marchons en tête.

Maire: Je m’incline! Je m’incline! La voix des Fonteneigeois a tonné!

Moi: La raison nous guide, l’avenir nous lie.

Fredo: Exactement.

Maire: Je m’incline vous dis-je. Prenez les pommes!

Fredo: Les Fonteneigeois en ont décidé autrement. Que leur volonté soit maître!

Moi: Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Derrière nous, tous répètent à pleins poumons Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois! L’émotion me serre les tempes, les larmes mouillent mes yeux. Le maire rentre chez lui, et nous traversons ensemble tout le village, en répétant cent fois, mille fois, Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les macareux

Tournage de trois jours à Borgarfjarðarhreppur. Reportage sur la chasse au macareux. Ce matin, Markus, le caméraman, a perdu son portable. Tombé dans le fjord. Vingt-trois heures. Chalet mal isolé. Markus boit. Marek, le réalisateur, et Marcia, la journaliste, boivent aussi, mais les yeux rivetés à l’écran de leurs portables. Il suit le Tour des Chic-Chocs sur son portable noir, elle suit une chasse à l’homme sur son portable argent.

Portable noir: … moins de cent kilomètres avant la fin de ce Tour des Chics-Chocs. Après quelques jours dans les montagnes, les coureurs s’élancent maintenant sur une section de route très rapide. Mais à moins d’un imprévu majeur, les trois podiums devraient aller à Mileau et aux deux coureurs de l’équipe…

Portable argent: … suspect, qui est en cavale depuis hier après-midi, aurait été aperçu avec son otage en fin de journée à… oui… voilà… il aurait été aperçu à L’Ascension-de-Patapédia, une petite localité forestière près de la frontière du Nouveau-Brunswick… On ignore comment le suspect a réussi à échapper à tous les barrages policiers… Pour ce qui est de l’otage, que la police a identifié hier comme étant une dame Vargas, ophtalmologiste de Santa-Maria dans l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, nous avons obtenu cette photo que vous voyez à l’écran, il s’agit…

Portable noir: … dans le contre-la-montre, et vous avez raison Jack, avec dix minutes d’avance sur Corison de l’équipe SML, il ne fait aucun doute que Mileau montera sur la plus haute marche à Sainte-Anne-des-Monts aujourd’hui. Le peloton sort maintenant du Parc national Forillon, et… Gil, nous devons nous interrompre pour quelques messages de nos commanditaires… Vous cherchez une voiture capable de…

Markus: Dis Marek, Milleau, c’est pas lui ton copain?

Marek: C’est lui. Cette fois, il leur en a mis plein la vue. Pas un qui peut le suivre. Il les a tous perdus dans les Chic-Chocs.

Markus: Vous vous entraîniez ensemble, non?

Marek: Si. Mais il y a longtemps! Quinze mille kilomètres par année, la musculation, le cardio, le yoga. C’était pas mal. Mais Mileau, lui, c’est trente mille qu’il fait par année. Pour moi, c’était impossible. Le facteur génétique.

Markus: Le…

Portable noir: Quelle performance Jack! Il y a longtemps que nous n’avons pas vu un tel coureur! Tout à fait Gil, Mileau aurait très bien pu se contenter de maintenir la cadence… avec dix minutes d’avance, il ne craint rien… mais il a plutôt décidé de pousser la machine, et il vient d’augmenter son avance d’au moins une minute… Tout un spectacle! Je crois que…

Portable argent: … et pendant que les frictions au sein du Parti républicain…

Markus: Où c’en est, cette histoire de vol de banque et de prise d’otage?

Marcia: Ils ont été aperçus dans Avignon. Ces imbéciles de policiers. N’arrivent pas à l’arrêter. Une honte.

Markus: T’as vu les gros plans des macareux?

Marcia: Désolée. Pas la tête à ça. Demain… Demain matin.

Markus: Ça va pas?

Portable noir: … croyais pas, mais le peloton se rapproche, oui mesdames, messieurs, c’est incroyable, mais sur cette majestueuse côte gaspésienne, le peloton gagne du terrain sur Corison et Mooney. Gil, je crois que les deux coureurs de l’équipe SML vont tenter quelque chose. Leur avance est confortable, mais la situation pourrait…

Portable argent: …  et un témoin nous a confirmé qu’un homme accompagné d’une femme, qui semblait terrorisée, a volé son côte-à-côte. Il se serait enfui sur une route forestière à proximité de Manche-d’Épée. La police n’a pas voulu confirmer l’information. Selon plusieurs résidents, si le suspect ne connaît pas cette forêt, il risque de s’y perdre. Cela vient donc compliquer la tâche des agents, qui devront maintenant trouver des véhicules en mesure d’affronter des conditions difficiles… Merci, Julie, nous…

Markus: Quelle aventure! Au moins, la touriste, elle en aura vu du pays!

Marcia: C’est pas drôle.

Markus: Oh. Pardon. Pourquoi, tu… Marcia, ça va?

Marcia: Je suis épuisée. Les macareux morts, et maintenant cette histoire qui semble ne pas vouloir se terminer. Cette touriste, cette Vargas, j’aurais pu la connaître.

Markus: Le Brésil?

Marcia: Mes arrières-grands-parents sont originaires de Santa Maria. J’ai sans doute encore de la famille là-bas. Ils connaissent peut-être les Vargas. C’est terrible tout ce qu’elle doit subir. Sans compter qu’elle ne comprend peut-être pas le français! Maintenant, la voilà perdue aux fonds des bois avec un forcené!

Markus: Une autre bière? Non? Oh moi, je n’ai que ça à faire. Ça finira bien par m’endormir.

Marek: Tu parles portugais?

Marcia: Non. Mes parents non plus.

Portable argent: … hélicoptère qui survole la forêt. Selon deux résidents à qui on a demandé de guider les policiers, le suspect aurait été aperçu à l’est des éoliennes. Plusieurs policiers lourdement armés prennent place dans les six côte-à-côtes réquisitionnés. Un chef négociateur est parmi eux… Merci Julie… Et justement, nous apprenons à l’instant l’identité du suspect. Il s’agit d’Al Bilodeau, trente-quatre ans, condamné pour vol de calices à seize ans, pour vol avec effraction dans une librairie à vingt-quatre ans, et pour cambriolage dans la maison du maire de Shawinigan à trente ans. Il est sorti de prison il y a à peine huit mois… Nous retrouverons dans quelques minutes notre correspondante sur le terrain, qui suit le déroulement de cette chasse à l’homme extraordinaire… Pour l’instant…

Portable noir: … et à quatre-vingts kilomètres de l’arrivée, Jack, Corison semble se détacher de Mooney… Oui Gil, parions que le coach a pris cette décision à cause du risque que représente le peloton,  qui n’a pas cessé de se rapprocher. Visiblement, Mooney a tout donné, et il ralentissait Corison. Même si Mooney conserve toujours deux minutes sur le peloton, le podium vient probablement de lui échapper… Un moment tragique pour lui, Jack, mais le coach n’avait pas le choix… Voilà Corison, après un dernier geste à Mooney, qui s’élance, et il fonce sur cette route plate, où il compte bien assurer sa deuxième place. Jack, vous avez vu toutes ces voitures de police à Manche-d’Épée… Oui Gil. Quelle course excitante! Nous nous en souviendrons longtemps de cette édition du Tour des Chic-Chocs! Pendant ce temps, Mileau est toujours seul devant, avec douze minutes sur Corison, mais cette avance…

Marcia: Tu sais Markus, ce serait vraiment absurde que cette Vargas vienne mourir toute seule dans cette forêt canadienne! J’espère que Bilodeau va se rendre, quand il réalisera qu’il n’y a pas d’issue. Il ne va quand même pas faire le tour de la Gaspésie et revenir à Québec!

Markus: Il est cuit, il le sait. Zéro option. Peut-être la forêt. S’il décide de s’enfoncer à pied dans la forêt, d’y vivre pour les deux ou trois prochaines années. En tout cas, son otage ne lui sert plus à rien. Elle va même devenir un boulet. Il serait beaucoup plus mobile sans elle.

Marek: Les flics en ont probablement plus qu’assez. M’étonnerais pas qu’ils prennent plus de risques. Pauvre Madame Vargas.

Portable argent: … et l’étau semble se resserrer. Nous pouvons suivre la progression des policiers grâce à une radio à ondes courtes. Le suspect et son otage roulent toujours dans le côte-à-côte volé. Ils se trouveraient en ce moment à un endroit appelé les Côtes-du-Portage, sur un chemin qui longe le sommet de la falaise… Voilà, nous sommes… Nous apprenons ces détails en direct, et tout laisse croire que le dénouement approche… Écoutez, je crois que… Oui… Oui c’est bien cela… Bilodeau s’enfuit à pied en direction de la falaise, il a abandonné son otage dans le véhicule… Les policiers… Nous entendons dans la radio les policiers dire que Madame Vargas est saine et sauve… Mais Bilodeau… J’écoute pendant que je vous parle… Tout ceci est du véritable direct… il s’approche dangereusement de la falaise… Les policiers craignent qu’il ne se précipite en bas… Coups de feu… Oui, confirmé… Deux coups de feu… Atteint à la jambe gauche… contact visuel perdu… un policier semble dire que la balle a déséquilibré Bilodeau, qui serait tombé du haut de la falaise… mais tout cela reste bien entendu à confirmer, nous…

Portable noir: … Corison qui a réussi à gagner deux minutes sur Mileau, mais il semble éprouver de la difficulté à pousser davantage… Encore soixante-quinze kilomètres et si Corison veut conserver sa deuxième place, il doit ménager ses forces… Surtout que Mileau file comme s’il était tout frais… On ne croirait pas, Jack, qu’il vient de parcourir plus de huit cents kilomètres en cinq jours… À un rythme incroyable… Mais Gil, attendez… Qu’est-ce que c’est… Regardez la falaise! Un rocher qui se détache? Et Mileau qui n’a rien vu… Il va… Bon sang!… Jack!… Où est Mileau? Jack?… La moto sur laquelle prend place le caméraman a vacillé… Voyez, nous avons l’image de l’hélicoptère… Ils s’approchent… Qu’est-ce que c’est? Mileau est par terre, immobile… C’est un homme!… Gil… C’est un homme… Un homme s’est écrasé sur Mileau… tombé du haut de la falaise… Jack, Mileau ne bouge pas… Corison s’est arrêté… Tout le peloton s’arrête derrière…  Quelle tragédie! Gil!

Marek: Ton Bilodeau…

Marcia: Sur ton Mileau!

Markus: Comme ça se termine!

À l’extérieur, le vent s’est enfin calmé. On n’entend plus que le ressac des vagues, et les ploufs éparpillés des jeunes macareux qui se laissent choir du haut de la falaise.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
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La solution transitoire

C’est un salon cosy. Un canapé et un fauteuil assortis, cuir blanc, une table basse, des photos des générations passées et futures sur les murs. Contemporain tout cela. Absence de luxe. Propreté. Gina assise sur le canapé, un verre de vin rouge, Alexandrio enfoncé dans le fauteuil, une tasse de thé vert serrée entre les deux mains.

GINA: Les enfants ont toujours refusé de passer les vacances chez ma soeur, mais cette année, ils l’ont demandé, ils l’ont exigé, et les voilà qui s’y sont précipités une semaine plus tôt que prévu. Les valises bourrées depuis une semaine, et pas d’hésitation, à peine un petit bisou, et hop, disparus pour l’été.

ALEXANDRIO: Ça leur fera du bien. Des vacances à la campagne, c’est bien.

GINA: Ma soeur vit à la montagne.

ALEXANDRIO: Ça aussi c’est bien. Campagne, montagne, ça rime.

GINA: Ils nous fuient. Ils nous tournent le dos et s’envolent le plus loin possible de nous. Nous les avons infectés, ils souffrent, ils ne s’en relèveront peut-être pas.

ALEXANDRIO: Tout le monde guérit, puis périt, c’est ainsi.

GINA: Tu nous as contaminés.

ALEXANDRIO: Les gros mots.

GINA: Virus!

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, ils travaillent, bref, en somme, nous travaillons. Et nos voisins, ils travaillent. Demande-leur! Vous travaillez, voisins, pas vrai?

GINA: Ne hurle pas. Ta voix n’a plus d’importance.

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, et les enfants en bénéficient encore.

GINA: Je rentre au boulot à huit heures, je me démène jusqu’à dix-sept heures, et voilà. Je pourrais tout aussi bien imiter mes ancêtres néandertaliens et chasser la bête le matin, cueillir les racines l’après-midi, cuire la récolte le soir.

ALEXANDRIO: Ça n’aurait pas de sens.

GINA: Je n’aime pas les racines. Je cueillerais plutôt des petits fruits. Mais ils attirent les ours, non?

ALEXANDRIO: Qui attire les ours? Tes parents Néendertaliens?

GINA: Les petits fruits. Les ours en raffolent. J’ai peur des ours, mais je m’habituerai. Je serai naturelle, je redécouvrirai mon identité profonde, ma solide réalité intrinsèque.

ALEXANDRIO: Et l’électricité?

GINA: Tu embroussailles tout. Je te parle quintessentiellement. Il y a nous, il y a l’absence de nous, et dans la confusion, il y a l’un qui oublie l’autre.

ALEXANDRIO: Nous?

GINA: Nous oublie l’absence de nous, et l’absence de nous oublie nous.

ALEXANDRIO: Et ton vin?

GINA: Un Saint-Émilion. Cher, mais ça vaut la peine.

ALEXANDRIO: J’ai encore d’étranges turbulences intestinales.

GINA: Les flageolets?

ALEXANDRIO: La solution transitoire.

GINA: Tu ne travailles pas ce soir! Tu as presque promis!

ALEXANDRIO: Si je ne déterre pas cette solution, je ne retrouverai pas le sommeil, et mon irascibilité s’accroîtra, je mangerai moins, je serai malade, je crierai et serai violent jusqu’à ce que des policiers viennent m’arrêter, mais j’aurai fui avant, j’aurai tout abandonné, le monde, notre monde, je fuirai à l’autre bout de la ville où je m’adonnerai à des activités immorales, et un jour, on repêchera mon âme en Chine et mon corps en Alaska, je serai bon à mettre en conserve et à disparaître au fond d’une décharge publique, déchiré et saignant à l’idée de vous abandonner à un indicible tourment, toi, les enfants, tous! tous! tous!

GINA: Je te l’ai dit, cette tisane te fera le plus grand bien. Tu n’y as même pas touché.

On sonne à la porte. Silence. Gina regarde Alexandrio, qui s’affole. Alexandrio se lève, mais plutôt que d’aller ouvrir, il s’élance dans la direction opposée.

ALEXANDRIO: Urgence! Mes turbulences!

Gina pose sa coupe sur la table basse, et au rythme de la sonnette qui ne s’interrompt pas, marche vers la porte, ouvre. Simoenz entre sans s’essuyer les pieds, observe le salon, qu’il traverse aussitôt pour disparaître par la porte du fond. Une minute plus tard, il revient, la bouteille de Saint-Émilion d’une main, une coupe de l’autre. Il se sert à raz bord, s’assied dans le fauteuil où prenait place Alexandrio.

GINA: Comme vous y allez!

SIMOENZ: Je suis généreux. On le dit.

GINA: On l’ignorait.

SIMOENZ: Où est-il? Je viens chercher ma solution transitoire. J’en ai besoin.

GINA: Il va, va vite.

SIMOENZ: Tant mieux, je suis pressé.

Il vide sa coupe d’un trait, se lève.

GINA: Vous ne pouviez pas attendre à demain? Alexandrio a droit à quelques heures de repos.

SIMOENZ: Alexandrio ne veut pas de ce repos. Nos employés ne veulent pas de ce repos. Les gens qui se joignent à notre équipe le font par passion! Mais vous le savez déjà. C’est une véritable et vraie vérité! Chez nous, ce n’est pas un boulot qu’on leur donne, mais une occasion d’épanouir leur vocation! Mais où est-il.

GINA: L’appel de la nature.

Simoenz grimace, et se sert un autre verre, à raz bord, comme le précédent.

SIMOENZ: Sa nature est sa vocation, allez le chercher. Il n’y aura pas suffisamment de vin pour meubler ma patience.

GINA: Je ne peux l’interrompre pendant qu’il fait, vous savez, ses besoins.

SIMOENZ: J’ai besoin de lui. J’ai besoin de la solution. Transitoire.

GINA: Ça n’est pas une bonne idée.

SIMOENZ: Qu’il tarde autant, à qui le dites-vous! Voilà, je me ressers. J’espère que vous avez d’autres bouteilles, et du meilleur.

GINA: Votre solution transitoire, elle nous détruit, Alexandrio, moi, nos enfants. Il finira en Chine et en Alaska, en conserve.

SIMOENZ: Cette solution nous permettra d’équilibrer les ventes de nos ZYCRUROX-255 pendant trois mois, ce qui provoquera un probable bouleversement des méthodes de commercialisation chez nos compétiteurs avec cette conséquence évidente: nous pourrons ensuite concentrer de nouveaux efforts sur les CRYXOLOG-778 sans craindre une dépréciation des valeurs sur les marchés asiatiques.

GINA: Et vos profits, ils augmenteront?

SIMOENZ: Ma petite, l’affaire recèle de bien plus complexes résultats que le simple profit. Alors, cet Alexandrio, il revient de sa Chine, ou je dois partir à sa recherche?

GINA: Ses besoins, ses turbulences…

SIMOENZ: Alexandrio! Alexandrio!

GINA: Vous ne comprenez pas, il est aux toilettes.

SIMOENZ: Mais qu’il en sorte!

GINA: À cette besogne, on ne s’arrête pas à mi-chemin.

SIMOENZ: Il travaille sur ma solution transitoire aux toilettes? Quelle curieuse manie.

GINA: Il ne travaille pas, il défèque, monsieur.

SIMOENZ: Oh. Mais qu’il achève. Vous voyez, j’en suis à ma deuxième coupe, il a eu amplement le temps de conclure.

GINA: Hors de son contrôle. C’est la chiasse.

SIMOENZ: Je vous en prie, allez chercher une autre bouteille. Vous le voyez bien, je n’ai qu’un demi-verre. Cette fois, apportez un bon vin, pour me faire passer cette piquette. Pourquoi ouvrez-vous la porte, il y a un courant d’air, je vais attraper froid.

GINA: J’avais complètement oublié. Alexandrio n’est pas à la toilette, il est à l’usine. Je parie qu’il vous attend impatiemment depuis une heure avec sa solution transitoire. Belle solution, je l’ai vue. Impeccable! Si je ne me contenais, je la ferais encadrer, question de pouvoir la suspendre sur ce grand mur vide, oui, juste là, derrière vous, parce que cette oeuvre, cet accomplissement inouï, me bouleverse et m’égaie à la fois!

Pendant qu’elle parle, Simoenz vide sa coupe et s’empresse de décamper sans un mot, sans un regard pour Gina, comme si le diable lui bottait le derrière. Quelques instants plus tard, Alexandrio réapparaît, pâle.

GINA: Tu n’es pas mort.

ALEXANDIO: J’ai entendu une voix, qui c’était?

GINA: Simoenz. Il n’a plus besoin de la solution transitoire. Il n’a plus besoin de toi.

Alexandrio bondit sur ses pieds, éberlué. Mais le coup est trop fort, et il s’écroule. Gina lui tâte le poul. Elle sourit.

GINA: Je finirai par y aller, à la chasse.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La nouvelle quotidienne

Amusons-nous, vous le voulez bien? Quoi de mieux que de prendre quelques minutes, cinq ou dix, chaque jour, pour une petite détente rigolote, un petit grincement de dents ou une plaisanterie noire.

Je vous offre une nouvelle chaque jour.

Il s’agira, dans tous les cas, de fictions. Elles seront de longueurs variées, allant de quelques paragraphes à quelques pages. Dans tous les cas, elles resteront irrespectueusement courtes.

C’est un petit clin d’oeil pour vous sortir l’esprit de la caboche, que vous soyez dans le bus ou à la plage, chez vos parents ou à la montagne, dans votre salon ou aux w.c..

Vous pourrez obtenir les nouvelles directement dans votre boîte aux courriels, en vous abonnant.

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Michel Michel est l’auteur de Dila