L’apparition de la charrette a écorché les croyances des calotins. Foi de faucheuse, la commère ne radote plus! C’est une vision d’horreur, un film à effrayer les durs, une misère d’abondance garnie de vices grossiers. Nous y mettrons bon ordre, avec les dispositions qui s’imposent. N’est-ce pas, hardi zélé? Votre jeunesse est élastique, mais l’hiver la tarit.
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Poux!
POL: À vous le mot de la fin, très chère.
OLA: Déjà?
POL: C’était bref.
OLA: Ce n’était pas cela, pas encore. Vous plaisantez, pas vrai?
POL: Il y a mes oncles qui blanchissent des millions, et tout plein de gens autour d’eux qui meurent. Je me tiens loin, mais ça me terrifie, tout ça. La terre est trop petite pour moi.
OLA: Alors, quel mot vous faut-il?
POL: À vous de voir, à votre guise. Qu’importe le mot, ce ne sera que du théâtre. Une belle illusion.
OLA: Et après, nous nous tairons? À jamais?
POL: C’est l’idée. Je veux dire, vous et moi, et tous ceux ici, ce soir, qui nous écoutent.
OLA: Un mot, un mot, je n’ai jamais pensé à un mot qui serait le dernier. Surtout dans une histoire comme la nôtre, comme la vôtre.
POL: Ma vie est d’une absurdité, ma chère! Le premier, comme le dernier des mots, fera l’affaire.
OLA: En ce cas, vous l’aurez. Voilà, je crois que ça y est.
POL: Merci, merci mille fois. Ce mot restera gravé dans nos mémoires.
OLA: Poux!
Le coyote
Je me suis rendu compte, la nuit dernière, que je n’avais pas autant de chance que je croyais en avoir. Il y avait cette femme, elle habitait entre le mont X et le mont Y, je l’ai rencontrée sur une île, sur la plage d’une île plus précisément, je lui ai offert une soirée chaude, elle préférait une révolution, je lui ai dit d’accord, tout pour vos yeux, elle m’a ordonné de ne pas la regarder, de porter mon regard loin devant moi, j’ai acquiescé, et soudain, il y avait des milliers de gens devant, derrière, à nos côtés, j’étais persuadé qu’elle était toujours là, mais je n’osais tourner la tête, l’œil devant, droit devant, j’entendais sa voix qui montait, qui faiblissait, que je perdais parfois dans le flot des voix, je n’étais pas toujours certain de marcher près d’elle, je me disais qu’après sa révolution, nous passerions à autre chose, peut-être écouter un film, boire un verre, compter les mésanges dans le jardin, sauf que le temps passait, le jour, la soirée, il se faisait de plus en plus tard, et la révolution ne semblait jamais vouloir se terminer, mais vers vingt-deux heures trente-trois, chacun est rentré chez soi, elle m’a invité chez elle, c’était loin, une bonne heure de marche, sans compter les arrêts. Onze heures cinquante-huit, nous mettons le pied sur son balcon, hourra, mais au moment où j’allais pénétrer dans la maison, une transformation, du poil qui me sort de la peau, la tête qui m’allonge, le bassin qui se tortille, je n’y comprenais plus rien. Après une journée si riche en émotions, cette rencontre fantastique avec cette femme fantastique suivie d’une révolution fantastique, j’espérais un instant de sérénité, une minute de calme. Ça n’allait plus du tout. La femme fantastique s’est reculée, dégoutée d’abord, ou horrifiée, puis s’est mise à rire, d’un grand rire tonitruant comme en ont les marins au long cours. Minuit, oui oui, bien entendu, j’ai bien vu que je me transformais, et j’ai tout de suite cru que je devenais loup-garou. Eh bien non, je me transformais en coyote-garou. Loser. Je comprends que la femme fantastique m’ait claqué la porte au nez, à sa place j’aurais fait la même chose. Coyote-garou! Il n’y a qu’à moi que ce type d’absurdité arrive!
Soi, moi, toi
JUN: Il est quelle heure?
LON: Demain.
JUN: Ça va? J’ai l’impression que tu n’es plus sur les rails.
LON: Que seraient ta vie, ma vie, notre vie, si nous parvenions à diluer chacun des mots que nous prononçons. Les diluer, les désintégrer. Les plonger dans un bain d’acide. Tous. Tous les mots.
JUN: Inutile.
LON: Chocolat: je le dilue, je le désintègre. Ce mot n’existe plus.
JUN: Soit. Mais j’en mangerai tout de même.
LON: Tu ne sauras plus ce que c’est. Alors, comment en voudrais-tu? Impossible.
JUN: Maison.
LON: Même chose.
JUN: Nous finirons par ne plus nous parler. Tous les mots, c’est quand même quelque chose.
LON: Dorénavant, chaque fois que tu prononceras un mot, que je prononcerai un mot, il disparaîtra. C’est parti! Pfffuit!
JUN: Je ne pourrai plus te parler.
LON: Ce sera encore possible, pour un temps limité.
JUN: Nous aimons communiquer, pourtant.
LON: Échange de banalités.
JUN: Voir s’envoler ces liens.
LON: Perdre tristesse, mort, trahison, haine.
JUN: Peur, douleur, fin.
LON: Promesse, aussi, mouvement, temps.
JUN: Espace, existence, vie.
LON: Soi, moi, toi.
Avancer
Je respire de moins en moins. Éventuellement, ça risque de me causer des problèmes. J’ai pourtant bien d’autres chats et rats et barracudas à fouetter.
Alors j’évite d’y penser. Je fouette et fouette et fouette.
En avant!
Respirer, quelle idée!
La chute du danseur
Nous dansions depuis plusieurs heures lorsque le plancher a cédé. Certains, qui buvaient au bar ou qui étaient assis aux tables le long des murs, ont évité la chute. Mais tous les autres, tous ceux qui dansaient, en particulier, ont plongé dans le gouffre. Trois étages. Il y a eu plusieurs morts, tués en se fracassant le crâne à l’atterrissage, ou écrasés par les poutres. J’ai vu tout ça dans ma dégringolade. Étonnamment, je m’en suis sorti vivant, ce qui ne signifie pas que je suis tiré d’affaire. L’écroulement a été provoqué par un léger tremblement de terre, qui a libéré des gaz qui ont pulvérisé trois des étages de l’édifice, dont celui du plancher de danse. Quand j’ai piqué du nez vers le trou noir, le hasard m’a projeté, malgré moi, dans la faille par où s’étaient échappés les gaz. Seul. Et presque aussitôt, derrière moi, des débris ont bloqué la mince cave qui s’est ouverte dans le roc, sous l’immeuble. Tout de suite après, il y a eu un éboulement de terrain, qui a complètement colmaté le passage. Me rendant compte de cela, sans être défaitiste de nature, j’ai conclu que ma fin approchait. Eh bien non. Sauf que j’ignore d’où me parvient l’air qui me permet de respirer. Noirceur totale. Je peux me mouvoir, mais seulement en me tordant comme un serpent. C’est lent, mais j’avance. Est-ce que je m’enfonce? Est-ce que je m’approche d’une sortie? Je l’ignore, mais j’ai l’impression que ma tête est légèrement plus basse que mes pieds. Je présume que le gaz, à nouveau, jaillira des profondeurs. Ou pas. Je rampe. J’en suis maintenant certain, j’ai la tête pointée vers le bas. Je le sens, à cause de l’afflux de sang. Logiquement, donc, je m’enfonce. Mais comme dit ma voisine, faut garder un esprit positif. C’est pas parce que je m’enfonce que je ne m’en sortirai pas.
Les glaïeuls
C’est elle, c’est la voisine, elle arrive quand ils sont tous partis. Elle est fatiguée, a beaucoup voyagé, beaucoup marché. Il n’y a plus personne pour l’accueillir, pour lui offrir un café, un fauteuil où se reposer. Elle devra poursuivre son chemin.
Elle traîne sa lourde valise, elle s’épuise à la tirer. Toutes les rues sont désertes, elle pourrait, elle le pourrait si elle le voulait, entrer n’importe où, s’installer dans n’importe quelle maison. Ce pays est abandonné, il n’y aura plus jamais personne. Pourquoi marcher encore? Pourquoi penser que là-bas, en ville, il y aura encore des gens.
Est-ce que ce sont des livres dans sa valise? De vieilles lettres, du temps où l’on écrivait des lettres? Des robes, des pantalons, des bottes?
Qu’elle marche! Elle est libre d’y aller, là-bas, libre d’aller nulle part! Va! Voisine, tu t’épuiseras, alors que tu aurais pu regarder pousser tes glaïeuls.
Jonas à la plage
Ils prennent le même autobus, tous les matins, pour aller se brûler les pieds et le nez sur la plage.
JONAS: Je ne voudrais pas crever sans avoir vu tous les graffitis sur tous les murs de toutes les villes.
FABIEN: Ça ne te donnera rien, dans la seconde qui succédera à ton trépas.
JONAS: On se dit, faut bien avoir un but, se donner un sens, un sens à sa vie. Il y en a qui font pire, on n’a pas idée, bien pire. Des sens qui n’ont aucun bon sens. Il y en a plein. Je te les nommerai, bientôt, tu les reconnaîtras.
FABIEN: Dans cette seconde qui succédera au trépas, tu ne seras plus là, tu ne regretteras rien. Alors, pourquoi t’amuser maintenant? Tu le regretteras pas, tu ne regretteras pas de t’être ennuyé.
JONAS: Ennuyons-non, mon ami, ennuyons-nous un jour de plus.
Sur la plage, malgré le froid, de rares promeneurs s’aventurent encore.
Une histoire d’amour
LUX: Imagine, un jeune élevé à coups de matraque jaune, qui tranche un sapin pour elle, qui le dénonce, mais qui en tombe tout de même amoureux des années plus tard, idiot ou amnésique, jusqu’à ce qu’un autre homme jaloux la tue, du moins c’est ce qu’il raconte, ou invente, devrais-je dire, puisqu’il la retrouvera encore des années plus tard, dans cette petite ville américaine frappée par des tueurs de menteurs.
BAH: Comment ça se termine?
LUX: Ils bricolent des enfants, et elle le laisse parce qu’il allait la laisser après avoir rencontré une actrice.
BAH: Il n’y a jamais de fin à des histoires comme celle-là.
Le canard
C’était un canard qui avait pris les traits d’un président, pour le plaisir, le plaisir de présider pour un soir, pour une nuit. Il y avait la foule sur la place, à l’applaudir, applaudir ce président étrange, à la bouche si grande, si souriante, qui dansait si mal. Personne, pourtant, n’osait rire, personne ne se moquait. Ça souriait, plutôt, ça souriait de grands sourires comme on n’en avait jamais vus. La fête, oh quelle fête, elle était si belle, on sentait qu’on en parlerait encore dans dix ans, dans cent ans. Ils tournaient autour de lui, le président, qui les touchait tous, jeunes et vieux, laids et jolis, le président qui buvait avec tous, qui se faisait de tous ces inconnus des amis, des amis à aimer toute la vie. Quand la nuit s’est essoufflée, il s’est incliné, les a salués, mais ils n’ont pas voulu le perdre de vue. Même ceux qui tombaient de fatigue se sont relevés, l’ont suivi jusqu’au fleuve, l’ont suivi lorsqu’il a plongé dans les eaux glaciales.
