Il te reste la danse

Joyeux anniversaire, vieil abruti. As-tu enfin trouvé les pièces qu’il manquait à ton puzzle? Ce beau paysage auquel il manque la moitié d’un arbre, le tiers d’un lac, c’est vraiment moche. Moche.

Pourtant, tu as eu le temps. Quelques siècles, au moins. Pas vrai? À voir ta tronche, on jurerait qu’on t’a fabriqué avec du papier mâché.

T’en fais pas. Ne t’en fais plus. Tu ne trouveras jamais tes pièces de puzzle. J’en ai brûlé quelques-unes, il y a des années de ça, et les autres, eh bien, les autres t’ont été volées, ou tu les as égarées.

À ton âge. Il te reste toujours un peu de théâtre, des clowneries. Ne veux-tu pas danser? On m’a dit qu’autrefois, tu dansais.

Alors, danse, pendant qu’il en est encore temps.

Ce cher Léopold

Léopold n’est pas cool. Pas ce qu’on appelle cool. Il mange mal, boit beaucoup, se saupoudre l’esprit d’une quantité épatante de poudres. Léopold lance des briques dans les vitrines des boutiques, mais pas que ça. Il en lance aussi sur les belles bagnoles, sur les villas du haut du village, dans les fenêtres de la mairie. Léopold lance aussi des bouteilles sur les policiers qui nettoient, épisodiquement, le parc où avec ses amis il rit, s’amuse et dort.

Depuis longtemps, Léopold sait que le temps passe.

Léopold s’est retrouvé au volant d’une immense bagnole. Une bagnole bleue. Léopold s’est gratté le cuir chevelu, se l’est gratté à fond pendant de longues minutes, parce que sa bagnole l’a conduit jusqu’à une immense maison, une maison blanche, dans laquelle il y avait une femme, trois enfants, un atelier de menuiserie, un bel équipement de pêche à la ligne et trois livres.

Mais Léopold n’est toujours pas cool.

Quand il dort, la nuit ou le jour, des policiers sautent dans ses rêves, et osent le chasser à coups de matraque. Le chasser de ses rêves, de ces rêves qu’il croyait siens.

Depuis, Léopold comprend que le temps passe.

Le spectacle

Viens par ici. Oui. Viens plus près. C’est ça. C’est à peu près ça.

Tais-toi.

Le spectacle va commencer.

Pas celui que tu attendais.

J’espère que tu n’as rien oublié.

Tu n’en reviendras peut-être pas.

Tout ce rouge, ce n’est pas du sang, tous ces cris, ce ne sont pas des gens, toutes ces bombes, elles n’éclatent pas vraiment, tout ce vacarme, c’est le silence. Le silence en fait, oui, qui nous absorbe.

Tu entends pleurer? Un bébé? Un petit animal? Non. C’est le vent qui ne charrie que des contrariétés. Le vent qui fuit le vrai spectacle, les paillettes qui s’enfoncent dans la boue plutôt que de s’envoler. Comment nous en sortirons-nous?

Chausse tes patins, chausse tes bottes de randonnée, viens par ici! Par ici!

Ne me serre pas la main. Ne t’accroche pas à mon manteau. La terre pourrait s’ouvrir, nous séparer.

Ils nous ont photographiés. Peut-être croient-ils que nous ne nous en sortirons pas. Pourtant, c’est un spectacle, ce n’est qu’un spectacle.

Le freak

J’ai frappé à la porte, il a entrebâillé la porte, j’ai demandé à entrer, il a refusé. Bang. La porte claquée au front. Assommé. Commotion. Quand les ambulanciers m’ont ramassé, j’avais toujours l’esprit gnangnan. Impossible de les convaincre de me laisser là, de filer vers d’autres blessés. M’ont sanglé, piqué, transporté dans une bâtisse étrange. Je n’en ai pas vu grand-chose, mais ça m’a semblé être une sorte de hangar, de ces hangars désaffectés comme il y en a plusieurs dans le quartier industriel. Pas un hôpital, j’en étais persuadé. Mais comment demander? Comment protester? Quand je me suis réveillé, j’étais seul, assis dans un fauteuil défoncé, devant une table remplie de vieux livres. Que de vieux livres, auxquels il manquait des pages. Route des Flandres, La métamorphose, Ulysse, il y avait là toutes ces pages sèches, jaunies, tachées de café, de cendre. Et rien d’autre. Il y avait cette table avec les livres, le fauteuil avec moi dedans, et rien d’autre. Que de l’espace dans un grand appartement sans décorations sans meubles sans la moindre trace de vie. J’avais faim, mais je n’ai tout de même pas pu résister à lire. Quel livre ai-je choisi? Les pages se désintégraient chaque fois que je les tournais, de sorte que je me voyais forcé de sauter une page sur deux. Et d’imaginer les pages manquantes. Quand j’ai quitté l’appartement, il faisait nuit depuis longtemps. À l’extérieur, je ne reconnais rien. J’ai salué un passant, je voulais me renseigner. Il a accéléré le pas. J’en ai interpellé un autre, il m’a ignoré. Quand j’ai saisi le bras d’un sexagénaire, que je lui ai demandé où nous étions, où était ma rue, il m’a répondu par un coup de mallette. Et m’a traité, de loin, de freak.

Une vie à raconter

J’avais décidé de raconter ma vie. Je me suis dit, comme je ne sais rien faire, ça me permettra de faire fortune, et de ne rien faire. Sauf qu’il ne m’a fallu que cinq mots pour tout raconter. Vous me direz que j’aurais pu répéter ces cinq mots sur deux cents pages, quitte à varier en intégrant des synonymes. Tout le monde le fait. Je l’ai fait. Le résultat était désastreux. C’est pourquoi.

Mieux vaut raconter la vie de qui vous savez. Parce que lui, il en a fait des choses, oh des choses! Il a sauvé, aimé, donné. Il a tué, écrasé, nié. Et parce que ça ne suffisait pas, il a recommencé. Plusieurs fois. Donc, vous voyez le tableau.

Palpitations, sudations, strangulations. Bientôt, je le sens, je ne trouverai plus les mots pour la raconter, sa vie.

Courage, fourberie, modestie. J’ai fouiné dans ses placards, sous son lit, jusque dans ses poubelles. J’y ai récolté un condom encore chaud, une lettre jamais envoyée, des lunettes rouges, rondes, une boucle de cheveux blonds, un nez de clown, un vieux livre de Mongo Beti, une poignée de porte antique, un bol japonais, une horloge Galerie du Gaston.

Et un reste de salade grecque.

Petite visite de sa famille

Quand je l’ai rencontrée, elle conduisait un petit coupé rouillé, tout petit, mais comme elle était belle! Ça oui! Surtout les genoux. Elle les avait ronds, avec de fines teintes rosées sur les flancs, deux minces rubans qui s’entrelaçaient sous la rotule. J’en étais fou. Et cela, c’était sans compter sa nuque. Une nuque comme en portent les mairesses.

C’était l’hiver quand je l’ai accompagnée pour la première fois dans sa famille. Nous avions conduit pendant deux jours deux nuits, sans arrêt, jusqu’à ce domaine terré aux confins d’une forêt de conifères. Toute l’allée devant le manoir était recouverte d’une épaisse couche de glace. J’avais à peine posé le pied sur la glace, que le frère s’est mis à me lancer des os de porc. Pris par surprise, j’ai trébuché, et je me suis retrouvé sur le cul, à moitié assommé par un tibia reçu en plein front. Pendant ce temps, frère et sœur s’embrassaient, riaient. Je me suis relevé avec peine, patinant, multipliant de grotesques figures involontaires, grand écart, arabesques, cabrioles et le reste. Tant et si bien que, lorsque je suis parvenu près d’eux, ils s’éloignaient déjà vers le porche, bras dessus bras dessous, m’oubliant avec les paquets, les valises, et mes chaussures inadaptées à la patinoire où ils se déplaçaient avec une aisance que je leur enviais.

Je suis tout de même parvenu au manoir, j’ai poussé la porte, posé ma charge, respiré. Personne. J’ai tendu l’oreille, mais il a fallu quelques minutes avant que je ne perçoive des voix, lointaines. Faute de mieux, je me suis engagé dans un long corridor qui menait, j’en étais certain, à une sorte de salon, ou de boudoir, ou de salle à manger. Comment savoir! J’avançais, je progressais prudemment quand est apparu un vieil homme, un personnage si maigre, si gris, si chancelant que j’ai d’abord cru à une blague, à un déguisement. Le grand-père. Sans me saluer, sans se présenter, il m’a tendu une clef de voiture, m’a entraîné dans le garage adjacent, malgré mes protestations polies. Il y avait là une de ces voitures de sport italiennes, je ne me souviens plus de la marque, du modèle, il voulait que je le conduise chez la voisine. J’ai protesté, expliqué que j’accompagnais cette si jolie, sa si jolie filleule, il n’a rien voulu entendre et je me suis retrouvé assis au volant de cette voiture. Mais comment démarrer? Je n’avais alors conduit que des automatiques! Je n’allais tout de même pas risquer d’endommager une voiture de plusieurs centaines de milliers de dollars! Le grand-père s’est énervé, ça l’a vraiment contrarié, il s’est mis à rabâcher d’incompréhensibles paroles au sujet de sa voisine, et j’ai cru comprendre que c’était sa maîtresse, que personne n’en savait rien, mais c’était peut-être aussi autre chose, sa sœur, sa cousine, qu’est-ce que j’en sais!

J’ai quand même fini par me dégager de cette voiture, et je suis entré dans le manoir, bien déterminé à retrouver ma belle, coûte que coûte. J’ai foncé, presque couru, vers les voix, qui maintenant éclataient en rires métalliques. J’ai tourné à gauche, à droite, j’ai ouvert je ne sais combien de portes avant de les retrouver, elle, son frère et une générale en uniforme, sabre à la hanche. La mère! Dès qu’elle m’a aperçu, elle a appelé le majordome, et sans me laisser le temps de la saluer, a brandi son sabre dans ma direction. Ma belle! Ma belle me tournait le dos. Oh ma belle! Je balbutiais, j’appelais, mais elle m’ignorait.

La générale, fort habile, a découpé mon habit de quatre coups de sabre, et je me suis retrouvé tout nu au milieu de la pièce. Elle m’a examiné sous toutes les coutures, m’a même soupesé les testicules avant de conclure que je ne possédais pas le port requis pour déneiger la route qui mène au manoir. J’ai compris qu’elle me prenait pour un autre, un homme à tout faire du village. Tout en tentant, maladroitement, de me couvrir des lambeaux de mes habits, je lui expliquais sa méprise, mais elle a vivement secoué la tête. Jamais, a-t-elle hurlé, jamais je ne pourrais prétendre entrer à son service! À ce point, je n’ai pas jugé bon de préciser que c’est un futur gendre qu’elle avait devant elle, et même si je l’avais voulu, elle ne m’en a pas laissé le temps. Le majordome m’a agrippé par une oreille, qu’il a tordue, et m’a traîné jusqu’à la porte. Un coup de pied au cul, et me voilà sur la glace à nouveau, nu. J’ai protesté, espérant que ma belle ne se montre pour mettre fin à cette plaisanterie. C’est plutôt le majordome qui est reparu pour me lancer mes lambeaux d’habits et m’ordonner de disparaître. Quelle famille! Pourtant, elle! Elle était vraiment belle, et j’aurais tout fait pour elle, mais après deux heures trente-deux minutes à l’extérieur, à attendre qu’on m’ouvre, j’ai bien vu qu’on m’avait oublié.

A bien fallu rebrousser chemin vers la ville, deux nuits, deux jours. Quelques semaines plus tard, j’ai bien tenté de la revoir, mais nulle trace. Disparue. Disparue de son appartement, de son cercle d’amis, disparue même de Facebook, de Google.

Si vous la voyez, vous pouvez me joindre à la galerie où j’expose. Oui, c’est bien moi qui les peins, ces genoux de toutes couleurs, de toutes formes.

Confession d’un récidiviste

Il y a cent cinquante-deux ans, le jardinier Bertrand a accédé à la présidence. Depuis, tous les présidents ont été jardiniers, ou amis des jardiniers, ou supporters des jardiniers. Évidemment, puisque Bertrand a changé les règles du jeu. Depuis un siècle et demi, nul ne peut prétendre à la présidence s’il n’a, de près ou de loin, des intérêts dans la tonte des graminées, la pollinisation croisée des taraxacums ou l’évaluation du potassium dans les différentes variétés de crotte.

Voilà pourquoi je croupis dans ce cachot. Il y a cent cinquante-trois ans, je serais un homme libre!

Mon crime est simple: quand ma tondeuse est tombée en panne, je ne l’ai pas fait réparer. Trop cher. J’ai préféré m’acheter une bicyclette. Alors.

Le parterre s’est peu à peu transformé en paradis de lupins, bordé d’une haute barrière de berce du Caucase. Très joli, mais évidemment, ça m’a valu des amendes, des mises en demeure, des dénonciations. Les forces de l’ordre m’avaient à l’œil.

Sauf que j’ai pris goût à la bicyclette, et perdu celui du jardinage. Les lupins ont fini par être absorbés par d’étonnantes verges d’or, armoises, tanaisies, jusqu’à ce qu’émergent des pousses de bouleau, d’épinette et de sapin. Après quelques années, on ne voyait plus la maison de la rue. Ça me plaisait, je me sentais tranquille. Je payais les amendes, c’était le prix à payer, pensai-je, pour vivre en paix. Eh bien, non.

Aux amendes ont succédé les accusations, les procès, jusqu’à ce que je sois ruiné. Et emprisonné.

J’en ai pris pour quinze ans.

Le garçon magicien

Un stylo lui échappe des mains et chute vers la moquette, un joueur frappe la balle, John verse un verre d’eau sur le visage de Sergio qui dort, Mertudina saute du vingt-deuxième étage, une balle file directement vers l’os frontal de Rogudi, un missile est lancé sur la Ville, et le garçon, le garçon magicien va arrêter tout cela. D’un claquement de doigts suivi d’un clignement d’yeux suivi d’un cloisonnement de l’esprit. Le stylo ne tombe pas, la balle ne s’envole pas, l’eau ne coule pas, Mertudina ne s’écrase pas sur le trottoir, Rogudi ne reçoit pas une balle dans le coco, la Ville n’est pas anéantie. Grâce au garçon magicien. Magie. Sauf que.

Sauf que, maintenant que cette phrase est écrite, terminée, force est de dire ce qui est.

Le stylo est sur la moquette, la balle dans le champ centre, le visage de Sergio trempé, Mertudina et Rogudi morts, la Ville effacée.

Mais l’idée d’arrêter le mouvement, vraiment, c’est une excellente idée. Une idée. Oui. Excellente.

Le monument

Le village de Malboma tient à féliciter les bénévoles qui ont permis la construction de ce magnifique monument aux morts, qui trônera éternellement sur la Place des Illusions. Merci en particulier au sculpteur, Torororodo, qui a su représenter avec vigueur, émotion et justesse, les souffrances de nos anciens vivants, aujourd’hui trépassés, enterrés, décomposés. Ce mélange, dans le bronze, de corps mutilés, étranglés, décapités, poignardés, torturés, et même, mes chers concitoyens, pendus! Oui, pendus! Quelle beauté! Nous ne pouvons que rêver du prochain monument qu’érigeront, dans cent ans, nos descendants. Nos souffrances fatales, nos assassinats et nos exécutions seront à nouveau immortalisés. Oui, chers concitoyens. Oui! Car Malboma vit d’une vibrante vie! Amour et vie. C’est nous! Tout à fait nous.

Histoire d’amour

Il y avait là un couple. Deux personnes. Ici, au bureau central, nous ignorions tout de ces personnes. Formulaire effacé, pas rempli, négligence des commis inférieurs. La routine. Mais ce couple. L’une des personnes avait une tête de brocoli, des bras de flanelle, des jambes pareilles à celles de mon oncle Hector, tandis que l’autre personne! Elle avait des boutons verts partout, sauf sur le nez. Un nez rouge. Cela faisait un joli couple, je vous l’accorde, mais ici, au bureau, nous soupçonnons de grandes surprises au-delà de ces apparences. Conséquemment.

Conséquemment, on m’a transmis le dossier. Je dois faire enquête. Je fais enquête. Pourquoi ce couple existe-t-il? Est-il le résidu d’une manigance criminelle qui menace le bureau? C’est ce que le bureau se demande.

Nous ne prenons pas les choses à la légère, au contraire, nous y investissons plus que les ressources nécessaires. Cette enquête prendra le temps qu’il faut, notre objectif est de planter notre flèche sur le cœur du problème. Pour l’annihiler. Toutefois.

Toutefois, cela peut prendre des années, quelques décennies parfois. De ce type d’enquête auxquelles vous consacrez tout votre temps, tout. Toute votre vie, toute.

Il y avait un couple suspect, auquel il manquait les éléments de base. Probablement un couple créé sur une autre planète, ou sur une île toute petite, à peine perceptible par nos satellites. Un caillou. Quelle qu’en soit la provenance, ce couple nous échappe.

Mais pas pour longtemps. Puisque j’enquête.