Les grands défis de l’écriture

Bientôt, je me remettrai à la correction de ce livre interminable, illisible, beaucoup trop lourd, avec lequel j’assommerai tous mes voisins, les uns après les autres. Couverture rigide, ça cognera dur, il y aura des victimes. En série.

GINA: On t’emprisonnera.

On me félicitera. Le président me décorera, je recevrai des invitations d’un bout à l’autre du pays, et même au-delà, jusqu’en Patagonie. Enfin la fortune!

GINA: Mais, on t’emprisonnera!

Sale langue. Ne vois-tu pas que je place, jour après jour, un boulon dans la machine qui me protégera de tout? Et quand jusqu’au président te célèbre, le cachot n’est pas à craindre.

GINA: Pourtant, tu le seras, emprisonné.

Quand j’aurai terminé de la bricoler, ma machine, elle remuera toute seule. Automate. Elle n’aura plus besoin de moi, on m’oubliera, même les voisins assommés m’oublieront. Je coulerai des jours tranquilles, à écouter les vagues, à boire des cocktails, à caresser des ventres chauds. Jusqu’au trépas.

GINA: On t’enterrera.

Traitement en cours…
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Mon destin a basculé, pendant 5 minutes

Mardi matin, je suis entré au café, il y avait quatre ou cinq personnes assises, et comme d’habitude, ceux qui passaient cinq minutes, repartaient, je ne demandais rien de plus qu’un café, quand il est arrivé, ce grand escogriffe, je ne l’avais jamais vu ici, jamais vu nulle part, a commencé à m’entretenir de passé, de futur, comme s’il me connaissait, je hochais à peine la tête, poli, il insistait, je lui ai dit pardon, je ne veux pas, je ne peux pas, il faut que je, mais déjà il était question de paix mondiale, d’armement, de conflit entre nations, et soudain j’avais un rôle à jouer, mais pourquoi, pourquoi, pourquoi, qui êtes-vous, c’est là que je me suis rendu compte qu’il m’observait d’un regard apocalyptique, il y avait en lui une puissance biblique, vous savez ce bouquin que ma grand-mère lisait autrefois, les personnages étonnants, grandioses, j’ai failli le suivre, grimper sur son char et partir en guerre contre les guerriers, mais mon téléphone a bippé, Layla, je lui ai écrit que j’arrivais, et quand j’ai relevé les yeux, il avait disparu.

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Le tueur du bout du rang

Son champ descend jusqu’au chenal. C’est là qu’il enterre ses morts.

ROL: Ses morts?

Une enquête est en cours. Il semble qu’il est toujours actif, toutefois. Rien ne peut l’arrêter.

ROL: Des morts?

Il y a aussi des mythes. Mais tu sais, la vie, c’est pas toujours du solide. Chez lui, en tout cas, ça prend des tournures imprévues.

ROL: Ça meurt.

Allons danser, n’y pensons plus. Allons boire, n’en parlons plus.

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Bon voyage mon ami

Je pars en voyage.

AUBE: Pourquoi?

Pour les photos que je ramènerai. Je les classerai dans un fichier qui portera le grand titre “VOYAGES”, sous-titre “SUD-OUEST”, et il y aura ensuite plusieurs sous-sous-titres, selon les couleurs dominantes des photos, comme “ROUGE”, “VERT”, “BLEU”, et selon les résultats, il y aura peut-être des “TURQUOISE”, “FUSHIA”, “LILAS”, tu vois?

AUBE: Voyager pour des photos, seulement pour des photos?

Ton étonnement m’étonne, j’avoue que je ne le conçois pas. Et puis, comment pourrais-tu savoir, tu ne voyages pas! Je ne t’ai jamais vue quitter le quartier. Sédentaire.

AUBE: Mais l’aventure? Les découvertes? Les rencontres? Les expériences?

En photo! Tout sera photographié, immortalisé, catalogué. J’aurai le monde au creux des mains. Quand je reviendrai, tu comprendras.

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Les radoteurs de la place grise

HU: Glorieuse épreuve qui nous a tous mis en péril. Tu t’adosses à ma dévotion, et tu mutiles mon zèle.

JU: J’ai déjà entendu cette chanson. Demain, pourrais-tu nous chanter autre chose?

HU: Je laboure, ingrat. Me voilà quasi nu sur la place publique, où il n’y a plus personne depuis longtemps. Sommes-nous seuls? Et si tu mourais? Et si je mourais? Même l’herbe s’est enfuie, les arbres sèchent, le ciel a ce teint de cendre qui me rappelle les yeux de ta femme.

JU: Tu m’écorches les oreilles. Nous avons une charrette, nous pouvons nous y coucher.

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Le désordre

Ma mémoire me tarabuste. Elle est remplie, comme toutes les mémoires. Mais c’est le fouillis. Tout y est jeté pêle-mêle. Il y a, là-dedans, des voitures, des écoles, des livres, des bicyclettes, des amis, des amours, des rues, des villes, des maisons, des appartements, des souffrances, des blessures, des batailles, des hontes, des voyages, des départs. J’ai tenté de les écrire, mes mémoires, comme ça se fait. Ça donne quelque chose comme ça: les freins de la Ford pleurent chaque fois que Carole range ses pieds sous la bibliothèque où je n’ai jamais installé la victoire tombée des pins géants. Ça n’a aucun sens. Alors, vaut mieux garder le silence.

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La musique appartient à ceux qui se lèvent tôt

TADEUS: Ce matin, je me suis levé une heure plus tôt, et j’ai fait ma promenade dans le sentier qui traverse la forêt jusque chez Michaud. Il y avait une bonne dizaine d’écureuils, et ça sifflait, deux pics-bois, et tous ces oiseaux dans les ramages. Je me croyais dans la jungle, oui, vraiment. J’ai même vu quatre biches, qui se sont arrêtées pour m’observer, qui ont disparu d’un bond, indifférentes. Étonnant.

ARTHUR: Une heure plus tôt?

TADEUS: Avant Grégoire. Si j’y vais trop tard, après le passage de Grégoire, la forêt est plus silencieuse qu’un tombeau. C’est qu’il tue tout. Et ce qui en réchappe se sauve. Grégoire croque des écureuils, avale des oiseaux.

ARTHUR: Grégoire prépare une thèse sur la neige dans la poésie patagonienne.

TADEUS: Ça ne le rend pas moins désagréable pour autant.

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S’il fallait s’arrêter aux risques!

PAT: Il n’y avait aucun risque. Malgré la foudre, et plus tard, la tornade, il n’y avait aucun risque. Nous étions toutefois décoiffés. À notre retour au village, il n’y avait plus personne. Il n’y avait plus de village.

KIN: C’était un mensonge. Il y a cinquante mètres de ma porte au square. Je risque tout, à tous coups. Il y a douze ans, j’y ai rencontré celle que j’ai épousée. C’est là qu’elle a rencontré celui avec qui elle est partie il y a un an et demi.

GOV: Il y a toujours un risque. À tout.

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Un beau dimanche de printemps

Dimanche matin, soleil printanier, rossignols, mésanges, le muguet et les tulipes, au loin, on aperçoit les lilas. Sourires béats, sourires satisfaits, sourires souriants. Calixe sort sur son balcon, contemple cette magnificence étalée à ses pieds. Calixe sourit. Puis les mains en porte-voix, il aspire longuement.

CALIXE: Il y a mille deux cent quarante-trois personnes dans notre petite ville qui ne mangent pas à leur faim.

Horreur! Les sourires, tous, les béats satisfaits souriants, disparaissent. Des poings se lèvent, les lilas tombent, les rossignols s’étouffent, les mésanges se cachent. Cent appels au service d’urgence, dix voitures de police rappliquent, Calixe est terrassé, menotté, bousculé, emprisonné. Perturbation de la tranquillité d’esprit. Le juge insiste sur l’énormité du crime, et surtout, sur son caractère incendiaire. Condamné, il périra. Le soir même, au fond de la décharge publique, deux fonctionnaires l’immobilisent sur la guillotine. Comme la lame est mal affûtée, il faut s’y reprendre à trois reprises avant que ne tombe ce qui tombe en ces circonstances.

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La mystérieuse disparition en forêt de huit cyclistes

YAN: Nous sommes partis ensemble, dix gais lurons, pour une randonnée en vélo de montagne. Au retour, nous n’étions que deux.

CARL: Huit ont disparu. On ne disparaît pas comme ça, sans que personne ne s’en rende compte!

YAN: Ben oui. La preuve.

CARL: Nous les retrouverons. Si j’étais vous, je souhaiterais qu’on les retrouve vivants. Sinon, vous serez notre principal suspect.

YAN: Et Han? Il est revenu lui aussi.

CARL: Mais depuis, il a disparu. Curieux, non?

YAN: En effet.

CARL: Si vous nous avouez tout, maintenant, ça vous libérera l’esprit, le juge en tiendra compte.

YAN: Mais j’ignore ce qui leur est arrivé! Comment le saurais-je?

CARL: On peut perdre son porte-monnaie dans le bois, on peut perdre son téléphone, mais on ne peut pas perdre huit camarades. Ça, on ne le peut pas.

YAN: Et pourtant, il semble bien que si.

CARL: Avouez!

YAN: D’accord. Vous y tenez, passons aux aveux. Nous roulions dans les sentiers. Han et moi, nous étions devant. Nous ne les attendions pas vraiment. Ils connaissent ces sentiers aussi bien que nous, ça ne m’inquiétait pas. Quand nous nous sommes arrêtés, ils n’étaient plus derrière nous. Nous avons rebroussé chemin, ils n’étaient pas là. Nous vous avons aussitôt appelés. Voilà tous les aveux dont je peux vous faire cadeau.

CARL: Ce ne sont pas ces aveux que je veux!

YAN: Faudra pourtant vous en satisfaire, je n’en ai pas d’autre.

CARL: Et si vous les aviez tués? Et si une fois de retour, vous aviez éliminé votre complice Han, devenu encombrant?

YAN: Pourquoi les aurais-je tués? Pas de motif! Pas de moyen! Pas d’occasion!

CARL: Nous trouverons! Je trouverai! Je sens que vous pourriez tuer. Vous avez la tête d’un homme qui le pourrait.

YAN: Évidemment. Autrefois, j’en ai tué pas mal de types. Pour des motifs fort variés, et parfois, franchement, presque fantaisistes. Mais là, avec ces huit-là, non. Vous n’y êtes pas du tout.

CARL: Que vous ayez tué la moitié de la ville le mois dernier, l’an dernier, il y a dix ans, je m’en balance. Mon affaire, c’est cette affaire des huit disparus! Ne cherchez pas à détourner l’attention.

YAN: D’accord. Mais je le répète, vous n’y êtes pas du tout.

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