Quand il ne reste plus que le squelette, c’est qu’il est temps de rentrer

Ce soir, j’ai pris mon vélo, j’ai pédalé pendant deux heures, pour me rendre compte que vingt personnes, dont j’ignorais tout jusque là, pédalaient derrière moi.

J’ai bien voulu leur parler, établir une communication, créer des liens. Mais un nuage de moustiques s’est abattu sur moi.

J’ai souri bêtement, en battant l’air de mes longs bras. Du regard, je les suppliais de ne pas partir.

Finalement, j’ignore ce qu’ils ont fait, s’ils m’ont observé jusqu’à la fin, ou s’ils ont poursuivi leur chemin.

Les moustiques ont si bien fait, qu’au bout de douze minutes trente-deux secondes, il ne restait plus rien de mon corps.

Pardon, oui. Il restait le squelette. C’est vrai.

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Les grands défis de l’écriture

Bientôt, je me remettrai à la correction de ce livre interminable, illisible, beaucoup trop lourd, avec lequel j’assommerai tous mes voisins, les uns après les autres. Couverture rigide, ça cognera dur, il y aura des victimes. En série.

GINA: On t’emprisonnera.

On me félicitera. Le président me décorera, je recevrai des invitations d’un bout à l’autre du pays, et même au-delà, jusqu’en Patagonie. Enfin la fortune!

GINA: Mais, on t’emprisonnera!

Sale langue. Ne vois-tu pas que je place, jour après jour, un boulon dans la machine qui me protégera de tout? Et quand jusqu’au président te célèbre, le cachot n’est pas à craindre.

GINA: Pourtant, tu le seras, emprisonné.

Quand j’aurai terminé de la bricoler, ma machine, elle remuera toute seule. Automate. Elle n’aura plus besoin de moi, on m’oubliera, même les voisins assommés m’oublieront. Je coulerai des jours tranquilles, à écouter les vagues, à boire des cocktails, à caresser des ventres chauds. Jusqu’au trépas.

GINA: On t’enterrera.

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Mon destin a basculé, pendant 5 minutes

Mardi matin, je suis entré au café, il y avait quatre ou cinq personnes assises, et comme d’habitude, ceux qui passaient cinq minutes, repartaient, je ne demandais rien de plus qu’un café, quand il est arrivé, ce grand escogriffe, je ne l’avais jamais vu ici, jamais vu nulle part, a commencé à m’entretenir de passé, de futur, comme s’il me connaissait, je hochais à peine la tête, poli, il insistait, je lui ai dit pardon, je ne veux pas, je ne peux pas, il faut que je, mais déjà il était question de paix mondiale, d’armement, de conflit entre nations, et soudain j’avais un rôle à jouer, mais pourquoi, pourquoi, pourquoi, qui êtes-vous, c’est là que je me suis rendu compte qu’il m’observait d’un regard apocalyptique, il y avait en lui une puissance biblique, vous savez ce bouquin que ma grand-mère lisait autrefois, les personnages étonnants, grandioses, j’ai failli le suivre, grimper sur son char et partir en guerre contre les guerriers, mais mon téléphone a bippé, Layla, je lui ai écrit que j’arrivais, et quand j’ai relevé les yeux, il avait disparu.

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Le tueur du bout du rang

Son champ descend jusqu’au chenal. C’est là qu’il enterre ses morts.

ROL: Ses morts?

Une enquête est en cours. Il semble qu’il est toujours actif, toutefois. Rien ne peut l’arrêter.

ROL: Des morts?

Il y a aussi des mythes. Mais tu sais, la vie, c’est pas toujours du solide. Chez lui, en tout cas, ça prend des tournures imprévues.

ROL: Ça meurt.

Allons danser, n’y pensons plus. Allons boire, n’en parlons plus.

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Bon voyage mon ami

Je pars en voyage.

AUBE: Pourquoi?

Pour les photos que je ramènerai. Je les classerai dans un fichier qui portera le grand titre “VOYAGES”, sous-titre “SUD-OUEST”, et il y aura ensuite plusieurs sous-sous-titres, selon les couleurs dominantes des photos, comme “ROUGE”, “VERT”, “BLEU”, et selon les résultats, il y aura peut-être des “TURQUOISE”, “FUSHIA”, “LILAS”, tu vois?

AUBE: Voyager pour des photos, seulement pour des photos?

Ton étonnement m’étonne, j’avoue que je ne le conçois pas. Et puis, comment pourrais-tu savoir, tu ne voyages pas! Je ne t’ai jamais vue quitter le quartier. Sédentaire.

AUBE: Mais l’aventure? Les découvertes? Les rencontres? Les expériences?

En photo! Tout sera photographié, immortalisé, catalogué. J’aurai le monde au creux des mains. Quand je reviendrai, tu comprendras.

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L’ennui

Répétition illusoire. Le prisonnier regarde, du matin au soir, sous une lumière unique, une grande roue qui tourne. Mouvement continuel. Changements imperceptibles. L’œil qui refuse de voir, ne le peut plus.

GAL: Faudrait le libérer. Il va mourir tout fripé.

Le prisonnier restera là où il est. Les secours ne viendront pas de l’extérieur. Le nourrir de sarrasin, jusqu’à la fin.

GAL: Quand nous partirons, alors?

Il n’y aura plus personne pour parler de lui. Il n’existera plus.

Les radoteurs de la place grise

HU: Glorieuse épreuve qui nous a tous mis en péril. Tu t’adosses à ma dévotion, et tu mutiles mon zèle.

JU: J’ai déjà entendu cette chanson. Demain, pourrais-tu nous chanter autre chose?

HU: Je laboure, ingrat. Me voilà quasi nu sur la place publique, où il n’y a plus personne depuis longtemps. Sommes-nous seuls? Et si tu mourais? Et si je mourais? Même l’herbe s’est enfuie, les arbres sèchent, le ciel a ce teint de cendre qui me rappelle les yeux de ta femme.

JU: Tu m’écorches les oreilles. Nous avons une charrette, nous pouvons nous y coucher.

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Le désordre

Ma mémoire me tarabuste. Elle est remplie, comme toutes les mémoires. Mais c’est le fouillis. Tout y est jeté pêle-mêle. Il y a, là-dedans, des voitures, des écoles, des livres, des bicyclettes, des amis, des amours, des rues, des villes, des maisons, des appartements, des souffrances, des blessures, des batailles, des hontes, des voyages, des départs. J’ai tenté de les écrire, mes mémoires, comme ça se fait. Ça donne quelque chose comme ça: les freins de la Ford pleurent chaque fois que Carole range ses pieds sous la bibliothèque où je n’ai jamais installé la victoire tombée des pins géants. Ça n’a aucun sens. Alors, vaut mieux garder le silence.

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Suffit de maintenir la cadence

WASTA: La joie avec l’industrie du livre, c’est l’industrie.

YOUSTO: Il y a des livres que j’aime. La collection Le Petit Philosophe, et le Guide de l’automobile.

WASTA: Et la littérature? L’industrie de la littérature?

YOUSTO: Oui, bien sûr, je te l’ai dit, le Guide de l’automobile. 2022.

WASTA: Comme tu veux. Mais le roman? L’industrie du roman?

YOUSTO: Celle-là, elle en consomme des arbres! Tu as déjà vu ça? Non? Mon vieux, faudra que je t’y emmène. C’est de l’autre côté de la ville, dans le parc industriel. C’est épatant. Ils empilent des troncs de sapin dans une grande cour, et avec une régularité irréprochable, les troncs entrent dans l’usine sur un long convoyeur. Tu devrais entendre les bruits à l’intérieur! L’été, quand les fenêtres sont ouvertes, on entend tout. Ça cogne, ça chauffe, ça cogne, ça creuse, ça cogne, ça colle. Et ça jure. Beaucoup. À l’autre bout de l’usine, chaque jour, ils sortent cent palettes remplies de livres. Vingt-cinq palettes de livres bleus, vingt-cinq autres de livres blancs, vingt-cinq de livres jaunes, et encore vingt-cinq de livres jaunes.

WASTA: Faudra que tu m’y emmènes, et plus tôt que tard. Moi, l’industrie du livre, ça me passionne.

YOUSTO: Ils embauchent, si ça t’intéresse. Emplois syndiqués, oui, monsieur, avec de ces conditions de travail! Vacances, jours de maladie, et une semaine lorsque tu te maries.

WASTA: Tu crois que j’ai une chance?

YOUSTO: Ben oui, comme n’importe qui. Opérateur de convoyeur, responsable des machines à papier, aides en tous genres, écrivains, dactylos, imprimeurs, emballeurs. Si tu sais maintenir la cadence, tu n’auras pas de problème. T’es pas plus fou qu’un autre, je ne vois pas pourquoi ils ne t’embaucheraient pas.

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La morale y’a qu’ça!

CAROLE: J’aimerais que tu m’écrives une histoire avec une morale positive, quelque chose qui sent le froment, l’avoine, le foin et le patrimoine.

JEANNE: Misère, ma toute belle! Tu m’écorches les oreilles. Je ne goûte pas, au petit matin, des apparitions à chaque tournant, au creux de chaque vallon!

CAROLE: Pourtant, tu pourrais entonner de ces pensées inspirantes, celles qu’on peut imprimer sur des t-shirts, des porte-crayons, des cubes et des pierres!

JEANNE: À d’autres ces vices grossiers!

CAROLE: Tu te dépouilles de tes vraies richesses, ma vieille. La morale, y a que ça.

JEANNE: Mon zèle redoutable se tarit dans la pestilence et l’élasticité de la jeunesse.

CAROLE: Jeunesse! Tu la flétris par tes inclinations, ton refus de la vocation.

JEANNE: Fléaux, petits tas d’afflictions, monticule d’amertume.

CAROLE: Tu délires. Devrais-je sévir, ou m’apitoyer?

JEANNE: Croque des notes, ravissante phosphorescente au charme bien profond, tu compromets le triste assemblage de vilenies qui panse la virile parole.

CAROLE: Sans morale, on ne te souffrira plus!

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