Qu’est-ce qu’elle a dit?

La porte de l’ascenseur se referme.

HOMME1: Qu’est-ce qu’elle a dit?

HOMME2: Je n’écoutais pas. Vous la connaissez?

HOMME1: Non. Elle me regardait, elle m’a dit quelque chose. Ça finissait par “revenir” ou “venir”.

HOMME2: C’est pas plutôt “à l’avenir”, précédé d’un genre de reproche? À votre égard.

HOMME1: Je ne crois pas. Elle souriait.

HOMME2: Il y a des sourires ironiques. Excédés. Condescendants. Cruels.

HOMME1: Adieu, je redescends. J’en aurai le cœur net.

HOMME2: Vous ne la retrouvez pas. Elle se dirigeait vers la rue.

HOMME1: Elle ne sera pas loin.

HOMME2: Elle marchait vite. Vous n’avez aucune chance. Vous…

HOMME1: … parvenir… parler… je…

HOMME2: Pauvre type. Sera en retard au bureau. Sera congédié. Pour une lubie.

L’état d’esprit de la basse-cour

J’ai regardé à l’extérieur, et toutes les poules, toutes les dindes, et même les pintades, ont pris la clef des champs. Disparues.

Pourtant.

Je les logeais confortablement, chauffage électrique, énergie positive. Beaucoup d’énergie positive, diffusée dans le poulailler.

En vain.

Maintenant, le bœuf me remonte le moral. L’espoir peut tout, qu’il me répète. Et je me le répète.

Encore.

Je me le répète, me le répéterai. Jusqu’à ce que je trouve autre chose. Quand le bœuf se sera lassé de me remonter le moral.

Piqûres de guêpes et médias sociaux

Je me suis fait piquer par cinq guêpes cet après-midi à Trois-Rivières, à cause des médias sociaux.

Pas possible!

Si. Tu vois, plus personne ne marche sur le sentier où le drame a frappé.

Alors?

Les gens ne s’y promènent plus, parce que la personne qui les entretenait, eh bien, elle ne les entretient plus.

Elle est morte?

Non pas. Cette personne, c’est un homme. Il ne marche plus depuis qu’il s’est brisé les jambes.

Dans le sentier?

Pas du tout. Il s’est brisé les jambes parce qu’il a tenté de sauter du toit de sa maison.

Mais pourquoi?

Ah ça! Complètement ridicule. Il avait vu une courte vidéo sur TikTok, un type qui sautait du toit d’un immeuble. J’ai vu la vidéo, le type, c’est un athlète, souple, puissant, il saute, mais il amortit le choc en roulant.

Pourquoi publier une vidéo comme ça?

Pour la popularité que ça apporte et qui, parfois, finit par rapporter.

Comment ça peut rapporter?

Les commandites. Quand des centaines de milliers de personnes aiment tes vidéos, tu deviens une passerelle vers la clientèle.

Donc les médias sociaux…

Tu vois? Les médias sociaux, ça entraîne des piqûres de guêpes. À tous coups.

Si je ne revenais pas

Demain, je pars pour Londres. Je t’écrirai, je ne t’oublierai pas.

Si j’en trouve, oui, je t’en enverrai par la poste. Des papillons.

Et des cigales. Des cafards.

Ont-ils des cafards à Londres?

Si jamais je ne parvenais pas à revenir de Londres, tu raconteras à Charlène que je suis retourné en Patagonie. Ou en Océanie. Ou tu inventeras comme il te plaira.

Et si je reviens, eh bien, je serai de retour.

L’inconnue du bus

Ça fait vingt-trois ans que je prends ce bus, et ça, aujourd’hui! J’en suis encore bouleversé. Pourtant, tout s’annonçait comme une journée ordinaire, tranquille, une journée comme je les aime, sans histoire. Je suis monté dans le bus, je me suis assis, j’ai regardé défiler les immeubles par la fenêtre. Comme d’habitude.

Sauf que là!

Le bus s’est arrêté, soudainement. J’ai cru à un accident, peut-être avions-nous renversé un piéton, un cycliste, un chat. Eh bien non. Le chauffeur a appliqué les freins pour laisser monter une inconnue, une femme qui n’a jamais pris ce bus, à cette heure-là. Jamais, depuis vingt-trois ans.

À partir de là, ça a été la débandade. La révolution. L’inconnue m’a posé une question. Trop surpris, je n’ai rien compris, j’ai répondu n’importe quoi, l’heure et la date je crois. Elle a souri, m’a recommandé de ne pas être en retard le soir même, m’a glissé une carte, une adresse.

Comment ne pas m’y rendre! Il y avait là toute sa famille, un maire, un député, des gens sombres et d’autres gais. Ils nous ont mariés avant minuit, et cette nuit, je ne me suis pas endormi dans mon lit, pour la première fois. Je n’y comprends rien, et surtout, j’ignore comment reprendre ma vie d’hier.

Et je n’ai pas très bien saisi le prénom de l’inconnue. Faudra lui redemander au petit matin, et l’inscrire dans mon carnet, pour que je m’en souvienne. Quand je raconterai ça aux collègues, ils n’en croiront pas leurs oreilles!

L’esprit d’un aigle

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je m’envolerais jusqu’à Paris

Si j’avais une trottinette avec des roues, je filerais jusqu’à Québec

Si j’avais dix dollars, j’achèterais des fleurs

Mais je ne suis que.

Je suis.

Ça, je ne le sais pas. Il y a quelques éternités, je me suis perdu de vue. Où ça commence, moi?

J’ai le pressentiment d’être une chouette. Ou un abat-jour.

Ma voisine a écrit un livre là-dessus. C’est ennuyant, elle invente page après page, elle délire, et j’ai beau plier les feuilles en quatre, je n’y trouve aucun sens. Pourtant, elle m’assure qu’elle raconte mon histoire. Comment pourrait-elle savoir? Hein?

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je ne serais pas un abat-jour.

Il y avait une fois un homme

LUI: Il y avait une fois un homme, il ne portait jamais de perruque.

TOUS: Il buvait du cidre, il buvait du rhum, il voyageait sur le dos d’un escargot.

LUI: Il courait plus vite que le vent, il chantait quand les enfants pleuraient.

TOUS: Il buvait du cidre, il buvait du rhum, il voyageait sur le pont d’un cargo.

LUI: Il y avait une fois un homme, qui avait perdu sa montre. Il perdait du temps, il perdait le temps, il n’avait de temps que pour courir les routes, les mers, les montagnes.

TOUS: Oh oh oh, c’était pas toi, non non non, tu t’enfonçais, oui oui oui, il y avait un homme.

ROSIE: Il était une fois, un livre d’images, et mes chers illettrés, vous inventez, vous imaginez.

Un autre baiser

La solution, c’est ça.

RÉAL: Mais quel est le problème?

Il y a des gens qui nous détestent, qui mangent tout de travers, qui conduisent des voitures grises, qui portent des chapeaux démodés, qui dorment dans des coquillages, qui nous embêtent tous les vendredis soirs.

RÉAL: Ah. Et la solution?

C’est ça.

RÉAL: Parfois, j’ai du mal à te suivre, tu sais. Tu inventes des solutions qui n’existent nulle part ailleurs, tu imagines des problèmes où personne n’en voit. En somme, tu te perds dans une fiction. Tu deviens un personnage, une chose illusoire, malléable. Veux-tu te déshabiller et te glisser dans le lit?

Je n’ai jamais porté de vêtements, à ce que je sache. Je n’ai jamais dormi.

RÉAL: Moi, j’ai besoin d’un sens. Même faux. Une sorte d’histoire. Par exemple, un grand malheur, de dures épreuves, et une victoire inattendue.

Tiens, je t’embrasse. Ça ne te suffit pas?