Douce image et verts sommets (1)

Florence a été tuée par son fiancé, étudiant en médecine, fils de B., chirurgien, et de G., procureure. Ça s’est passé très vite, un éclair de rage. La police n’y a jamais cru, toutefois, ou a refusé d’y croire, ou a été incitée à ne pas y croire. Ils avaient sous la main un autre suspect, qui faisait un coupable plus commode. Fils de C., travailleur d’usine, et de P., caissière dans un supermarché, il était sur place quand l’électricité a été coupée et que l’appartement s’est soudain retrouvé dans l’obscurité la plus complète.

Es-tu certain que ce fils de C. et P. soit innocent? N’avait-il pas du sang sur les mains. Beaucoup de son sang à elle?

Dès qu’il a réalisé ce qu’il avait fait, l’étudiant l’a poussé sur elle, il a même pu attendre que la lumière soit revenue. Les deux hommes se sont probablement battus, d’où la blessure qu’a reçu l’étudiant, et l’accusation, en plus de meurtre prémédité, de tentative de meurtre. C’est un innocent qui est en prison.

La lame du godendard a égratigné l’arbre, pas suffisamment pour le menacer, encore moins pour le tuer, juste assez pour y laisser un souvenir d’une saison, comme ces initiales entrelacées qu’encadrent des coeurs approximatifs gravés par les amoureux, sauf qu’à cet endroit précis, peu de promeneurs n’auraient remarqué la balafre, vu la position de l’arbre à quelques mètres du faîte de la montagne, sur le flanc escarpé face au nord où nous avions grimpé à grand peine, où nous n’avions trouvé nul sentier de chevreuils, d’orignaux, d’humains. La marque oblique était ridiculement ténue quand on considère l’arme qui l’a infligée, cet énorme godendard qui m’était apparu si menaçant, cet outil antique qui refusait maintenant d’obéir, de se soumettre à la folie que sa découverte dans l’atelier de mon oncle avait plantée dans ma cervelle ardente, ignorante et farouche. Je n’arrivais pas à trouver mon aplomb, tout le corps tiré vers le gouffre, mes pieds glissant sur les cailloux, incapable de trouver une saillie suffisamment solide pour y prendre appui, de sorte que pour exercer une force vers l’arbre, vers le haut, il me fallait doubler l’effort qu’une manoeuvre semblable aurait nécessité en terrain plat. Nous glissions, nous remontions, le godendard à bout de bras, et après plusieurs essais, mon cousin S. a suggéré de choisir un autre arbre ou de carrément revenir au camp, ce que bien entendu j’ai refusé, haussant le ton, gesticulant, jusqu’à ce que, de guerre lasse et sans croire au succès de nos efforts, il finisse par consentir à reprendre cette absurde gymnastique, glisser, remonter, glisser et remonter à nouveau, sous un soleil de plomb, baignés dans un nuage de mouches noires dont l’assaut, qui pourtant durait depuis notre arrivée, nous agaçait soudain mais il était trop tard, elles nous mordaient en bataillons, se faufilaient sous nos vêtements, s’empêtraient dans nos cheveux et se collaient à la peau des tempes et du dos en sueur. J’avais soif, S. avait soif, et je savais que nous ne pourrions lutter ainsi, vainement, toute la journée, notre oncle reviendrait bientôt, nous devions réussir dans la prochaine heure ou tout remettre à un autre jour ou à jamais. Même s’il en avait plus qu’assez, S. s’est ingénié, sans doute pour en finir au plus vite, pour se libérer, comprenant que je ne céderais pas, à dégager d’énormes pierres de chaque côté de l’arbre afin que nous puissions bénéficier d’un minimum de stabilité, question de mieux contrôler les mouvements du godendard. Ce fut effectivement beaucoup mieux, les dents affutées s’enfonçaient enfin dans l’écorce, d’abord avec beaucoup d’efforts, mais après quelques minutes, comme par magie, la scie a atteint le bois avec une facilité déconcertante qui m’a fait crier de joie, car j’avais commencé à secrètement croire la tâche impossible, à cause de la pente abrupte et compte tenu de l’âge de l’arbre et du nôtre. Malgré mes paroles d’encouragement et mon attitude, ma détermination affichée, le doute avait commencé à contaminer mon sang endiablé, le risque que cette aventure ne se solde par un échec et qu’il faille déclarer forfait me tenaillait et même, m’angoissait, car je ne me voyais pas comme j’étais, petit garçon face à un arbre gigantesque, mais jeune homme incapable de surmonter une épreuve, exactement comme cette fois, quelques années plus tard, où il y avait cette jeune fille en face de moi qui me souriait de toutes ses dents et davantage, sans que je ne parvienne à lui souffler plus de trois mots, écarlate et suffocant, si bien qu’elle avait fini par hausser les épaules et partir en riant avec ses amies, et ça n’a été guère mieux avec Florence.

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Une histoire américaine où les protagonistes s’évaporent dans l’oubli habituel

JAI: Je t’ai raconté cette histoire que mon cousin m’a rapportée à son retour des États-Unis. Des États-Unis d’Amérique?

SAI: Comme s’il y en avait d’autres.

JAI: Mon cousin LAI a traversé les États-Unis d’Amérique, les USA, d’est en ouest, puis d’ouest en est. Il en a vu du pays! Il en a vécu des aventures!

SAI: Des aventures il y en a, même ici il y en a.

JAI: Mon cousin a fait monter un auto stoppeur, je ne ferais jamais ça, surtout aux États-Unis d’Amérique, qui lui a raconté que sa mère, née à Pittsburgh, avait connu une famille qui vivait dans une vieille Cutlass. Pendant deux ans, la famille a vécu dans cette voiture, tu te rends compte! Un père barbu, trente ans, une mère blonde, fatiguée, une fillette huit ans, qui protégeait son petit frère, six ans.

SAI: Contre quoi?

JAI: Contre quoi quoi?

SAI: Elle le protégeait contre quoi, son petit frère?

JAI: Contre ceux qui n’étaient pas gentils avec eux? Contre la peur? Contre les monstres des nuits à la belle étoile?

SAI: Demande à ton cousin.

JAI: Faudrait qu’il demande à l’auto stoppeur de demander à sa mère. Ils ont peut-être échangé leurs courriels. Ils sont peut-être encore en contact. Peut-être amis sur Facebook.

SAI: Qu’est-ce qu’il leur est arrivé, à cette famille?

JAI: Ils ont fini par disparaître. Mon cousin dit qu’ils sont partis en Californie, où ils ont trouvé du boulot. Les enfants ont pu aller à l’école. Ils sont peut-être au collège maintenant.

SAI: Ou pas. Ils pourraient très bien avoir abouti à Seattle, ou à Jacksonville. 

JAI: C’est une histoire qui finit bien.

SAI: C’est une triste histoire.

JAI: On ne le saura jamais.

SAI: Même si on les connaissait, on n’aurait pas su. On n’apprend jamais que les grandes lignes, et on oublie à peu près tout. Tant qu’à raconter n’importe quoi, tu devrais inventer des histoires abracadabrantes. Au moins, on s’amuserait. Puisqu’on ne raconte jamais que des conneries, quoi qu’on raconte. Je dois te quitter, les boulettes sont cuites. Demain, tâche de me raconter une histoire avec un début, un drame, et une fin. Pathétique.

JAI: Bisou. À demain.

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Une souris n’est pas une chouette

MO: Tu étais une souris, j’ai oublié la couleur. Mais une souris, j’en suis certaine.

LU: Tu as perdu la tête? J’étais une chouette. Je mangeais des souris, parfois.

MO: C’était il y a si longtemps. Tu as oublié. On oublie tout.

LU: On ne s’oublie pas. Je n’ai quand même pas tout inventé. Je ne suis pas une fiction!

MO: Non, cela se verrait. Tu es bien toi.

LU: Tu vois!

MO: Mais toi, tu n’étais pas une chouette. Tu n’as jamais été une chouette. Moi qui ai deux fois ton âge, et de bons yeux, et une mémoire propre, je peux en témoigner.

LU: Pas une chouette? Je ne suis plus moi-même alors! C’est ridicule.

MO: Une souris, c’est pas mal. Regarde ce que tu es devenue.

LU: Ce que je suis devenue? J’avais collé des morceaux, j’avais construit quelque chose, mais je devrai recommencer, et comment recommencer sans fabuler?

MO: Tu seras ce que tu t’imagines, et nous en rirons dans dix ans.

LU: Je suis un personnage de bande dessinée.

MO: Ou de roman fantastique, ou de polar, ou d’un fameux film d’action!

LU: Un film philosophico-romantico-comique?

MO: Pourquoi pas! À toi de voir!

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Yvon, Yvan, Yves et le podoscope

​​YVON: Je crois que Marcel est le frère de Jean. J’avais rencontré Aline qui achetait des souliers pour Michel. Aline était très aimable.

YVAN: Marcel était le frère de Jean. Il ne l’est plus.

YVES: L’un de ceux-là était hyper gentil. Malheureusement il est mort il y a deux ans.

YVAN: Je me rappelle de la machine.

YVES: Idem pour moi.

YVON: Marcel vendait des souliers canadiens.

YVES: Mon père n’achetait que ceux-là.

YVAN: Très beaux retours de cette époque. Nous disparaîtrons à force d’y retourner.

YVON: C’était la seule boutique qui possédait un podoscope. On y fourrait le pied pour voir si les chaussures nous allaient.

YVES: Sans protection, évidemment. C’était le bon temps. Yvan a raison, nous disparaissons. Lentement.

YVAN: J’aimais y aller avec ma maman. Il y avait un grand choix!

YVON: C’était un bon gars, un client de la librairie S. et aussi du casse-croûte chez B, de l’autre côté de la rue.

YVES: Moi aussi. Aussi.

YVAN: C’était la boutique de choix pour la qualité. J’en vois des images floues. Retrouvons toutes les images, voulez-vous?

YVON: C’est dangereux.

YVES: Grand risque.

YVAN: Hé oui! Mais, qu’est-ce qu’on aimait voir nos os!

YVES: Aujourd’hui, les rayons X, c’est dangereux.

YVAN: Pas besoin d’être aujourd’hui. Tu nous égares!

YVON: Je viens de trouver!

YVAN: C’était une simple boîte en bois. Un appui-talon, et une fente rectangulaire où l’on glissait le pied. La lecture se faisait en haut de la boîte, inclinée à soixante-dix degrés.

YVES: J’avais oublié et ça me revient. Bons souvenirs! Très beau souvenir!

YVAN: Il y avait un podoscope au bout de la rangée de fauteuils. C’était la seule boutique qui en possédait un. Peu importe où nous achetions les chaussures, nous passions toujours par là pour voir nos pieds. Aujourd’hui avec toutes les réglementations, c’est probablement interdit de s’en servir. Qui s’en rappelle de ce temps?

YVON: On s’amusait à fourrer le pied là dedans, je ne sais plus combien de fois de suite. La quantité de rayons X qu’on a dû prendre!

YVES: C’était la seule boutique où je pouvais me chausser. Je crois que c’est une certitude. À inscrire au tableau des vérités.

YVAN: L’image était en vert. Nous pouvions observer les déformations du pied, mais comment évaluer? Le vendeur n’était tout de même pas podiatre! La première fois, j’y suis allé avec ma mère.

YVES: Nous ne nous en sortirons pas. Nous nous évaporons, et c’est bien dommage, parce que des images me reviennent.

YVAN: À force de balancer dans le temps, on finit en personnages creux, sans attache, même pas en mesure de créer l’illusion.

YVAN: Si peu de choses. Adieu les gars!

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Un grand rire raisonnable et bien placé

VLADIMIR: Commençons, vous le voulez bien, par cette histoire de cette femme qui voulait, sans raison apparente, s’enfuir avec les chandeliers, les sous-verre et les cahiers de notes du grand-père, personne ne la connaissait, mais ce qui est amusant est que pas un de nous de vous ne savait qu’il ne la connaissait pas, ce qui lui a permis, enfin, vous avez entendu ou lu ou vu les détails, pas besoin de tout reprendre depuis le début, ce qui importe et qui importera davantage encore lorsqu’un peu de temps aura coulé, ou dégoûté comme dirait l’aïeul, est d’identifier le véritable mobile du crime, qui pourrait bien finir par nous ruiner tous.

LOLA: Tous!

COCA: Tous tous tous.

ROCA: Autant que nous sommes, nous ne serons plus.

VLADIMIR: À peu près, car si nous pouvons admettre que l’habitude et les années nous aient voilé l’importance des chandeliers et des sous-verre, en ce qui a trait aux cahiers, nous n’avons nulle excuse, depuis la mort du grand-père, nous aurions dû, vous auriez dû, il aurait fallu au moins y jeter un coup d’oeil, après tout il n’y en avait pas tellement, onze ou douze, qui entre les balivernes, les remontrances, les vantardises, les histoires de jambes en l’air, vraies et fausses, cachait probablement la clef d’une fortune dont il a si bien su, pendant tout ce temps où nous l’avons soigné, cajolé, flatté, nous taire l’existence, pour ne nous laisser, dans les papiers officiels, pas même assez pour nous libérer de l’obligation de subvenir à nos moyens par le travail, le marchandage, les manigances.

ROCA: Misère!

COCA: Qui est cette femme?

LOLA: Une intrigante!

VLADIMIR: Il nous faut la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle n’ait percé le secret des cahiers, avant qu’elle ne nous ait tous jetés sur la paille pour fuir à l’autre bout du monde, incognito, sans même se présenter aux funérailles du grand-père qui heureusement, merci grand-père, sont déjà payées de A à Z, un souci en moins, car autrement il nous aurait fallu consacrer le peu que, enfin, n’en parlons pas, nous l’avons évité, et malgré tout ce qu’on dit du cahier, les chandeliers, moi je les aimais bien, je les aurais volontiers pris.

COCA: Et moi les sous-verre, oh oui!

LOLA: Les chandeliers et les sous-verre!

ROCA: Une voleuse, voilà ce que c’est!

VLADIMIR: Pourtant, pourtant, ces aveugles de flics refusent de faire enquête, d’admettre qu’il y a eu vol, détournement de richesse familiale, spoliation de descendants, vous avez vu comme ils ont ri quand nous leur avons parlé des cahiers, ils ont tout de même demandé à Madame Vaugritard, son infirmière, mais la pauvre femme, yeux fatigués, la tête ailleurs, leur a balancé comme ça, pour se débarrasser d’eux, oui c’est ça, pour se débarrasser parce qu’elle n’en avait rien à faire pas de temps à perdre devait se trouver un autre client j’imagine qu’elle n’en prend pas plus de quatre ou cinq vu le temps qu’ils lui demandent, eh bien elle leur a balancé qu’il n’y avait rien dans ces cahiers qu’un compte rendu de ses journées, et des poèmes, que faut-il entendre, grand-père était pourtant un homme sensé, n’avait pas le temps d’écrire des poèmes, pas un gamin, un adolescent en mal d’amourettes.

LOLA: Des poèmes, pouah!

COCA: Des poèmes, quand même!

ROCA: Des poèmes, faites-moi rire!

VLADIMIR: La femme, j’aimerais bien que les flics l’identifient, et nous leur montrerons, à tous, qu’il n’y avait pas de poèmes là-dedans, que grand-père n’était pas un de ces, un comme ces, comment peuvent-ils le calomnier, le pauvre homme, trop mort pour se défendre, pour lever la main et mettre un terme à ces divagations, ils pourraient au moins le respecter, inventer autre chose, et pourquoi une inconnue volerait-elle des poèmes, ah ah ah, permettez-moi, malgré le deuil, de rire à grands coups bien placés, ah ah ah, à nouveau j’y vais, et n’hésitez pas à m’imiter, car c’est tout ce qui nous reste, j’en ai bien peur, un grand rire raisonnable et bien placé, pour une fois, très bien placé.

ROCA: Ah ah ah!

COLA: Ah ah ah!

LOLA: À notre ruine! Buvons!

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Ne me racontez pas d’histoires! 

Maintenant que les folies se sont estompées, retournons à nos moutons. Les histoires se succèdent et se juxtaposent, se suivent et se dépassent, et nous perdons le fil, nous perdons les fils.

F: Il y a cette histoire de personne qui se croyait aimée mais qui était dévalisée.

G: C’est bien triste. Bien triste.

F: Il y a cette histoire d’homme passionné qui a perdu la tête.

G: C’est bien regrettable. Bien regrettable.

F: Il y a cette histoire de camionneur soucieux qui a perdu son camion.

G: C’est bien dommage. Bien dommage.

F: Il y a cette histoire d’amour qui a duré soixante-sept jours.

G: C’est bien joli. Bien joli.

F: Il y a cette histoire de politicien qui a remporté son pari.

G: C’est bien pour lui. Bien pour lui.

F: Il y a cette histoire de falaise qui s’est écroulée.

G: C’est bien fâcheux. Bien fâcheux.

F: Il y a cette histoire d’exploitant qui a exploité.

G: C’est bien dur. Bien dur.

Mais ce ne sont pas de véritables histoires. Des mensonges, de petits mensonges, oui. Il n’y a qu’une seule histoire, découpée, dépecée, vidée.

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Rien de tel qu’une jolie promenade dans les bois 

Z: Comme aujourd’hui n’est que le lendemain d’hier nous irons tous en choeur nous recueillir dans les bois où dorment les ours du moins nous l’espérons car si nous tombons sur l’un deux je n’en parle qu’entre parenthèses entre les tiennes je devrais dire voilà c’est fait nous avons tout en main joueurs fébriles tout est possible la victoire le gros lot mais dès le matin commencent à s’enfiler à s’entrelacer ces millions de fils impossible de s’y retrouver comme je ris je me marre quand je les entends clamer qu’ils ont trouvé le sens et même plus ils disent un sens comme si mais passons ces égarements ces consolations la vie est belle courage courage tout vient à temps à qui sait attendre alors qu’il ne s’agit que d’ouvrir les yeux mais ça évidemment c’est dangereux potentiellement subversif qui sait ça pourrait détraquer la machine un automate qui fait un pas de côté ou pire qui se met à danser la polka sur la chaîne de montage ça serait beau mais ce matin il y a encore toutes les tornades qui s’emmêlent et qui entraînent radeaux et paquebots suffit de savoir naviguer peut-être pourrais-je prendre des cours dites vous connaissez une école vous avez un numéro merci merci je blaguais faut pas me prendre trop au sérieux parce qu’un sens je réussirai à en trouver un parmi les choses mortes.

A: Une promenade dans les bois! Youpi!

Z: N’oubliez pas vos gants, il fait froid.

A: Nous boirons du chocolat chaud en revenant.

Z: Près du feu.

A: Comme sur les cartes postales! Youpi!

Z: Youpi.

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Il n’y a presque rien eu avec une légère teinte rosée 

M: C’est le der des der, aujourd’hui, soyons sérieux, emphatiques, pathétiques.

A: Commençons par le baba, et on passera ensuite au dada.

M: Si tu ne connais pas tes répliques, aussi bien dire lala lala la. On s’y reconnaîtra, et personne ne t’en voudra.

A: Mangeons d’abord. Il serait vain de faire le saut sans protéines.

M: D’abord, le bilan.

A: Tu as raison. Voici.

M: Oui?

A: Je n’ai rien à rajouter. Tu ne voudrais tout de même pas empiler les bouteilles vides? Voici ce que je te suggère. Nous entamons le baba, tu achèves ton blabla, nous comptons, décomptons, recomptons, et nous nous couchons. Ça te va?

M: Je boirais bien un coup.

A: Moi j’ai une folle envie de tricoter, mais je garde ça pour moi. Sois discret, je t’en prie.

M: Il y a eu un début, bang, longue blessure, beaucoup de travail, beaucoup trop, et des anniversaires, comme d’habitude, et des peurs, comme d’habitude, et des sauts, et des atterrissages, et des visites, et des départs, et des courses, et des sommets, et des dents, et un baba.

A: En somme, rien, avec une légère teinte rosée.

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Les soucis d’un camionneur dans la vie d’une femme qui n’a pas le temps

MONICA: Quand j’ai vu le camion débouler sur le boulevard, j’ai bondi en arrière pour ne pas être aplatie sous les roues. C’est là que ma vie a changé.

JANICA: À cause des autres piétons?

MONICA: Évidemment, mais pas que ça.

JANICA: Je me disais bien.

MONICA: En me reculant j’ai marché sur le pied d’une femme à peu près de mon âge air épuisée contrariée je veux dire un état de contrariété permanent quelque chose précédent l’instant tu vois je me suis excusée ses cheveux lui voilaient le visage je ne voyais que les lèvres une bande rouge crispée dure du fer chauffé à bloc j’ai eu peur tu sais peur comme si se dressait devant moi un humanoïde ou peut-être un extra-terrestre comment savoir je n’ai jamais eu la chance de jamais vu ni l’un ni et puis cette femme-là avec ses lèvres dures une vampire peut-être ma petite imagination un peu folle toujours moi ça ça ne change pas tu peux bien rire après la frousse a bien fallu m’excuser pour le pied elle n’a pas bronché rien en elle n’a bronché surtout pas les lèvres de glace ou devrais-je dire de marbre car il faisait plutôt chaud jour d’été ah ah ah le camion était loin maintenant les gens traversaient la rue elle est partie sans un mot sans un regard avait-elle des yeux je ne les ai pas vus c’est vrai qu’elle était grande je n’osais pas j’avoue la dévisager gêne crainte je m’embrouillais je veux dire dans ma cervelle j’imagine que ça se voyait car l’homme oui oui tout est là il y avait un homme derrière elle un inconnu complètement quelqu’un qui était là inconnu de moi d’elle il m’a vue m’a regardée j’allais reprendre mon chemin un peu secouée le camion n’avait pas ralenti pas klaxonné un forcené le feu était rouge il aurait pu nous mais il ne s’est rien passé c’était un de ces camions qui transportent des déchets liquides de larges tuyaux souples un siphon que sais-je je me suis secouée merde j’aurais pu y passer ce n’est pas madame lèvres d’acier qui m’aurait enfin j’étais vivante je le suis encore alors quand il m’a demandé si ça allait j’ai sursauté comment répondre je lui ai dit moi c’est Monica je me disais cette question c’est parce que oui quelque chose sur moi criait au monde faut croire puisque même un inconnu ça criait ou indiquait que ça n’allait pas je n’y pensais pas je me débattais encore dans ce tourbillon le camion l’aplatissement la mort la fin je ne reverrais pas mes parents mon frère toi tous il a souri m’a invité pas un café mais un kombucha pourquoi c’est toujours un café une bière un martini je l’ai regardé enfin je veux dire pour la première fois vraiment j’avais un rendez-vous à l’université mais soudain je n’en avais plus suffit de le décider un kom quoi ses premiers mots n’arrivaient pas à se frayer un chemin jusqu’à ma mais avant de comprendre je l’ai suivi il y avait ce petit comptoir près de la rivière nous avons parlé du camion des camions son frère ou son cousin ou son ami en conduisait un il y a tant de camions j’écoutais sa voix et les enchaînements de mots de phrases ça n’avait pas d’importance je me calmais et même plus il a cru remarquer que le chauffeur du camion parlait au téléphone un main libre selon lui parlait ou plutôt hurlait ou peut-être engueulait ou peut-être dénonçait comment savoir a raté le feu rouge sans le voir n’a pas réalisé qu’il aurait pu peut-être une querelle de couple on pense à ça souvent quand on voit de ces ou encore son patron ou sa banque des soucis de gros soucis il essayait de comprendre il a fini par me toucher la main je l’ai laissé faire je crois que nous avons rit oui sûrement quelques rires malgré les soucis du camionneur et ça allait de soi qu’il y aurait un rendez-vous c’était le lendemain ou plus tard mais pas trop j’aurais voulu t’en parler avant mais j’étais sonnée quand je l’ai revu je lui ai dit tout ça à cause des soucis d’un camionneur nous avons dansé sur la plage depuis je le vois presque tous les jours alors que je n’ai pas vraiment le temps pour ça en ce moment avec tout ce qui s’en vient.

JANICA: On trouve toujours le temps. On perd beaucoup trop de temps à n’avoir pas de temps. Les bonnes choses demandent du temps.

MONICA: Et autres banalités.

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Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus

Rodolphe empile les jours les uns par-dessus les autres, comme des feuilles de papier. À la fin de l’année, il range sa pile de jours dans une boîte en bois bien solide, qu’il ferme à l’aide de clous en acier de deux pouces. Il accumule, comme ça, les jours, année après année, et son sous-sol en est rempli. Il sait qu’il dispose de tout l’espace nécessaire, à moins qu’il ne vive au-delà d’un siècle, et si c’était le cas, il n’hésiterait pas à entreposer ses boîtes dans la chambre d’amis.

La particularité de ces boîtes, c’est qu’elles sont étanches. L’humidité n’endommagera jamais son contenu, et s’il y avait une inondation, l’eau ne pénétrerait pas à l’intérieur. Rien ne peut entrer dans ces boîtes, rien ne peut en sortir. Une fois l’année terminée, Rodolphe repart à zéro.

Rodolphe est une ébauche, et dès qu’il commence à prendre forme, tout est à recommencer. Heureusement, une de ses cousines germaines, celle qui vit en bas de la côte là où la rue principale du village se transforme en chemin rocailleux qui se perd dans les terres, s’occupe de tout. Chaque année, le premier janvier, elle frappe à sa porte, se présente, lui explique qu’elle s’occupera de ses courses, de son ménage, de ses loisirs, de sa santé, jusqu’au 31 décembre. Chaque année, Rodolphe s’étonne, mais finit toujours par acquiescer, et ensuite, par s’habituer.

Quand Rodolphe marche dans le village, il passe inaperçu. Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus.

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