La voisine et le silence

AUTEUR: Ma voisine dit que mes textes n’ont ni queue ni nez.

NARRATEUR: Tête.

AUTEUR: Hein?

NARRATEUR: On dit, ni pied ni tête.

AUTEUR: Et la queue?

NARRATEUR: Il y a des dictionnaires. Sachez-le, utilisez-les. 

AUTEUR: Et ma voisine?

NARRATEUR: La folle qui vit dans la maison à droite, ou la cinglée qui vit en face?

AUTEUR: Elle n’est pas folle. Soyez poli. Je pourrais vous congédier pour diffamation, insubordination, vous me devez une soumission totale, j’exige de vous une absence absolue d’initiative, de perspective, de directive. De locomotive.

NARRATEUR: Elle a raison.

AUTEUR: Qui a raison?

NARRATEUR: Votre voisine. C’est tant mieux. Autrement, nos textes, car c’est pas seulement les vôtres, auraient la même queue et le même nez que tous les textes. Ce serait du silence.

AUTEUR: Du silence. Mais on dit que le silence rapporte.

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Rien de plus qu’une paire de chaussettes

Je ne me souviens que de ses chaussettes diaboliques, celles qu’il portait même les soirs doux quand, pour quelques heures, la bourrasque se calmait sur la lande. Ni ses yeux, ni ses cheveux, ni même sa voix ne se sont imprimés dans mon esprit. Pourtant, je vous l’avoue, c’est le père de mes trois enfants. Si j’avais su, j’aurais relevé la tête, j’aurais planté mon regard dans le sien, ou tout près. Ainsi va la vie, car sous les ponts coulent les cadavres, et passe le temps, et passent les autobus. Mais je vous en prie, brûlez les chaussettes avec le reste, je vous abandonne tout, je vous fais cadeau de ses cendres, j’ai une classe de yoga, je file, adieu.

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Le temps est long lorsqu’on aime

Dans la solitude de la ville nordique, le silence effrayant s’étirait depuis des jours quand le premier coup de tonnerre ébranla le sol. En moins de deux minutes, des nuages d’encre se tordaient au-dessus de nos têtes, et dans le sifflement du vent les rares passants se précipitaient à l’abri, dans un café, une boutique d’huiles essentielles, une mercerie spécialisée dans les tenues sombres, lugubres. C’est à ce moment que les lèvres de corail surgirent du néant. Elle m’a demandé du feu, je lui ai souligné que plus personne ne fumait, elle a avoué qu’elle ne fumait pas, que c’était un prétexte pour se rapprocher de mes lèvres de corail. Pendant que la bourrasque fracassait les vitres des fenêtres au-dessus de nos têtes, nous avons échangé nos courriels, nos empreintes digitales, un baiser, et nous nous sommes donné rendez-vous pour une soirée au cinéma, non sans avoir auparavant immortalisé notre rencontre par deux selfies, un sur son téléphone, un sur le mien. Dix minutes plus tard, que le temps est long lorsqu’on aime, nous nous sommes retrouvés devant ce cinéma où l’on joue “Le bal” depuis 1983.

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Une brève rencontre

THÉO: Salut Josh, comment vas-tu?

Un détail, un infime détail, le collet de la chemise de Josh légèrement relevé du côté droit, lui rappelle qu’il doit passer au pressing pour ramasser sa douzaine de chemises, y laisser la douzaine à nettoyer, et comme le pressing ferme dans trente-deux minutes, ne pas tarder, le cœur palpite, surtout que l’autre côté de la rue Rachel les interpelle, tiens c’est Rachel, sa voix résonne sur les surfaces planes des immeubles, étrange écho, impossible de se dissimuler, de la semer en piquant un sprint, d’autant plus qu’elle le fascine, littéralement, mais pourquoi maintenant, il tangue, au diable les chemises, il trouvera bien le moyen, s’extirper de ces petites obligations mesquines, à moins que ce soit à Josh qu’elle, le regard s’embue, jalousie oppressante, pas envie de se mesurer avec lui, mais pourquoi se vexer, sourire, n’écorcher personne.

JOSH: Super! Et toi?

Rachel salue de la main, poursuit son chemin, Théo s’assombrit, il ira les chercher les chemises, repartir tout de suite, s’excuser, politesses, filer comme il l’avait prévu, mais qu’avait-il prévu ensuite, si au moins il ne fermait pas dans quelques minutes, ce pressing, aurait-il fallu traverser la rue pour la rejoindre, ou l’inviter à se joindre à eux, inventer un verre à prendre, un café, non surtout pas un café, il y en a eu trop, beaucoup trop avec Flore, tout avait commencé par un café, Rachel n’est pas Flore, où va Rachel, et Josh, que fait-il ici, c’est quand même loin de chez lui, loin de son boulot, pas le temps de demander, d’enquêter, promettre de l’appeler sachant que ça ne se produira pas, l’oubliera, ne voit pas pourquoi il, bon, maintenant, faut bien y aller.

THÉO: Je dois y aller, j’ai rendez-vous dans vingt minutes.

Pourquoi inventer un rendez-vous, qui ment pour une histoire de chemises, arborer un sourire franc, rendez-vous avec qui s’interrogera-t-il, homme aux mille relations, fort couru, alors qu’il n’y a personne, à peu près personne, Josh n’en est pas dupe, quelle fanfaronnade, il s’égosillera, je me ridiculise, c’est sans doute ça, cette difficulté à rester franc avec lui qui m’éloigne, j’aspire à autre chose, ne pas se farcir de ces pensées lancinantes.

JOSH: Toujours aussi occupé! À bientôt!

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La fin de Donatien Tremblay et du monde

Ainsi, il l’a fait. John Roberts a poussé le thermostat à fond. Il a fait chaud à en crever. Ils sont tous morts, d’un pôle à l’autre. Tous sauf Donatien Tremblay. Prédispositions physiologiques. Et biologiques. Manque de préparation psychologique, et philosophique. Que faire? Après un deuil, bref et silencieux, Donatien a frissonné. L’espèce humaine, dorénavant, c’était lui. Courageux, Donatien a refusé de plier sous le poids de sa nouvelle responsabilité. La reproduction était problématique. Donatien a eu une idée de génie. Journaliste aux faits divers d’un hebdo régional, il ne connaissait à peu près rien de la physique, de la chimie, de la génétique, de la neurologie. En un mot, il ignorait tout de la science. Et de tout. Donatien a retroussé ses manches, et pour une fois dans sa vie, a pris la résolution d’agir. Il trouverait le laboratoire en génétique le plus avancé au monde, et il se clonerait. Cela lui a pris douze ans, trois mois, cinq jours. C’était plus simple qu’il ne l’avait espéré. Il suffisait de monter un mince escalier d’aluminium, et de se placer au centre d’une sphère, d’où il pourrait déclencher le processus de clonage grâce à une télécommande. Au sommet de l’escalier, il s’est tordu la cheville. En tentant de s’agripper à la rampe, il a perdu l’équilibre, et son corps a basculé par en arrière. C’est la tête qui a pris le coup. Éclatée sur le plancher de béton, son utilité s’en trouvait anéantie. Il restait là fort peu de choses de l’humanité, mais il n’y avait plus personne pour s’en inquiéter.

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Cette chose qui ressemble à un rituel

J: Ils l’ont enchaîné à un anneau fixé sur l’immense pierre plate. Autour de lui, cinquante bols en cercle. Bols blancs. Porcelaine fine. Tous remplis de sang. Sang de cinquante animaux différents. À distance circulent des hommes et des femmes. La plupart portent des vêtements sombres, mais pas tous. Échangent entre eux à voix basse. La rumeur de cette petite foule est dense. Trop dense pour que le moindre mot n’émerge. L’enchaîné respire doucement. Affaibli.

H: Quel rituel est-ce?

J: Pas un rituel. Un simple hasard. Ils avaient des chaînes, un homme à enchaîner, des animaux à saigner, des bols à remplir.

H: Ça n’a aucun sens.

J: Qu’est-ce qui en a?

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Situation d’urgence

Tu voudrais bien dégrafer ce sourire mielleux nous réclamons ta clarté d’esprit il y a eu ce meurtre ce vol cette ribambelle de crimes dans la rue des Buissons nous tâtonnons la complète obscurité et voilà maintenant un autre meurtre vraiment tu n’as pas le temps qu’est-ce que c’est que cela quand tes concitoyens ont besoin tu as rendez-vous avec la personne de ta vie mais ta vie est si jeune tu as le temps alors que nous attention que nous annonce-t-on un troisième un quatrième un cinquième décidément les meurtres pullulent avons nous affaire à un seul il faut envoyer un message que les gens se protègent tu veux protéger cette personne mais toutes les autres il y aura encore d’autres meurtres dès que nous avons le dos tourné paf il en survient un et encore et encore tu ne peux pas tu ne veux pas annuler pour si peu si ça continue nous serons tous morts il n’y aura que vous deux tu t’en fous ça nous n’y croyons pas personne n’avalera cette salade bon d’accord puisqu’objectivement nous n’avons pas le choix va et reviens-nous vite nous additionnerons les meurtres nous entasserons les morts jusqu’à ton retour ce ne sera pas la première fois j’en profiterai pour oui ce massage j’ai les dorsaux coincés et mais ok tu pars tu es parti on se donne des nouvelles n’oublie pas nous avons besoin de toi sixième meurtre et tu vois non tu ne vois rien tu ne m’entends plus je parle seul le compteur septième huitième neuvième laissons-le compter fermons la porte nous saurons bien y revenir d’urgence bientôt très bientôt comme d’habitude.

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La leçon de bienséance

KEN: Les prédicaments s’arrachent le cuir de la chevelure des abeilles en quête d’une systématique redondance.

NEK: Ça ne va pas. Non. Pas du tout. Pas du rien. Nul. Archi pas bon. Faut d’abord saluer. Simplement. Dire “bonjour”. 

KEN: Bonjour, il n’y a pas d’autobus sans chapiteau, et le maire suce des sapins.

NEK: Attention! Soit bref. “Bonjour”, et tu te tais. Ensuite, éventuellement, tu pourras ajouter des mots. Si on te répond. Mais sois attentif. Tu dois lire dans le regard, décrypter la réceptivité. Par exemple, si on te répond “bonjour” sans te regarder, n’insiste pas, frappe à un autre visage. On recommence. Vas-y.

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour.

KEN: …

NEK: Tu ne dis rien?

KEN: Je ne décrypte rien.

NEK: Mes yeux balbutiaient quelque chose comme “dis-moi ce que tu fais ici”, et c’était souligné à gros traits noirs par un point d’interrogation au bout de mon “bonjour”. On recommence. Le décryptage est peut-être prématuré. L’interlocuteur engagera la conversation.

KEN: Inter? Locuteur?

NEK: T’inquiète. C’est moi, pour le moment, c’est que moi. Bon. Trois deux un c’est parti!

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour, ça va bien aujourd’hui?

KEN: Ça va au tour de la piscine où s’écrivent des livres ahurissants sur l’état de siège dans la douleur.

NEK: Y a du travail à faire! Je crois qu’il nous faudra plusieurs sessions. Quand on te demande comment ça va, tu réponds, “ça va”, mais pas plus. Par politesse, tu relances la conversation par un “qu’est-ce qui t’amène ici?” Normalement, l’interlocuteur va te répondre par deux ou trois phrases, que tu pourras commenter, et auxquelles tu pourras établir un lien avec ta propre expérience. Compris? On recommence.

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour, comment ça va?

KEN: Ça va. Qu’est-ce qui t’amène ici?

NEK: J’avais des courses à faire en ville. J’en ai profité pour faire un détour par ce café. J’avais l’habitude d’y lire pendant des heures, quand j’étais étudiant.

KEN: C’est nul ce café. Les étudiants arborent des potences sombres. J’avais l’habitude de lire pendant des heures quand tombaient les hommes gélatineux aux murs colporteurs.

NEK: C’est pas gagné! Primo, quand tu commentes, si ton désir est de poursuivre la conversation et de revoir ton interlocuteur, tu évites de lui exprimer le fond de ta pensée. Tu commentes, disons, globalement, avec une politesse discrète. Secundo, peux-tu cesser d’utiliser n’importe quels mots n’importe comment n’importe où? Pour que ça ait du sens, tu réponds ce qu’on s’attend à ce que tu répondes. Je vais te fournir un petit manuel des questions et répliques. Tu le lis, tu le mémorises, et on se revoit pour une deuxième leçon. Rassure-toi, tes progrès sont impressionnants, transhumants.

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Éléphants, musique et caresses

C’est quand les éléphants se sont mis à souffler dans les trombones que le décorum a été menacé. Quand ils se cabrent pour jouer leurs airs profanes, ministres et accessoiristes se ratatinent, et il suinte des murs une jovialité condamnable. Ce jour-là, la prestation a tant étincelé que même les maquilleuses ont retraité vers les caves profondes du château. Cet émondage n’a laissé dans le salon vert qu’une poignée d’hurluberlus, dont elle. Depuis, nous nous caressons sans relâche.

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Je peindrai les choses avec de belles couleurs

Chaque fois que je meurs, c’est prodigieux, rien ne change. Mes deux chaises de merisier sont toujours là, avec chaque fois un peu plus de poussière certes, la rue en bas est là, tout comme Lorette ma voisine, le garagiste cent mètres plus bas, les feux de circulation, les tilleuls qu’on voit entre les immeubles d’en face, dans le parc Saint-Saint, et il y a même, encore, des avions dans le ciel, des sirènes de pompiers et des incendies, des sirènes de police et des meurtres, des sirènes d’ambulance et des types qui comme moi, meurent. Chaque fois, la même chose. Tout ce que je voyais, entendais, sentais, est encore là, pimpant de vérité, totalement indifférent à mon insignifiance. Alors, la prochaine fois que j’en reviendrai, de ce foutu trépas, je crois que je peindrai les choses avec de belles couleurs, même les rats malades, et je rirai, oh que je rirai de bon cœur!

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