Pour tout dire, je vois avouer que je me débats avec un dilemme depuis trois jours. J’écris cette histoire, j’en suis à la page 253, là où la vie de mon héron subit une secousse inimaginable. Il s’apprête à rencontrer la héronne, et ensemble, ils s’envoleront vers la plus merveilleuse des héronnières. Mon dilemme, le voici: dois-je maintenir le beau temps ou pas? Ça fait 253 pages qu’il fait beau, et je me dis que ça frise le ridicule. Un peu de pluie viendrait équilibrer les jours, non? Évidemment, c’est pas pour faire pousser les fleurs et le gazon. Ça, je peux les faire pousser en claquant des doigts. En l’écrivant, simplement. Mais avec de la pluie, on y croirait, à mon histoire. Pluie? Soleil? Pluie? Soleil? Zut! Ce sera du soleil! Tant pis pour les puristes, il fera beau. Tant qu’à y être, je le maintiens, le soleil, toute l’année. Oui, monsieur, oui, madame. Cette année, il n’y aura ni automne, ni hiver, ni printemps. Que de l’été. Ainsi en ai-je décidé. Il y aura du soleil quand les hérons seront joyeux, quand ils seront tristes, quand ils se fâcheront, quand ils désespéreront, quand ils s’envoleront. Du soleil, rien que du soleil! Parce que j’aime ça.
Archives de l’étiquette : microfiction
Le maillot bleu
RON: Je n’ai jamais fait cette expérience, dire la vérité.
LENA: Tu vas me dire que tu veux sauter dans la piscine avec moi?
RON: Je ne sais pas nager. Vraiment.
LENA: Donc, jusqu’ici, tu mentais.
RON: Je crois, oui.
LENA: Regarde-moi dans les yeux, pose tes mains sur mes épaules, et dis-moi la vérité.
RON: Je n’ai jamais fait cette expérience. Je ne crois pas que je commencerai aujourd’hui.
LENA: Tu aimes mon maillot? Je l’ai acheté en pensant à toi. Quand tu m’as annoncé que tu nous rendrais visite, je me suis dit, il voudra sauter dans la piscine, il me faut un maillot. Alors, dis, tu l’aimes?
RON: Le bleu te va à merveille.
LENA: C’est vrai, ça? Ou tu mens encore?
RON: Laisse-moi te regarder. Oui. Vraiment. Laisse-moi te prendre en photo, puisque tu l’as acheté en pensant à moi. Voilà. Comme ça, j’y repenserai dans un mois, lorsque je retournerai dans l’est. J’y repenserai dans un an, dans dix ans.
LENA: Dans dix ans? Je serai vieille.
Et la littérature?
Aline a abandonné la littérature parce qu’elle avait mal au postérieur. Nerf sciatique coincé, impossible de rester assise plus de dix minutes. Quant à écrire debout, ou couchée, c’était hors de question. Elle ne pense bien que lorsque toutes les parties de son corps occupent une position bien définie dans l’espace. Une position assise.
LUI: Qu’avait-elle écrit?
Aline avait écrit cinq romans, trois livres de recettes, deux biographies, une autobiographie. Qui n’ont jamais été publiés.
LUI: Heureusement.
Aline aurait aimé voir ses œuvres dans la vitrine d’une librairie, et sa photo dans les magazines, et une petite gloire d’une semaine, peut-être deux. Mais ça s’est passé autrement. Maintenant, Aline n’écrira plus. La littérature n’y perdra rien.
LUI: Merci nerf sciatique.
Aline ne le voit pas de cet œil. Elle pleure. Elle comprend qu’elle n’a pas deux onces de génie, que ses livres sont ennuyeux, de plats pastiches particulièrement pathétiques, mais elle n’en démord pas. Comme tous les autres, elle rêvait de voir son nom sur le carton mou d’une couverture colorée.
LUI: Et la littérature?
Quand il n’y a plus rien que l’arbre et nous
Où est l’arbre?
Là.
Non, là.
Ici.
Décidez-vous. Concertez-vous. Résumez-vous. Un arbre, c’est pourtant simple, surtout lorsqu’il n’y en a qu’un. Il y a nous, une poignée de vagabonds. Il y a un arbre. Il n’y a jamais plus d’un arbre dans ces histoires. À moins que vous n’inventiez.
Il est là.
Bon, vous êtes tous d’accord? Vous avez fini par conclure? Parce que le reste de notre vie en dépend. Notre vie. Ce qui en reste. Tout cela en dépend. L’arbre, nous, ce grand espace où souffle une sorte de vent. Un vent silencieux. Un vent qu’on dirait absent. Mais nous, encore nous, nous sommes là. Sommes-nous là?
Oui, ici.
Et là.
L’ennui
Répétition illusoire. Le prisonnier regarde, du matin au soir, sous une lumière unique, une grande roue qui tourne. Mouvement continuel. Changements imperceptibles. L’œil qui refuse de voir, ne le peut plus.
GAL: Faudrait le libérer. Il va mourir tout fripé.
Le prisonnier restera là où il est. Les secours ne viendront pas de l’extérieur. Le nourrir de sarrasin, jusqu’à la fin.
GAL: Quand nous partirons, alors?
Il n’y aura plus personne pour parler de lui. Il n’existera plus.
Suffit de maintenir la cadence
WASTA: La joie avec l’industrie du livre, c’est l’industrie.
YOUSTO: Il y a des livres que j’aime. La collection Le Petit Philosophe, et le Guide de l’automobile.
WASTA: Et la littérature? L’industrie de la littérature?
YOUSTO: Oui, bien sûr, je te l’ai dit, le Guide de l’automobile. 2022.
WASTA: Comme tu veux. Mais le roman? L’industrie du roman?
YOUSTO: Celle-là, elle en consomme des arbres! Tu as déjà vu ça? Non? Mon vieux, faudra que je t’y emmène. C’est de l’autre côté de la ville, dans le parc industriel. C’est épatant. Ils empilent des troncs de sapin dans une grande cour, et avec une régularité irréprochable, les troncs entrent dans l’usine sur un long convoyeur. Tu devrais entendre les bruits à l’intérieur! L’été, quand les fenêtres sont ouvertes, on entend tout. Ça cogne, ça chauffe, ça cogne, ça creuse, ça cogne, ça colle. Et ça jure. Beaucoup. À l’autre bout de l’usine, chaque jour, ils sortent cent palettes remplies de livres. Vingt-cinq palettes de livres bleus, vingt-cinq autres de livres blancs, vingt-cinq de livres jaunes, et encore vingt-cinq de livres jaunes.
WASTA: Faudra que tu m’y emmènes, et plus tôt que tard. Moi, l’industrie du livre, ça me passionne.
YOUSTO: Ils embauchent, si ça t’intéresse. Emplois syndiqués, oui, monsieur, avec de ces conditions de travail! Vacances, jours de maladie, et une semaine lorsque tu te maries.
WASTA: Tu crois que j’ai une chance?
YOUSTO: Ben oui, comme n’importe qui. Opérateur de convoyeur, responsable des machines à papier, aides en tous genres, écrivains, dactylos, imprimeurs, emballeurs. Si tu sais maintenir la cadence, tu n’auras pas de problème. T’es pas plus fou qu’un autre, je ne vois pas pourquoi ils ne t’embaucheraient pas.
Un beau dimanche de printemps
Dimanche matin, soleil printanier, rossignols, mésanges, le muguet et les tulipes, au loin, on aperçoit les lilas. Sourires béats, sourires satisfaits, sourires souriants. Calixe sort sur son balcon, contemple cette magnificence étalée à ses pieds. Calixe sourit. Puis les mains en porte-voix, il aspire longuement.
CALIXE: Il y a mille deux cent quarante-trois personnes dans notre petite ville qui ne mangent pas à leur faim.
Horreur! Les sourires, tous, les béats satisfaits souriants, disparaissent. Des poings se lèvent, les lilas tombent, les rossignols s’étouffent, les mésanges se cachent. Cent appels au service d’urgence, dix voitures de police rappliquent, Calixe est terrassé, menotté, bousculé, emprisonné. Perturbation de la tranquillité d’esprit. Le juge insiste sur l’énormité du crime, et surtout, sur son caractère incendiaire. Condamné, il périra. Le soir même, au fond de la décharge publique, deux fonctionnaires l’immobilisent sur la guillotine. Comme la lame est mal affûtée, il faut s’y reprendre à trois reprises avant que ne tombe ce qui tombe en ces circonstances.
Flotter est déjà un objectif digne de mention
Nous n’avions rien à faire, alors nous avons détruit les maisons autour de la place centrale du village. Sans nous en rendre compte.
F: Oups!
Quelle tête feront les villageois au retour du boulot! Mais nous ne serons pas là pour les accueillir, nous n’attendrons pas leurs coups de pied au derrière. Avec tous les débris, nous construisons un radeau. Idéalement, nous aurions aimé construire un beau navire, mais nous ne savons pas comment. Un radeau, ça semble simple. Nous ignorons, toutefois, s’il flottera.
F: Ah!
Il est terminé, et nous le trouvons acceptable et même, plutôt beau. Il est lourd, mais nous sommes plusieurs, et nous le tirons, pour certains, nous le poussons, pour d’autres, vers la rivière.
F: Plouf!
Nous avons bien failli ne pas pouvoir sauter sur le radeau! C’est que le courant est fort à cet endroit, et personne parmi nous ne s’y connaît en navigation. J’ai pu monter sur le radeau, avec trois des compagnons. Il y en a sept ou huit, par contre, qui ont plongé directement dans la rivière. Impossible de les faire monter à bord, puisque le radeau file déjà dans le courant, et qu’ils se débattent, là-bas. Ils se noieront peut-être, quoique nous ne l’espérons pas.
F: Oh!
Le radeau flotte, tant mieux, mais il tourbillonne sans cesse. Cela donne le tournis, et la nausée. Mais nous sommes habitués, et l’aventure commence. Impossible de savoir où cela nous mènera, et nous n’y pensons pas. Que ça flotte, c’est déjà une victoire.
F: Hourra!
La désagréable sensation d’un moustique qui vous chatouille l’orteil
U: Vous êtes calme. Nous aimons les gens calmes.
G: Je suis immobile.
U: Ce qui est remarquable, c’est qu’on peut vous insulter, vous frapper un peu, vous torturer, et vous restez de glace.
G: De marbre. Je dirais que je reste de marbre.
U: Nous saccageons, nous salissons, nous profanons. Nous vous tenons en laisse. Et vous n’aboyez pas. Nous aimons les bons chiens.
G: J’ai les crocs discrets.
U: Nous nous amuserons encore longtemps avec vous.
G: Je lève le gros orteil.
U: Nous vous voyons tel que vous êtes, insignifiant.
G: J’abaisse le gros orteil.
U: Au secours! Au meurtre! On nous assassine!
G: Quel est ce moustique qui me chatouille l’orteil?
De la sagesse des villageois
C’était la nuit. Tout le village dormait, comme toutes les nuits.
Quand soudain.
Un vacarme, des hurlements bestiaux amplifiés par des hauts-parleurs, des rugissements barbares à faire trembler les vitres de nos fenêtres.
Panique au village.
Le maire s’est réfugié dans son troisième sous-sol avec les deux seuls policiers du village.
Pendant une heure, deux heures, ça tremblait fort dans les maisons.
Puis, chacun s’est mis à appeler chacune, et chacune à appeler chacun, et chacun à appeler chacun, et chacune à appeler chacune. Si bien que tout le monde est descendu dans la rue, s’est réuni au square, et a marché en direction des vociférations.
Pour se rendre compte.
Ils étaient deux, deux garnements, avec chacun un gros camion et de gros hauts-parleurs.
Les villageois, sages et conséquents, leur ont botté le cul, ont mis les camions en pièce, et saisi les hauts-parleurs pour s’en servir lors de la prochaine foire.
Ce sera une belle foire, et on y dansera merveilleusement.
