Le grand gagnant de la coupe Stan

À la remise annuelle des prix de l’Association des  professionnels de l’examination des protocoles des stratégies quinquennales nationales, la présidente, Romella Lamel, a présenté la coupe Stan, remise à celui, parfois à celle, mais pas souvent vu le caractère encore fortement patriarcal de la structure organisationnelle malgré la présence d’une femme présidente après trois siècles vingt-deux ans cinq jours d’une domination entièrement mâle, qui s’est illustré dans les magazines en ligne, en papier, entiers.

ROMELLA: Cette année, c’est un secret de coccinelle, nous remettons la coupe Stan à Jean-Christophe Roy!

SALLE: Bravo.

On applaudit, mais légèrement, l’enthousiasme retenu par la déception. Chacun, chacune croit sincèrement qu’il vaut bien Jean-Christophe Roy. Et même plus.

ROMELLA: Jean-Christophe, qui n’a pas de nombril, a su gagner la confiance des, et aussi des, sans parler de la grande, et il ne s’est pas arrêté là, il a, et il n’a pas hésité à, sans compter tous les, ainsi que la et le et les!

SALLE: Bravo.

L’enthousiasme, déjà rachitique, se recroqueville davantage.

ROMELLA: Jean-Christophe, tous vos confrères, toutes vos consœurs, brûlent d’impatience de vous écouter.

On se verse à boire, on se dirige vers les toilettes, on reçoit des coups de fil très très importants.

JEAN-CHRISTOPHE: Je, moi, suis dans mon élément, au cœur de mon, au sommet de ma, fier de, et tous ces liens de l’univers à ma, à mon, à moi, c’est ainsi, depuis toujours je, quand j’étais petit je, et plus tard aussi je, toute ma vie en somme, je!

SALLE: Bravo.

Il ne reste plus que trois personnes dans la salle, un vieil homme dans le fond à droite, incapable de manœuvrer son fauteuil roulant entre les chaises renversées, une dame, en avant, mère de Jean-Christophe, un concierge qui a commencé à ranger, croyant, à voir la salle se vider, que la réception était totalement, proprement et glorieusement, terminée, espérant pouvoir quitter un peu plus tôt ce soir pour rejoindre Manuelle qu’il a rencontrée il y a une semaine et avec qui il a prévu un cinéma, un verre, une promenade, même si tout cela les mène au petit matin, puisqu’elle ne travaille pas demain, puisqu’il a pris congé demain, alors quand il s’est rendu compte que ça parlait toujours là devant, pour ne pas perdre contenance, il a poursuivi son travail, discrètement, comme une chose allant de soi, car rebrousser chemin serait avouer une faute alors qu’il ne voyait pas où était la faute de ranger quand il n’y a plus personne à part cet orateur qui de toute façon n’a rien vu, qui croit s’adresser à une foule, au pays tout entier, et quoi d’autre, allez deviner.

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Vaut mieux Chantebois que la Côte-à-Ferland

Dring dring. Que commence la classe! Littératures du monde. Les élèves bougonnent, ouvrent leurs livres, leurs cahiers. Soupirs, bâillements, flirts. Devant, le professeur Colonel Pix (on soupçonne qu’en privé, lorsque les lourdes portes du bunker qui lui sert de bungalow sont refermées, le Colonel Pix sourit, mais cela est une rumeur, évidemment).

COLONEL PIX: Aujourd’hui, nous nous pencherons sur nos cahiers ainsi que sur le mouvement des marcistes. Quelqu’un peut-il me dire de quoi il s’agit?

ÉLÈVE A: C’est le mouvement des martiens descendus sur les Champs de Mars en 1999.

Rires étouffés.

ÉLÈVE B: C’est le mouvement des révolutionnaires judéo-chrétiens du VIe siècle.

ÉLÈVE C: C’est le mouvement de ceux qui en ont marre!

TOUS: Comme nous!

COLONEL PIX: Sédition! Élèves A, B et C, ramassez vos affaires, et direction bureau de la direction!

Moqueries chuchotées, rires retenus.

COLONEL PIX: Silence! La littérature, c’est sérieux!

ÉLÈVE Z: Monsieur! Monsieur! Moi je sais! Moi je sais! Interrogez-moi!

COLONEL PIX: Quelqu’un d’autre connaît la réponse? Non? Encore une fois, Élève Z, c’est à vous. On vous écoute.

ÉLÈVE Z: Le mouvement des marcistes, c’est le mouvement qui regroupe des écrivains, des peintres, des photographes, des sculpteurs, des chansonniers, des pâtissiers, des décorateurs, des électriciens, des architectes, des journalistes, des mécaniciens. On les appelle les marcistes parce qu’à l’époque, c’était au XXe siècle, dans le troisième quart du XXe siècle pour être plus précis, ils se réunissaient au Parc Saint-Marc, sur une table de pique-nique, devant le terrain de mini-putt.

COLONEL PIX: Bravo Élève Z. Vous irez loin. Au moins jusqu’à Chantebois.

ÉLÈVE D: Chantebois, c’est à dix kilomètres seulement. C’est pas loin.

COLONEL PIX: Élève D, qui vous a donné la parole? Direction la direction!

Brouhaha, et rires très très étouffés.

COLONEL PIX: Vaut mieux Chantebois, n’est-ce pas, que la Côte-à-Ferland? Petits ignares, j’imagine que vous ignorez que c’est à Chantebois qu’on garde, dans ce fameux musée, la table de pique-nique des marcistes?

Une classe de grands yeux ronds, aux couleurs peu variées.

COLONEL PIX: C’est ce que je me disais. Ceux d’entre vous qui auront la chance d’admirer cette table pourront peut-être espérer, un jour, comprendre tout le sérieux de la littérature. Et cesser de rire pour de bon.

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Comme un rapace fond sur un rat

Ce vendredi 25 septembre, nous avons cru que notre monde s’écroulait.

08:45 Un professeur de physique se présente en classe vêtu d’une robe de chambre jaune canari, grande ouverte sur un slip vert lime. Il annonce à ses étudiants que rien ne se perd, rien ne se crée.

10:32 Le chef de la police de S., qui doit témoigner dans une importante affaire de jaunissement d’argent, se présente en cour vêtu d’une robe de chambre jaune canari, dont les pans battent ses flancs, laissant apercevoir un caleçon lilas à bandes vert pomme.

12:00 Sur le coup de midi, le présentateur du journal télé entre en ondes en courant, engoncé dans une robe de chambre jaune canari, dont la ceinture est dénouée, dévoilant un sous-vêtement bleu ciel à rayures jaunes et rouges, alternées.

13:15 Devant cette situation inédite, le ministre de l’Intérieur convoque une réunion d’urgence au sommet pour 14:00.

14:00 Réunion d’urgence au sommet: le secrétaire personnel du ministre de l’Intérieur surgit dans une robe de chambre jaune canari qui laisse entrevoir, dans son flottement, un dessous aux reflets dorés.

14:10 Après un bref instant de commotion, les gardes s’emparent du secrétaire, le menottent, l’isolent dans une des tours du château.

14:45 Les membres du gouvernement réunis d’urgence décrètent que la nation fait face à une attaque organisée qui vise à déstabiliser quelque chose. On ne s’entend pas, toutefois, ce qui pourrait être déstabilisé, aussi, cet élément est absent de la déclaration officielle. Par prudence, on frappe d’interdit le port en public de robes de chambre jaune canari.

15:02 Dans un geste de défi sans précédent, le maire de la plus importante ville du pays se présente devant ses concitoyens enrobé dans les vêtements proscrits. Les forces de l’ordre, indécises, ne procèdent pas à son arrestation. Le maire caracole, batifole, impunément.

15:35 L’exemple du maire fait boule de poussière, et aux quatres points cardinaux se multiplient les apparitions de robes de chambres jaune canari.

16:01 Devant cette désobéissance incivile, le ministre de l’Intérieur, dont l’avenir est prometteur, annule son décret et court enfiler sa robe de chambre jaune canari.

17:39 Il n’y a plus rien à signaler depuis une heure trente-huit minutes.

22:43 Il n’y a plus rien à signaler depuis la dernière fois.

23:59 Le jour s’achève, sans qu’aucune robe de chambre jaune canari ne soit apparue dans le  merveilleux royaume magnifique.

Ce samedi 26 septembre, nous dormons dans une paix retrouvée. Sauf que nous savons maintenant que le pire veille au grain, pour fondre sur nous comme un rapace sur un rat.

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L’appartement

N1: Un meublé. Une seule pièce, à part la salle de bain et la toilette, ensemble juste à côté de la porte d’entrée. Dix-huit mètres carrés. Dans le coin gauche, ce qui tient lieu de cuisine.

N2: À gauche, une fois qu’on a atteint le fond de l’appartement, c’est-à-dire, la partie chambre à coucher et living room combinés.

N1: Bien sûr. Donc cuisine, deux placards au-dessus de l’évier, tout en bois pressé, laminé de mélamine blanche, petit évier d’acier inoxydable, petit four micro-ondes blanc, petite table, mélamine banche, un mètre carré, qui se replie sur le mur lorsqu’elle n’est pas utilisée. Elle est repliée en ce moment. Deux tabourets. Viennent aussitôt, le long du mur de gauche, deux fauteuils club aux bras élimés, dont l’un a le coussin renfoncé parce que les planches qui soutiennent les ressorts ont lâché. Face à ces fauteuils, sur le mur de droite donc, la seule fenêtre de l’appartement, sous laquelle se dresse, côte à côte, une bibliothèque et une table de travail. De vieux livres jaunis, pêle-mêle sur la table et sur les tablettes de la bibliothèque, Breton, Balzac, Sartre, Simon, Duras, Miron, Gauvreau, Brossard, et plusieurs autres dont on ne voit ni le dos, ni la couverture. Une vieille lampe sur la table, dont l’abat-jour jauni diffuse une lumière sale. Devant cette lampe, un cahier ouvert, posé en diagonale par rapport au bord de la table.

N2: C’est sombre. Même l’ampoule nue du plafond semble incapable d’éclairer suffisamment ce tout petit espace.

N1: Le soleil entre pendant trente-deux minutes en hiver, presque une heure en été. L’unique fenêtre laisse alors pénétrer, dans l’angle supérieur, un rayon tremblotant. Le reste du temps, pas un rayon n’éclaire la pièce, puisque la fenêtre fait face à un mur de brique, et que l’allée entre les deux immeubles fait à peine un mètre de large. D’ailleurs, cette allée est source de désagréments pour les locataires des deux immeubles, parce qu’on y retrouve régulièrement des rats morts, et alors ça sent pendant des jours parce que personne ne vient les enlever.

N2: Et tout au fond de la pièce, le futon, qui se plie pour faire divan, qui se déplie pour faire lit. L est étendu sur le futon déplié, les yeux au plafond, mains derrière la tête. Immobile.

N1: Dans le cahier, sur la table, quelques phrases. Aimer Florence? Éviter cela à tout prix! Retrouver la raison, m’éloigner, me concentrer sur mes travaux. J’y perdrais temps, paix et santé. Je ne suis pas désespéré à ce point! Pas au point de m’abandonner à ce jeu impitoyable qui finira par me broyer. Je le vois, je le sais. Aimer Florence! Comme si cela était possible! Comme si cela était désirable!

N2: Trois coups à la porte. L se lève en sursaut, regarde l’heure. Plutôt que de répondre, il fait couler l’eau du robinet, se verse un verre d’eau qu’il boit d’une traite. On frappe à nouveau. Il hausse les épaules, allonge les quelques pas qui le séparent de la porte, ouvre. Florence. Je peux entrer? Il s’écarte, et sans un mot elle s’avance dans la pièce, saisit un livre au passage, se laisse choir dans un des deux fauteuils, ouvre le livre, lit à voix haute. L’air perplexe, il s’assied dans le fauteuil libre.

N1: Ils lisent ainsi, à voix haute, toute la soirée, une partie de la nuit. Elle se lève, s’allonge sur le lit, s’endort tout habillée. Il l’observe longtemps, avant de se décider à quitter son fauteuil. Au passage, son œil tombe sur le cahier ouvert. Il le referme d’un doigt, le pousse sous une pile de livres. Il retire son pantalon, ses chaussettes, mais garde son caleçon et son t-shirt, enjambe le corps de Florence, et s’allonge dans le mince espace entre elle et le mur.

N2: À son réveil, Florence n’est pas là. Peut-être a-t-il rêvé?

N1: Tu rigoles? Nous avons tout vu. Tout. Tu le sais bien.

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Les blocs de granite

On ne badine pas avec la question des logements. Dès qu’on laisse le sien sans surveillance plus de deux heures, on risque de le perdre. C’est ainsi. La règle, c’est l’absence de règle. C’est embêtant, puisqu’il faut maintenant compléter sa journée de huit heures de travail en une heure trente. Parfois on y arrive, souvent, on échoue. Alors, c’est la course, on roule à cent cinquante dans une zone de trente, pour ne pas perdre son logement. Un logement est si vite perdu.

Je n’ai pas perdu le mien aujourd’hui. Tant mieux. J’ai préparé un excellent plat de pâtes aux fruits de mer.

Je n’ai toujours pas perdu le mien, même si je m’en suis absenté durant deux heures dix minutes.

Je t’ai pas perdu le mien. Hourra, ma sœur et sa copine me rendront visite ce soir.

J’ai perdu le mien. Pourtant, je ne m’étais absenté que deux heures et deux minutes. Ils sont rapides. Quand je suis arrivé, les employés de la firme transportaient le bloc de mes biens.

Chaque locataire évincé perd tout. Ses meubles, et tous les bidules de la cuisine, et tous les bidules de la salle de bain, et tous les bidules qu’on lit, et les vêtements. Tout, sans exception. Ils en font un bloc, un mètre cube. Granitique. Ils possèdent une de ces étonnantes presses, qui écrase tout en aspirant la moindre parcelle d’humidité. Vos possessions retournent à l’âge de pierre.

Parfois, quand ils ont affaire à des locataires minimalistes, il leur en faut deux, et même trois ou quatre, avant d’obtenir un mètre cube. Ce n’est pas que j’aie beaucoup de meubles, non. Ce sont mes livres. Ils ont peut-être obtenu un extra, en plus de leur mètre cube.

La firme utilise ces blocs granitiques pour construire des tours dans lesquelles ils logent les employés de la firme. Pas nous, jamais.

Nous, nous nous retrouvons ensemble sous le pont. Mais c’est surpeuplé depuis longtemps, alors il y a des rixes, des vols, des meurtres. Il y a aussi un petit groupe, un habitant du sous-pont sur dix, qui s’engage dans le bataillon révolutionnaire. Ils se gonflent les poumons, ils soufflent une chanson, et c’est ainsi que gronde la révolution. Paraît-il. Comme je n’ai plus d’emploi, tous les habitants du sous-pont perdent le leur, je m’ennuie. Je m’engagerai peut-être dans ce bataillon, et nous attaquerons la tour bâtie à même nos blocs.

Même si les autres se moquent de nous.

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L’amoindrissement émotif instantané

G: J’aimerais que tu cesses de rire, que tu m’écoutes. Tout cela exige du courage, du morcelage.

H: Je veux bien. Je ne ris pas. Je respire à peine. J’écoute le vent. N’entends-tu pas un léger fléchissement dans le chant du vent?

G: Tu fuis! Tu ne me laisses jamais te parler de mes émotions! J’en ai une pleine valise, et un camion, et j’en empile dans l’entrepôt, je ne sais plus où tout ranger!

H: Du matin au soir, tu n’as que ça aux lèvres. Alors j’entends. Mais toi, ne perçois-tu pas un grondement? Ténu, à peine perceptible.

G: Je souffre, moi! Personne ne saisit les ondes de mes émotions!

H: Oui, c’est véritablement un grondement. Parle un peu plus fort, qu’as-tu dit?

G: Mes émotions, je…

H: Oui, tes émotions. Tu en as de toutes les couleurs, et des rondes, et des rectangulaires, et des cruciformes.

G: Pourquoi est-ce que tu cries? Pourquoi devons-nous crier?

H: Là-haut, regarde! C’est ce vaisseau. Les Wildiniens qui remettent ça. Je croyais que la guerre était terminée.

G: Je ne t’ai jamais avoué, au sujet de… au sujet de l’odeur de mes émotions, je…

H: Écartons-nous, tu veux bien? G! Viens, ils bombardent à nouveau. Ces imbéciles.

G: L’odeur, tu ne veux pas que je…

H: G! C’est très très moderne ton truc. Très post, très très post. Très post post. Mais suis-moi. Nous allons y passer!

G: Mais moi, ma… mon… je…

H: G! Je me sauve! Je cours!
G: Comme d’habitude, tu…

H: G? Où es-tu? Non! C’est pas vrai! C’est toi, ce petit truc brunâtre?

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Jusqu’au grand étouffement final

Dans la salle d’audience du Tribunal de Dampaul-sur-Plavry règne une ambiance de terreur. Pendant quelques minutes, on n’entend que les gardes qui griffonnent des articles à paraître dans le prochain numéro de la Voix de Dampaul-sur-Plavry, et un rat qui grignote un bout de pain tombé sous un banc. Mais ça ne dure pas. Les juges entrent en scène, et tous doivent se lever, s’asseoir, se relever, se rasseoir, se relever, se rasseoir, comme cela se faisait dans l’église de Dampaul-sur-Plavry au siècle dernier.

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: Vous êtes condamné à manger chacune des pages de votre livre, jusqu’au grand étouffement final!

HÈRE: C’est improbable! J’ai respecté toutes les règles du Grand guide des écrivatailleurs publié par les Éditions Sacrées de l’Acceptable! Tout lu jusqu’à l’encombrement total!

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: C’était le guide de la semaine dernière, jeune insolent! Les Éditions Sacrées de l’Acceptable ont été liquidées! Autodafé de leurs livres! La morale évolue, jeune ignare! L’ancienne a été abattue, suspendue, confondue.

HÈRE: Il y a malentendu! Si j’avais su, cette nouvelle morale, je l’aurais lue, et puis sue, et puis eue! Accordez-moi votre clémence, et je ferai amende honorable! Ma pensée sera convenable, je vous le promets, je vous offrirai une œuvre admirable, irréprochable.

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: Assez palabré! Votre œuvre a scellé votre sort! Gardes, emmenez cet animal, et conduisez-le sur l’échafaud des étouffements. Qu’il y mange ses horribles pages, honte de notre village!

Les gardes posent leurs stylos, s’emparent du condamné et disparaissent par une porte latérale qui donne directement sur un couloir labyrinthique qui se tortille et s’entortille jusque sous la grande place, où il débouche sur un escalier de pierre froide qui mène directement sur l’échafaud, devant lequel la foule attend depuis de longues heures.

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C’est vachement mieux, la théorie

LIAM: J’ai huit ans et je suis bien heureux de ne pas avoir à travailler dans une mine.

JUSTIN: Pourquoi aurais-tu à travailler dans une mine?

LIAM: Pourquoi à ton avis?

JUSTIN: Pour extraire des trésors et ne pas aller à l’école.

LIAM: Intéressant. Je n’y avais pas pensé.

JUSTIN: Alors pourquoi?

LIAM: Vois-tu, si je travaillais dans une mine, cela nécessiterait une quantité non négligeable d’énergie, de dépense calorique, et je me retrouverais à la brunante, comme en ce moment, incapable d’activer ces neurones indispensables à l’élaboration de ma stratégie de développement continu, ce qui, par rapport à toi par exemple, me distancerait à tel point que la confusion s’emparerait, inexorablement, de mon esprit et noierait toute velléité de progression.

JUSTIN: Inexorablement.

LIAM: Sans compter le déclin physique, car la quantité de protéines dont aurait besoin, théoriquement, mon corps pour soutenir à la fois sa croissance et son travail serait telle qu’il s’avérait impossible, faute de temps et de capacités digestives et probablement de moyens, d’absorber les aliments, pourtant, théoriquement je le répète, nécessaire à ce rythme peu orthodoxe de croisière. Métaphoriquement.

JUSTIN: Bien sûr. Métaphoriquement.

LIAM: Alors tu comprends mon bonheur?

JUSTIN: C’est aussi le mien. Nous sommes heureux. Quoique je déteste mon petit frère. Il a fait tomber mon ordinateur, l’écran s’est fracassé, mes parents ne veulent pas le remplacer.

LIAM: C’est horrible. Revenons à la théorie, veux-tu?

JUSTIN: Oui, c’est vachement mieux, la théorie. C’est comme se fermer les yeux, en mieux.

LIAM et JUSTIN: Nous sommes heureux. Voilà. Un deux trois, heureux. Un deux trois, heureux. Un deux trois, heureux.

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Histoire de fleurs mortes dénuée de sens et de symboles

Chaque matin depuis un mois, je trouve une fleur morte sur le pas de ma porte. Ça varie. Parfois, c’est une rose. Rouge. Rose. Blanche. Jaune. Orange. Parfois, c’est un œillet, une marguerite, un tournesol, un lys, même une fleur du paradis, un pissenlit, une jonquille. Trente fleurs, pas une pareille, et ça continue. Toujours des fleurs mortes, c’est certainement un signe. Mais de quoi?

Après une semaine, ça a commencé à m’inquiéter. J’ai cru qu’on m’envoyait une malédiction, un message haineux, une menace. Je me suis donc levé tôt pour surveiller. Moi qui travaille tard tous les soirs, je me suis levé à six heures. Faut croire que ce n’était pas encore assez tôt: la fleur morte était déjà là. Je me suis donc levé à cinq heures. La fleur y était déjà. Je me suis levé à quatre heures, à trois heures, la fleur était toujours là. Le mystérieux ou la mystérieuse fleuriste me surveillait probablement, continuellement. J’en tremblais. Comment trouver le sommeil, dans ces conditions.

J’ai donc fait installer une caméra, pour enregistrer le moindre mouvement sur le pas de ma porte. J’y ai vu deux chats, un écureuil, mais pas de fleuriste. Au matin, il n’y avait pas de fleur. Pas devant cette porte. L’étrange personnage l’avait plutôt déposée sur le pas de ma porte arrière.

J’y ai installé une caméra aussi, mais la fleur s’est retrouvée sur le pas de la porte du côté. Trop facile. Ça finit par me coûter cher de caméras, mais avais-je le choix! 

Une fois toutes mes caméras installées, j’ai cru que ça y était, que j’avais enfin découragé l’intrus. Le lendemain matin, je ne voyais de fleur nulle part. Eureka, me suis-je exclamé. Prématurément.

La fleur avait été déposée sur l’appui de la fenêtre de ma chambre à coucher. Sans que je n’entende le moindre bruit!

À la quantité de fenêtres qu’il y a autour de la maison, ça ne vaut pas le coup. L’achat de caméras, et tout le système qui y est connecté finirait par me ruiner. J’ai donc abandonné.

J’ai décidé de ramasser les fleurs mortes pour en faire des bouquets. Des natures mortes. C’est quand même pas mal joli, j’en reçois des compliments. Je suis d’ailleurs en train de mettre sur pied un site internet, où je vendrai mes créations.

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Le carré littéraire du bas village des Pinsons

Au carré littéraire, la table est en érable canadien, et les pattes de la table sont en chêne français. Elle fait deux mètres par deux, et ses limites physiques déterminent le nombre de membres du carré littéraire. On peut, habituellement, asseoir quatre personnes sur chacun des côtés de la table, ce qui nous donne un total de seize membres. Quand il y a des membres rachitiques, vraiment très minces, maigres, cadavériques, on peut ajouter un membre supplémentaire. À l’inverse, si des membres prennent du poids, mais beaucoup de poids, il nous faut alors, et nous le regrettons (pour la forme), exclure un ou plusieurs membres, selon l’importance du surpoids. Nous n’éjectons pas nécessairement le dernier arrivé. Le malheureux élu sera celui, ou celle, qui aura reçu le moins d’appuis. Cela se fait, pour éviter les frictions ultérieures, par scrutin secret. Chacun écrit les noms des membres, par ordre de préférence, en attribuant un nombre, de un à seize. Nous additionnons les résultats pour chaque membre, rigoureusement, et celui ou celle qui reçoit le total le plus élevé doit partir. Ouste! Qu’on ne te revoit plus! Hier, Oje a dû quitter son siège. Personne, à part lui-même, ne l’aime. Il avait obtenu deux cent quarante et un, soit quinze fois seize, plus un, le nombre qu’il s’est lui-même attribué. Du moins, c’est la conclusion logique, non? Car il n’aurait certes pas voté pour s’exclure lui-même, ce que ses chaudes larmes, lors de son départ, semblent indiquer.

Le carré littéraire du bas village des Pinsons a donc repris ses activités ce soir. Il a été décidé que dorénavant, au bas village des Pinsons, le champ de la fiction s’étendrait aux auteurs eux-mêmes. Qu’on en prenne note, désormais les auteurs, tous les auteurs, et les autrices aussi, sont de la pure fiction, des personnages. C’est le cas, donc donc donc, de Oje Lanbe, qui est un Paul Claudel lorsqu’il écrit, un Gros-Jean comme devant lorsqu’il joue au poker, et un Ti-Coune lorsqu’il zieute ses voisines du rang des Oliviers.

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