L’opulente sérénité

S’il fallait que tout le monde mange, nous ne mangerions plus. S’il fallait que tout le monde soit heureux, nous serions malheureux. S’il fallait. Mais chérie, monte le son, couvrons le vacarme avec ce jazz pétillant. Astucieux. Dansons, chérie.

Passe le salami, passe le sel, le sel rose, le sel de mer, le sel de ta mère.

S’il fallait que tout le monde parle, nous ne nous entendrions plus. Avec tout ce que nous avons à dire. Nous. Tout ce qu’il y a. Profond, spirituel. Vrai.

Lis-moi ce poème, mélancolie. Nous avons le temps chérie, le temps de goûter de ce mal, ce joli petit mal, ce mal de vivre. Goûtons cette douleur lyrique.

S’il fallait que tout le monde nous écoute, nous ne vivrions plus.

Le repas de fête

Il y avait foule, foule pour fêter le centième anniversaire du gros collectionneur de papillons. Hervé. Il pue Hervé, mais on l’aime quand même. Combien sont-ils à la porte à attendre? Ils vont bientôt se traîner jusqu’à la table, jusqu’à ce repas de fête. Bienvenue vous toutes! Bienvenue vous tous! Toutes tous. Bien, vous voilà arrivés. Entrez donc!

Yann, bonjour. Yann de la rue des Lilas. Avance, mais avance donc jusqu’à cette chaise. Il y a du poulet rôti pour toi, une salade de choux, pas de dessert.

Emma, bonjour. Emma de la rue du Granit. Avance, approche ma chère, voici ta chaise. Il y a de la salade de choux pour toi, et c’est bien assez.

Léa, salut Léa. Léa de la rue des Rosiers. Par ici Léa, voici ta place. Poulet, salade, dessert, et vin, et café. Bon appétit.

Jacob, de la rue des Sables, dépêche, toi c’est ici. Rien pour toi, par contre tu peux observer, être là. C’est déjà ça.

Romy, la grande Romy de la rue de la Verdière. Par là. Tu auras du chou, du bon chou à volonté. Et du café.

Nathan, sombre Nathan de la rue des Tulipes, bien heureux de t’accueillir. L’apéro, les hors d’œuvres, le rôti, le poulet, la salade de choux, le champagne, le Bordeaux, le café, il y a plus si tu veux.

Thomas, petit Thomas, prend cette chaise près de la porte. Tu ne verras rien, mais tu entendras.

Et voilà! Cette belle fête! Toutes tous toutes tous. En profiteront, en jouiront, en rapporteront des souvenirs immémorables. Car cent ans, ça se fête.

Joyeux anniversaire Hervé!

Le bonheur d’Arthur

Arthur a tout fait. Tout. En vain. Pauvre Arthur.

Il chantait un peu. Il s’est mis en tête de chanter beaucoup, de monter sur tous les chapiteaux. Dans l’audience, silence. Donc.

Il collectionnait un peu. Il s’est mis en tête de collectionner beaucoup, beaucoup de sous. Mais la bourse s’est déchirée, et ça s’est mis à rouler jusqu’au fond du ruisseau, jusqu’à la rivière qui a tout emporté. Alors.

Il aimait un peu. Il s’est mis en tête d’aimer la marquise de la Ferme-Neuve. Mais la marquise était une statue d’argile qui a fini par se dissoudre. Conséquemment.

Il souffrait un peu. Il s’est mis en tête de souffrir beaucoup, et il s’est trouvé quelques douleurs, puis elles se sont précipitées, à son invitation elles l’ont envahi. Maintenant.

Arthur est heureux. Quand on l’oublie, il brandit un bel ulcère multicolore, une hernie vermeille, des os entortillés, et tant d’autres, oh, tant d’autres.

Arthur, il l’est enfin, heureux. Les larmes coulent, les bras se tendent. Arthur est heureux.

C’est cosmique

FATOP: Malheur! Oh! Malheur!

PAULI: Un moustique t’a piqué le gland? Une fourmi t’a volé du sucre? Un rat t’a ri au nez?

FATOP: Ne te moque pas, c’est terrible! Oh! Tragique!

PAULI: L’ouragan a froissé ton pantalon? Une tornade t’a décoiffé?

FATOP: J’ai le foie qui s’affaiblit. Douleur. Oh! Douleur!

PAULI: Il y a des étoiles qui clignotent.

FATOP: J’ai le sang qui épaissit. Douleur. Oh! je pourrais en crever!

PAULI: Il y a des étoiles qui s’éteignent.

FATOP: J’ai ma femme qui m’abandonne, mes enfants qui me volent, mes parents qui me ruinent, mes voisins qui me détestent, mon patron qui m’écrase. Malheur! Oh! Malheur!

PAULI: Ah! Ah! Ah!

FATOP: Tu ris! Comment peux-tu?

PAULI: J’ai mauvaise réputation, un joli petit cancer dans le cul, un autre entre les deux yeux, j’ai pas de femme, pas de parents, pas d’enfant, pas d’emploi, j’ai une patte qui boîte, un bras qui pend. Et je pète quand je ris.

FATOP: Oui, mais moi! Moi! Moi c’est terrible! Oh! Tragique!

PAULI: Alors moi, mais moi! Moi! Moi c’est cosmique! Oh! Comique!

FATOP: Adieu! Tu ne veux rien entendre.

PAULI: Adieu! Je m’en retourne flâner sur les bancs publics, rejoindre mes copains pour tirer la langue aux funestes bouffons, et rire, oh mazette, rire à m’en épuiser.

Festivités municipales

Nous avons placé un sac de toile au milieu de la place, avant le lever du jour. Nous avons laissé entendre, sur les réseaux sociaux, qu’il y avait une fortune dans ce sac. Nous n’en avons pas précisé la nature. Ce pourrait être de l’or, des billets de banque, ou tout autre objet, chose ou idée possédant une valeur. Là-dessus, nous avons été plus que vagues.

Dès leur réveil, les citadins se sont précipités. Antoine a saisi le sac, mais au moment où il allait l’ouvrir, Gaston, Rosaline, Hervey, Jack, Louise-Anne, Marcel, Sébastien, Jean-Sébastien et Mathilde se sont précipités sur lui, l’ont terrassé. S’en est suivi une mêlée, coups, cheveux tirés, cous tordus, membres fracturés. Jean-Sébastien est parvenu à s’enfuir avec le sac, mais contrairement à Antoine, il n’a pas pris le temps d’ouvrir le sac. Sage décision, qui lui a permis de conserver le sac en sa possession pour seize secondes. C’est déjà quatorze de plus qu’Antoine.

Parce que John et Liam ont surgi, l’un de la droite, l’autre de derrière, chacun avec un joli couteau, une dague pour Liam, un Ka-bar pour John, menaçants, insistants. John a piqué Jean-Sébastien au bras, Liam a touché la rate, John a attrapé le sac et a bondi loin de Liam, mais c’est à ce moment, le soleil clignait de l’œil au-dessus des immeubles à l’est de la place, que la foule s’est repliée vers lui.

Vite encerclé par des centaines de gueules avides, John s’est soudain senti démuni, malgré son Ka-bar. C’est alors qu’est parti le coup de feu, une balle directement dans l’œil gauche, et John a à peine eu le temps de jeter un coup d’œil à son agresseur. À peine, puisqu’il est tombé raide mort, le sac à la main.

Des dizaines de bras se sont précipités, les mains ont saisi le sac, l’ont déchiré, réduit en pièces, pendant que le tireur, désespéré de voir le butin pour lequel il avait si bien visé s’enfuir, a perdu toute retenue et s’est mis à tirer sur tous ceux qui se coltaillaient au-dessus du sac.

Ce fut un carnage, selon les mots du maire et de ma sœur.

Nous n’avons pas pu identifier le tireur, ce qui est dommage pour l’exactitude de la relation que nous faisons de ces événements. Toutefois, comme certains de nous l’avaient prévu, le véritable trésor que contenait le sac leur a échappé, à tous. Ce trésor était inscrit sur la toile, à l’intérieur du sac. C’était la combinaison du coffre-fort que nous avons installé, le matin même, dans le hall de la salle des fêtes. Nous avions déposé deux millions de dollars dans ce coffre, par principe. En réalité, nous savions que personne ne viendrait jamais le retirer. Maintenant que le sac est détruit, déchiré, que des lambeaux arrachés ont été brûlés, il est certain que ces deux millions pourront sagement retourner dans nos coffres.

Jusqu’à l’an prochain.

Envie de pipi

G: Ne te sens pas seul, ce qui t’arrive me touche, je suis avec toi, en toi, par-dessus toi. Je pleure quand tu pleures, je ris quand tu ris, je suis là, tu vois?

F: Ce n’est pas suffisant.

G: Je suis une inexistence à remplir, un réceptacle, un joli plat en faïence, une casserole en acier inoxidable. Tu peux me remplir, je ne déborderai pas, promis.

F: Tu es bruyant, trop. J’entends ta voix dominer la mienne.

G: Je suis un panier de toile, malléable, tu peux m’écraser, m’étirer, me tordre.

F: Tu es sale.

G: Tant pis. Tu vois cette horloge? Tu vois l’heure qu’elle indique? C’est la mienne. Celle où je dois aller faire pipi.

Plan de carrière

J’ai vingt-trois ans, trois mois, deux jours, une heure. Et je n’y comprends rien. Hier, tous mes amis ont été transformés en cochons. Tous, sauf moi. On m’a transformé en psychrolutes marcidus. Blobfish, si vous préférez. Je suis laid, plus laid qu’un cochon, et en plus, je vis loin de tout. Pas la joie.

Riez! Moquez-vous! En quoi vous a-t-on transformé, vous?

Évidemment, j’ai dû revoir mes plans de carrière, et il faut maintenant que je trouve un autre sens à ma vie. Je ne serai pas architecte, ni policier, les deux options que j’envisageais. Écrivain? Pourquoi pas. Il me faut quelque chose qui se pratique loin des regards, quelque chose où le désespoir est chic, où toutes les tares finissent par se fondre dans une œuvre. Une œuvre moche.

Je pourrais aussi être rentier. Faut garder toutes les options ouvertes.

La pomme bleue

F: Tu peins tout en noir. Tu es pessimiste.

M: Même pas vrai!

F: Fais pas l’enfant. C’est la vérité.

M: Y en a pas, de vérité! Laisse-moi peindre en direct. Tu vois cette pomme? Je la peins: « voici une pomme rouge, dont le pédoncule a été arraché, mais dont la mouche est intacte, qui a entamé son long processus de décomposition, à peine visible à l’œil nu, mais néanmoins réel ». Ça te va?

F: Comme je le disais! Tu vois le côté sombre des choses. La décomposition? Qui parle de décomposition quand il voit une si belle pomme, une pomme si appétissante?

M: Moi.

F: Pessimiste!

M: Alors, est-ce mieux ainsi: « voici une belle pomme bleue avec des reflets d’océan, qui concentre en son sein toute la vie de l’existence, qui conservera sa beauté infinie jusqu’à la fin des temps, et tra la la ».

F: Voilà! C’est comme ça qu’on vit!

M: Même pas vrai.

Du café refroidi

J’avais écrit un livre, ça ne racontait rien, mais pour soutenir les mots, par commodité, j’avais quand même mis une histoire. Une histoire d’un jeune homme qui risque sa vie pour sauver une famille menacée par de dangereux criminels, et qui, à la fin, tombe amoureux de la fille de la famille, mais le père et le frère s’unissent pour le torturer. Ils lui enlèvent d’abord les yeux, puis les doigts, et enfin, les cheveux. Fou de douleur, douleur du cœur, le jeune homme fonce droit devant lui, trébuche sur une pierre, mais oh, triste hasard, c’est une falaise, et il se fracasse le crâne sur les rochers. Terrible fin, surtout qu’on ne retrouve jamais le corps.

Alors je suis là, à boire mon café, solitairement, et cette dame qui s’approche, m’avoue avoir beaucoup aimé le livre, avoir beaucoup pleuré, et autres banalités. Je lui ai fait remarquer que mon café refroidissait, mais la voilà qui se met à pleurer. J’imagine qu’elle voulait me prouver qu’elle possédait de bonnes capacités lacrymales.

Je lui ai dit, madame, tout ça, c’est faux, j’ai inventé, le type, il ne meurt pas, au contraire, il part vivre à Londres où il cambriole des banques et vit très heureux, richement. Et il mange beaucoup de fish & chips.

L’ours

Je me tortillais les doigts. Je me les tortillais jusqu’à me les blesser. Alors. A bien fallu trouver. J’ai trouvé.

Je me suis inventé une mission. Rencontrer l’ours qui parle. Est-ce qu’il existe? Là n’est pas la question. Est-ce que je peux croire qu’il existe? Oui. Alors ma quête commence.

Chaque semaine, du lundi au samedi de dix-neuf heures à vingt heures, je perfectionne mon plan de recherche. Le dimanche, je mets en place les éléments du plan. Je pars en randonnée en forêt, au cœur du territoire des ours. Ou je rencontre des biologistes qui me fournissent de précieux renseignements. Ou je lis un livre sur les ours. À force de chercher, je me rends compte de l’énormité de la tâche. Est-ce qu’une vie sera suffisante? Sera-ce là la mission, aussi, de mes descendants? De tous les miens?

Aujourd’hui, je vais dans la vie, et je ne me tortille plus les doigts.