Comme on achève les menteurs

Ce qui m’inquiète, monsieur le détective, c’est que même si je vous raconte tout ce que je sais, je sais que je n’arriverai pas à vous dire tout ce qui est vrai. Et les types comme vous, ils n’aiment pas ça. Ça me plongera dans un embarras sans nom, je ne m’en sortirai pas indemne.

DÉTECTIVE: En somme, vous prévoyez mentir. 

Non, justement, je ne…

DÉTECTIVE: C’est prémédité. Très grave.

Vous n’avez rien compris, je voulais…

DÉTECTIVE: Rien compris? Vous m’annoncez que vous mentirez, et vous m’insultez?

En fait, non. Je ne vous annonce rien que l’évidence. Si je ne vous dis pas toute la vérité, c’est, en vérité, la seule vérité que je puisse vous dire, car vous promettre autre chose serait mentir.

DÉTECTIVE: Je vous arrête. Vous serez accusé, affaissé, achevé.

Le sentier des corneilles

C’est un fil qui serpente entre les pins géants, un long chemin couvert d’épines dorées sur lesquelles il fait bon poser les pieds.

Je m’y suis engagé sans trop réfléchir, la tête ailleurs. Je crois que je pensais à toi, à toi ou à ma voisine. Je me souviens avoir aperçu les trois corneilles dès le départ, mais je n’y ai pas porté attention. Des corneilles, il y en a tant.

Quand la nuit est venue, je marchais toujours, et le lendemain matin aussi. Autour de moi, les arbres semblaient les mêmes, et les courbes dans ce chemin si doux, pareilles les unes aux autres.

Et les corneilles. Les trois corneilles qui s’envolaient à mon approche, qui s’envolaient et s’envolaient à nouveau. Elles n’étaient ni menaçantes ni ricanantes. J’avais l’impression qu’elles ne me voyaient pas, ou qu’elles m’ignoraient.

J’ai encore cette impression. Qu’elles s’entrecroisent devant moi, indifférentes à ma présence, à ma permanence dans cet entrelacs infini.

L’amour avec un grand R

Il lui a dit mon nom est Rémy, je suis né à Châteauguay mon père est, il possède, et aussi, et ma mère a, elle est, et sa famille, et j’ai étudié, cette année c’est, puis l’an prochain ce sera, je prévois d’ailleurs faire.

Elle lui a dit mon nom est Fanny, mes parents sont, et mes grands-parents, parce qu’ici, sur cette terre, domaine, cette voiture, oui, et cette maison de campagne, nous irons, je ne sais pas trop ce que je, peut-être ceci, je devrais, oui je sais.

JEAN-YVES: Ça, c’était il y a vingt-et-un ans, trois mois, deux semaines. Leur aîné manque à l’appel depuis hier. La rumeur dit qu’il a fui vers l’Amérique du Sud.

NATASHA: Bientôt, ils se sépareront pour de bon. Depuis le temps qu’il, et elle a tant, ils ont peut-être simplement oublié de, une formalité, des papiers, des signatures sur des formulaires.

Tête qui dort

Il n’y avait pas à en découdre: sa tête dormait. Lorsqu’il me parlait, lorsqu’il conduisait, lorsqu’il mangeait, sa tête dormait. J’ai parfois tenté de la réveiller, d’autres s’y sont aussi risqués. Sans succès.

Alors j’ai abandonné, mis un terme à des années d’efforts. Qu’elle s’enlise jusqu’au cou, cette tête, cela ne m’est plus rien.

Si un matin d’août vous la voyez errer, ne la saluez pas, ne lui souriez pas. Elle vous débitera les prévisions météorologiques, elle vous compilera les statistiques sur le nombre de rats dans Paris, elle vous racontera l’histoire des rois et des empereurs, et même celles des présidents fous. Mais toujours, elle dormira, cette tête. Rien à faire.

Un boulon perdu, tout est perdu

Je n’ai pas trop le temps, aujourd’hui, de décrire ou redire ce que je voulais écrire. J’ai perdu un boulon. Un boulon essentiel. Trois millimètres de diamètre, cinq de long. Je dois passer la forêt au peigne fin. Très fin. De ces boulons, on n’en fabrique plus. Et sans lui, eh bien. C’est ainsi. Parfois ça tient à l’amour, parfois à la haine, parfois à l’audace, parfois à l’ambition. Et parfois, ça ne tient qu’à un boulon. Tout ce que j’ai édifié, ce beau bricolage, ne peut se maintenir sans ce boulon. Au premier coup de vent, à la première pluie, ce sera la catastrophe. L’écroulement d’un demi-siècle de travaux, d’ingénierie, de prémonitions. À cause d’un boulon qui s’est libéré sans que personne ne s’en rende compte. Un boulon!

Les règles sont les règles, absolument

JACK: Merci beaucoup de me recevoir si rapidement, j’ai attendu moins de vingt minutes dans la salle d’attente. La dernière fois, c’était il y a cinq ans, j’avais attendu toute la journée, et jusque tard dans la nuit.

HECTOR: Oh, Monsieur, depuis, nous avons grandement amélioré nos services. Grandement. Superbement. Financièrement. Vos papiers, s’il vous plaît?

JACK: Voilà. Tout y est. La photo, le formulaire rempli, le certificat de naissance.

HECTOR: Je vois. Ce formulaire. Nom, adresse, c’est bon. Citoyenneté. D’accord. C’est bien signé. Je crois, Monsieur, que votre formulaire est bien rempli. Exactement.

JACK: Merci, je vous remercie! Vous êtes vraiment efficace. Donc j’aurai mon passeport dans trois semaines, c’est bien cela?

HECTOR: Votre photographie respecte les dimensions appropriées. Vous ne souriez pas. Excellent.

JACK: Vous l’enverrez par la poste, ou dois-je venir le chercher?

HECTOR: Votre certificat de naissance. Il y a un problème. Incontestablement.

JACK: Un problème? Mais il est conforme, officiel, évidemment!

HECTOR: La patte manque.

JACK: La patte? Expliquez-moi, plus clairement.

HECTOR: La patte du K, dans votre prénom. Constatez par vous-même. Votre K n’a pas de patte.

JACK: Mon cas?

HECTOR: Un K sans patte, c’est presque un Y. Votre nom n’est pas Jacy, donc ce certificat est invalide.

JACK: Mais c’est mon certificat! L’encre de la patte du K aura pâli, mais le premier venu verrait bien que c’est bien de moi dont il s’agit, Jack!

HECTOR: Le premier venu, peut-être. Moi, je suis vigilant.

JACK: Vous rigolez. Dites que vous plaisantez!

HECTOR: Sans patte, pas de passeport. Tout cela se tient, Monsieur.

JACK: Ça ne marche pas du tout! Vous savez le temps qu’il me faudra pour obtenir un nouveau certificat? Tout reprendre les démarches pour le passeport ensuite, refaire une photo, car elle sera périmée, n’est-ce pas?

HECTOR: Oui.

JACK: Je dois me rendre en Patagonie dans un mois! Dans un mois! J’ai besoin de ce passeport. Ne pourriez-vous pas juger la chose, logiquement?

HECTOR: C’est tout jugé.

JACK: Absurdement, oui.

HECTOR: Monsieur, d’autres attendent. Reprenez ces papiers. Au revoir.

JACK: Pour une patte de K!

James et la voisine

J’ai finalement appelé la police, au sujet de la disparition de James et de ma voisine.

Ils m’ont arrêté.

Je m’attendais à ce qu’ils: 

  1. attendent que plusieurs jours passent avant d’agir
  2. frappent à la porte de ma voisine
  3. entreprennent une fouille des champs et bois environnants

Mais ils m’ont arrêté. Une option que je n’avais pas envisagée. Accusé d’avoir lancé une fausse alerte, et d’être la cause d’une perte impardonnable de temps et de fonds publics.

Malgré tout, j’ai persisté. Ils ont bel et bien disparu, ai-je martelé. Mais ils me répètent depuis le début que James et ma voisine n’existent pas. N’ont jamais existé.

Qu’adviendra-t-il de moi? Me rendront-ils aussi inexistant que sont James et ma voisine, selon eux? Peut-être est-ce la police, ou mieux, la Justice, qui supprime l’existence?

Les troublants mystères d’une rencontre entre James et ma voisine

La chose la plus étonnante s’est produite ce matin, à 8:16. James, vous connaissez James, a rencontré ma voisine, vous connaissez ma voisine. Rencontrer comme dans une rencontre où deux personnes se rencontrent, vous connaissez ça, les rencontres.

Depuis 8:16 ce matin, James et ma voisine ne se sont pas quittés. Ils ont tous les deux oublié d’aller travailler, vous connaissez ça, il se sont enfermés dans la maison de ma voisine, où vit ma voisine, comme vous savez. Il est maintenant 23:19, et ils n’en sont toujours pas ressortis. Que font-ils? C’est pas de mes oignons, même s’ils se sont rencontrés par ma faute.

J’espère que je les reverrai, parce que chacun à sa façon m’était bien utile quand je me mettais à me raconter des histoires, comme vous savez.

J’hésite à me coucher, même si je travaille demain, comme vous savez, tôt, comme vous le savez aussi. Si je ne les revoyais plus jamais? Si quelque chose les avait aspirés? Devrais-je appeler les services médicaux, ou la police, ou peut-être les services secrets, qui sont responsables des enquêtes sur les disparitions mystérieuses, comme vous le savez.

00:14, je vais me coucher. Même si je ne dors pas, je serai en position. Si à 8:16 demain matin ils ne sont pas reparus, j’appelle les secours, je rapporte leur disparition. C’est la seule chose à faire, comme vous savez. Attendre 24 heures et appeler, la seule option.

Et je partirai aussitôt en voyage, congé spécial, j’irai loin, bien loin, comme un moins que rien. J’aurais trop peur, comme vous vous en doutez, de ce qu’ils découvriront à côté, chez la voisine.

Un homme patient

En mai 1979, Cyndi ne m’a rien dit. Cela m’a profondément marqué, et je n’ai jamais pu chasser le voile qui ce jour-là est tombé sur ma vie.

JAMES: Cyndi, c’était ta girlfriend?

Non, je ne lui ai jamais parlé, mais j’avais rêvé d’elle tout l’hiver. Quand elle chantait “Logical song” dans le corridor, je me dissolvais.

JAMES: 1979, tu ne crois pas que tu devrais en revenir?

Oui. C’est ce que je me disais la semaine dernière. Ça fait quand même plusieurs années que je ne sors pas, espérant qu’elle frappe à ma porte, qu’elle appelle. Je me suis dit, ça suffit, il est temps de se lancer, trouver un boulot, rencontrer des gens, vivre une vie! Une vie!

JAMES: Tu as 43 ans à rattraper. Tu devrais t’acheter une bagnole, partir en voyage, découvrir du paysage. Tu verras, la ville a pas mal changé. Et le pays. Et le monde.

Crois-tu que Cyndi chante toujours “Logical song”?

JAMES: Cyndi, elle photographie la faune. En Patagonie. Ou en Australie. Ou nulle part. Retraitée peut-être, en Provence. Ou dans une ferme à Dampierre-sur-Blévy.

C’est où ça? Je pourrais y aller. Juste pour la voir, pour voir si elle me verrait.

JAMES: C’est nulle part. Ça n’existe pas. Je disais ça comme ça. Je supputais.

Bon. Je vais demander à maman de m’acheter de nouveaux vêtements, et demain, je sors. Advienne que pourra! Je marcherai droit devant, au hasard. Je me ferai une vie.