Flotter est déjà un objectif digne de mention

Nous n’avions rien à faire, alors nous avons détruit les maisons autour de la place centrale du village. Sans nous en rendre compte.

F: Oups!

Quelle tête feront les villageois au retour du boulot! Mais nous ne serons pas là pour les accueillir, nous n’attendrons pas leurs coups de pied au derrière. Avec tous les débris, nous construisons un radeau. Idéalement, nous aurions aimé construire un beau navire, mais nous ne savons pas comment. Un radeau, ça semble simple. Nous ignorons, toutefois, s’il flottera.

F: Ah!

Il est terminé, et nous le trouvons acceptable et même, plutôt beau. Il est lourd, mais nous sommes plusieurs, et nous le tirons, pour certains, nous le poussons, pour d’autres, vers la rivière.

F: Plouf!

Nous avons bien failli ne pas pouvoir sauter sur le radeau! C’est que le courant est fort à cet endroit, et personne parmi nous ne s’y connaît en navigation. J’ai pu monter sur le radeau, avec trois des compagnons. Il y en a sept ou huit, par contre, qui ont plongé directement dans la rivière. Impossible de les faire monter à bord, puisque le radeau file déjà dans le courant, et qu’ils se débattent, là-bas. Ils se noieront peut-être, quoique nous ne l’espérons pas.

F: Oh!

Le radeau flotte, tant mieux, mais il tourbillonne sans cesse. Cela donne le tournis, et la nausée. Mais nous sommes habitués, et l’aventure commence. Impossible de savoir où cela nous mènera, et nous n’y pensons pas. Que ça flotte, c’est déjà une victoire.

F: Hourra!

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La désagréable sensation d’un moustique qui vous chatouille l’orteil

U: Vous êtes calme. Nous aimons les gens calmes.

G: Je suis immobile.

U: Ce qui est remarquable, c’est qu’on peut vous insulter, vous frapper un peu, vous torturer, et vous restez de glace.

G: De marbre. Je dirais que je reste de marbre.

U: Nous saccageons, nous salissons, nous profanons. Nous vous tenons en laisse. Et vous n’aboyez pas. Nous aimons les bons chiens.

G: J’ai les crocs discrets.

U: Nous nous amuserons encore longtemps avec vous.

G: Je lève le gros orteil.

U: Nous vous voyons tel que vous êtes, insignifiant.

G: J’abaisse le gros orteil.

U: Au secours! Au meurtre! On nous assassine!

G: Quel est ce moustique qui me chatouille l’orteil?

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De la sagesse des villageois

C’était la nuit. Tout le village dormait, comme toutes les nuits.

Quand soudain.

Un vacarme, des hurlements bestiaux amplifiés par des hauts-parleurs, des rugissements barbares à faire trembler les vitres de nos fenêtres.

Panique au village.

Le maire s’est réfugié dans son troisième sous-sol avec les deux seuls policiers du village.

Pendant une heure, deux heures, ça tremblait fort dans les maisons.

Puis, chacun s’est mis à appeler chacune, et chacune à appeler chacun, et chacun à appeler chacun, et chacune à appeler chacune. Si bien que tout le monde est descendu dans la rue, s’est réuni au square, et a marché en direction des vociférations.

Pour se rendre compte.

Ils étaient deux, deux garnements, avec chacun un gros camion et de gros hauts-parleurs.

Les villageois, sages et conséquents, leur ont botté le cul, ont mis les camions en pièce, et saisi les hauts-parleurs pour s’en servir lors de la prochaine foire.

Ce sera une belle foire, et on y dansera merveilleusement.

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Les braves du village prennent les grands moyens contre l’oppression

Une scène d’une rare violence en plein centre du square Bobibou: une centaine de villageois dansent à moitié nus autour d’un gibet où se balance le maire, pas encore tout à fait mort. Ritov, un visiteur, du village voisin, qui passait en moto, s’arrête.

RITOV: Vous pendez votre maire?

TOTIN: Ben oui. Tu vois ben.

RITOV: Il n’était plus utile? Pourtant, il semblait encore fonctionner. Les jambes, les bras, tout remuait normalement.

TOTIN: Il nous opprimait. Voilà le hic.

RITOV: Ah! Je l’ignorais. Désolé. C’était quoi, au juste, l’oppression?

TOTIN: T’es pas au courant?

RITOV: Je ne suis pas d’ici.

TOTIN: Il a fait retirer toutes les choupettes de tous les comptoirs, petits et grands!

RITOV: Effectivement, c’est du sérieux.

TOTIN: À qui le dis tu!

RITOV: Mais pourquoi? Comment a-t-il pu oser?

TOTIN: Parce qu’ils ont trouvé des traces d’un produit toxique.

RITOV: Il y en a partout.

TOTIN: Un produit qui provoque des nausées, de la diarrhée, et la mort.

RITOV: Normal.

TOTIN: Alors nous on le pend.

RITOV: Ah! Je comprends! Merci vieux! Moi qui pensais que vous aviez perdu la tête!

À la fin de cette conversation, le visiteur est reparti à moto, non sans avoir échangé une solide et amicale poignée de main avec Totin. Le maire, quant à lui, avait fini par mourir au bout de sa corde.

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Les dangers secrets mais terribles de l’épluchette de blé d’Inde

DAL: Aimez-vous le maïs?

LAD: Le blé d’Inde?

ALD: Le corn?

DAL: C’est dangereux. Une étude récente révèle que chaque grain peut contenir une cellule vide à l’intérieur de laquelle les services secrets antarctiquois ont inséré les pièces d’un puissant robot, qui ne se désintègre pas lors de la digestion. Oh, évidemment, il y a des sceptiques, comme toujours. Et les médias ridiculisent cette étude, comme d’habitude. Mais il a été démontré que les pièces, une fois ingérées et en contact avec les sucs gastriques, se rassemblent, et au bout de 24 à 48 heures, se restructurent d’elles-mêmes pour reconstruire le robot. Ce phénomène, prouvé et reprouvé, super prouvé, prouvé prouvé, en laboratoire et chez ma voisine et chez le maire et chez Joe, a été conçu dans le centre de recherche de la compagnie internationale de production de bleuets cultivés. Évidemment, ce centre de recherche est secret, caché sous les racines des bleuetières, à l’insu des autorités locales. Quand ce robot, donc, est prêt à entrer en action, il émet un signal qui est capté par un récepteur grandiosement puissant. Tout devient alors possible. On peut, à distance, provoquer une envie de pipi, et même, oh damnation, un gros caca mou. Cette horreur a déjà provoqué la panique dans bien des grandes villes du monde, où des millions de personnes ont été victimes des robots. Si vous n’êtes pas au courant, ce qui est normal, c’est que tout a été gardé sous silence. Top secret. Les victimes qui rendent public leur calvaire sont aussitôt repérés par les mercenaires à la solde des bleuetières, et elles sont éliminées de la circulation. Pas nécessairement tuées, dit-on, mais emmenées dans des lieux tenus secrets. Alors, si après une épluchette de maïs, de blé d’Inde ou de corn vous avez envie de pipi, ou pire, de caca mou, méfiez-vous! Un robot grouille dans vos entrailles et a déjà pris possession de vous. Aucun exorcisme ne pourra vous en libérer.

LAD: J’ai peur.

ALD: J’ai mal au ventre.

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Danser avec les mangeurs de pois verts marrons

La voisine du bout de la rue est fâchée, très très. Elle veut rouler à 180 dans les zones scolaires, mais on le lui empêche. Elle veut tirer du pistolet dans son jardin, même si chaque fois ça tue quelques enfants, quelques vieux aussi, mais encore là, on le lui interdit. Le voisin n’est pas mieux, mais comme il n’a pas encore appris à parler, qu’il est alourdi par un passé trouble, qu’il ne peut pas comprendre la distinction entre son ventre et le reflet de son ventre dans le miroir, il fait moins de bruit.

La voisine traîne le voisin dans les parades où elle se décoiffe, et tente de hurler plus fort que les cornes de brume. Sauf que plus elle crie, plus le brouillard s’épaissit, et plus le brouillard s’épaissit, plus les cornes sont bruyantes, comme chacun sait. Le voisin la suit, mais il n’y comprend rien. La physique brumeuse, ce n’est pas son fort, mais cela, il se garde bien de le dire, puisqu’il ne parle pas.

La voisine a rencontré, après des semaines d’efforts, de vrais amis. Des amis sur qui on peut compter. Des amis sincères. Ceux qui ne mangent que des pois verts marrons. Ils évitent les pois verts verts, parce qu’ils ne sont pas bons pour les reins, comme chacun sait. Ces amis aiment rouler à 180 dans les zones scolaires, et ils tirent du pistolet où et quand ça leur chante. Ils tirent aussi sur tous ceux qui, comme eux, ne mangent pas de pois verts marrons. De vrais libérateurs. Le voisin les regarde de loin, parce qu’il ne comprend pas comment un pois vert peut être marron, à moins d’être pourri. Et il a peur.

La voisine est heureuse d’avoir rencontré ces nouveaux sincères amis, parce qu’ils sont riches, et qu’ils reçoivent beaucoup d’argent des mangeurs de pois verts marrons de partout dans le monde. Alors, maintenant, tous les samedis, elle descend sur les grands boulevards, échevelée, et elle danse avec les mangeurs de pois verts marrons. Elle adore ça. Le voisin ne danse pas, parce qu’il ne sait pas danser.

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Temps

H: Parfois on a le temps, et parfois on a pas le temps. Quand nous n’avons pas de téléphone, pas de réveil, et que l’horloge s’arrête, on en vient à ne plus savoir si on a le temps. Ou pas.

J: Quel temps?

H: Celui qui se compte, se décompte.

J: Pour faire quoi?

H: Qu’importe. Rien, peut-être.

J: Du temps vide? Qui voudrait survivre pour du temps vide!

H: Moi.

J: Ma soeur a les yeux cernés, les cheveux en bataille. Elle est maigre. Elle a besoin d’une moto.

H: Mon frère a un ami qui est inspecteur dans une ville absolument ennuyante où passent des canaux sans plus finir et où les gens mentent.

J: Un château de cailloux.

H: Des montagnes de papier.

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Quand c’est à rien y comprendre

Papa a demandé à Josh d’aller lui acheter un tournevis cruciforme, parce qu’il avait prêté le sien à oncle Rob qui ne l’a jamais rendu. Josh est descendu en courant à la quincaillerie, et il a acheté un marteau, que le commis a mis dans un sac. Arrivé à la maison, quand papa a ouvert le sac, il y a trouvé un serre-joint. Impossible de démonter le panneau derrière la cuisinière électrique avec un serre-joint. Josh n’y comprenait rien. Papa ne s’est pas fâché. Il a remis le serre-joint dans le sac, et s’est rendu lui-même à la quincaillerie pour l’échanger contre un tournevis cruciforme. Quand le commis a ouvert le sac, il en a sorti un rabot. Papa n’y comprenait rien. Le commis a échangé le rabot contre un tournevis cruciforme, qu’il a mis dans le sac avant de le rendre à papa. Mais juste avant que papa ne pousse la porte pour sortir de la quincaillerie, le commis est arrivé en disant qu’il voulait s’assurer qu’il avait bel et bien laissé un tournevis cruciforme à papa. Il a ouvert le sac, et au fond, il y avait un vilebrequin. Le commis n’y comprenait rien. Depuis ce jour-là, papa ne prend plus les choses trop au sérieux.

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On ne rigole pas avec Madame de La Mauricie, qu’on se le tienne pour dit

Boris entre à la librairie du square des Trois-Ruisseaux. C’est samedi matin. Boris porte un corduroy, un pull bleu nuit, des mocassins.

BORIS: Tiens, on en vend encore!

Il tourne un carrousel bien garni de cartes postales, comme jadis, au temps où les gens s’écrivaient encore. Excité par sa découverte, il en choisit une vingtaine, qu’il s’apprête à payer.

BORIS: Je ne connais pas autant de gens! C’est ridicule.

Il se raisonne, et remet les cartes postales sur le carrousel. Il en garde cependant une, qui représente le square des Trois-Ruisseaux, au milieu duquel, sur un banc blanc, une dame au large chapeau garni de fleurs et de papillons, lit un livre.

BORIS: Je l’enverrai à Nina.

Muni de sa carte, sourire ravi, Boris s’avance jusqu’au comptoir. Sur le carrousel, on indique que les cartes postales se vendent un dollar.

Il n’y a personne derrière le comptoir. Boris attend, car Boris est patient. Il l’a toujours été, il l’est partout, dans le trafic, au boulot, avec ses voisins. Personne ne vient.

Faute de mieux, Boris vérifie dans toutes les allées de la librairie, il ose même ouvrir la porte des wc, en vain. Nulle trace du libraire, nulle trace du moindre commis.

BORIS: Il y a quelqu’un?

Boris répète sa question, en haussant le ton à chaque fois. On ne lui répond pas. Comme il s’agit d’un cas de force majeure, il pousse la porte de l’arrière boutique, seul endroit où il n’a pas mis le nez. Personne. L’espace, vaste et propre, est vide.

Troublé, Boris revient au comptoir, sort deux dollars de son porte-monnaie, les pose près de la caisse enregistreuse. Sur un bout de papier, il écrit pour une carte postale, il n’y avait personne dans la librairie, Boris.

Boris part avec sa carte postale, s’arrête dans un café, écrit quelques mots à Nina, dessine une fleur, sort et la poste.

Sitôt rentré chez lui, il n’a pas le temps d’enlever ses mocassins qu’on frappe à la porte. La police.

BORIS: Je peux vous aider?

Deux policiers lui passent les menottes, lui lisent ses droits constitutionnels, ses droits personnels, ses droits criminels et compassionnels, et le poussent dans un fourgon cellulaire.
Le fourgon roule toute la nuit. Au petit matin, c’est un Boris endormi que de nouveaux policiers escortent jusqu’à une prison à sécurité maximum, qui ressemble à un château hollandais du XVIIIe siècle. Émerveillé, Boris oublie qu’il est entre les mains de la Justice.

Son oubli est de courte durée. Dès qu’il est poussé dans la salle d’interrogation, il comprend que sa situation est précaire.

Un inspecteur lui caresse les cheveux, pendant que l’autre lui frappe les cuisses de sa matraque en béton armé recouverte d’un plastique très dur, rose. Tous deux répètent le même mot, pendant cinq heures, avoue, sur différents tons, parfois même en imitant des bruits d’animaux.

Boris veut avouer. Mais il ignore ce qu’ils aimeraient qu’il avoue. Chaque fois qu’il pose la question, on lui répète, avoue, sans autres explications.

Alors Boris se recueille, et décide de tout avouer, comme les gens faisaient il y a quelques siècles, à la confesse.

BORIS: J’ai brûlé un feu rouge mais il était quatre heures du matin et il n’y avait pas une voiture et je me rendais aux urgences avec maman qui avait un malaise, j’ai roulé à soixante-cinq dans une zone de soixante, je n’ai pas déclaré à l’impôt cent dollars que j’ai gagné au bingo, je n’ai pas dit à Nina que j’étais vierge, j’ai dit à mon propriétaire que j’aimais son chat alors que c’est faux parce que son chat est affreux il a la face plate et il s’appelle Roger, j’ai dit au marchand d’aspirateurs que je n’avais pas besoin d’aspirateurs alors que j’en ai besoin mais je n’ai tout simplement pas les moyens de m’en payer un, à trois reprises j’ai quitté le travail quinze minutes plus tôt au cours de la dernière année, je ne mange jamais d’épinards même si je dis le contraire à maman.

Pour toute réponse, les inspecteurs ont, le premier, chantonné, avoue, le deuxième, hurlé, avoue

Boris a avoué qu’il ne savait plus ce qu’il devait avouer.

Vingt-neuf jours plus tard, on a sorti Boris de sa cellule pour le conduire devant le juge.

JUGE: Alors, vous refusez d’avouer.

BORIS: Au contraire, j’avoue tout!

JUGE: Très bien. Avouez dans les normes.

Boris, incertain, a repris ses aveux pour le feu rouge brûlé, l’excès de vitesse, tous ses aveux, jusqu’aux épinards. Imperturbable, le juge a tout noté, jusqu’à la fin. Boris a bien cru que cette fois, ça y était, son cas serait réglé une fois pour toute, il pourrait reprendre sa vie, revoir Nina, à qui il n’avait pu donner de ses nouvelles depuis vingt-neuf jours.

Sauf qu’il était loin d’être au bout de ses surprises.

JUGE: Vous vous êtes moqué de la Cour. Ce sont, Monsieur, des outrages au Tribunal dont vous venez de vous rendre coupable. Chaque faux aveu est un outrage, et pour chaque outrage, vous êtes condamné à un an de détention. Laissez-moi calculer. Voilà. Nous en sommes à huit années. Maintenant, venons-en au principal chef d’accusation. Donc, Monsieur, vous refusez d’avouer. Ce refus de coopérer avec la Justice constituera un facteur aggravant lorsque je déterminerai votre peine.

Le juge se mit à lire une pile de documents, qui au total devaient contenir au moins neuf cent quatre-vingt-dix-sept pages. La lecture a duré trois jours. Boris s’était alternativement endormi, réveillé, endormi, réveillé. Finalement, le juge a relevé le front, a longuement considéré Boris, a grimacé.

JUGE: Résumons. Vous vous êtes accaparé d’une carte postale. Voilà le cœur du délit.

BORIS: Le cœur?

JUGE: Le cœur.

BORIS: J’ai pourtant laissé deux dollars pour une carte postale qui en valait un. Cela est suffisant pour payer les taxes et autres frais. Peut-être n’a-t-on pas trouvé les deux dollars? Je puis en donner deux autres, et même davantage.

JUGE: Outrage au tribunal! Un an de plus.

BORIS: Monsieur le juge!

JUGE: Vous avez subtilisé une carte postale, ce qui est un crime en soi, mais surtout, vous vous êtes frauduleusement emparé de la photographie de Madame de La Mauricie. Ce crime est du même ordre que si vous l’aviez torturée de vos mains, ou si vous lui aviez volé son imagination. Monsieur, vous savez que la loi interdit d’acheter des photographies où est représentée Madame de La Mauricie.

BORIS: Mais on les vend!

JUGE: On a le droit de les vendre, insolent, mais il est strictement interdit de les acheter! Vous vous êtes infiltré dans la librairie au moment où le libraire était sorti pour commettre votre crime.

BORIS: Si j’avais su, j’en aurais choisi une autre. J’ai pourtant attendu le libraire. Il m’aurait avisé que je ne pouvais pas acheter cette carte-là, et nous n’en serions pas là.

Le juge, rouge de colère, frappe son bureau du poing.

JUGE: Vous bafouez la loi! Outrage au tribunal! Un an de plus! Vous savez bien que le libraire vous l’aurait vendue, puisqu’il en a le droit! Effronté! Il vous l’aurait vendue, mais vous, Monsieur, vous n’aviez, n’avez, n’aurez, pas le droit de l’acheter. Ce refus d’admettre votre responsabilité constituera un second facteur aggravant.

BORIS: Je vous la rendrais, la carte, mais je l’ai déjà postée.

JUGE: Taisez-vous! Laissez-moi calculer votre sentence.

Le juge griffonne des chiffres sur une feuille à en-tête de la Justice. Il additionne, multiplie, divise, soustrait, multiplie à nouveau. En sueur, il lève la main.

JUGE: Monsieur, levez-vous.

Boris, faible, étourdi, se lève. Il ne peut réfréner un tremblement dans la jambe gauche.

JUGE: Vous êtes coupable d’achat d’une photographie de Madame de La Mauricie. Dix ans de pénitencier fermes. Deux facteurs aggravants. Cinq ans. Dix outrages. Dix ans. Total: vingt-cinq ans. Est-ce que le condamné veut s’adresser à la Cour, avant d’entamer son lent pourrissement dans notre geôle nationale?

Boris, toujours debout, mais avec grand peine, relève la tête.

BORIS: Pouvez-vous dire à Nina que je l’aime, mais dites-lui de ne pas m’attendre, parce que dans vingt-cinq ans, je serai tout ridé, et comme son voisin lui a déjà fait deux ou trois bébés, aussi bien continuer.

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Notre village

Dans mon village, les gens ne se parlent plus, du moins, pas comme ailleurs, vous savez. Ils ne sont pas silencieux, oh non, au contraire, les voix résonnent du matin au soir, parfois toute la nuit. 

Chez nous, les gens jouent. Ils s’inventent des rôles, et ils en changent tous les jours. Parfois, j’avoue, il est bien ardu de s’y retrouver.

Ceux qui ont beaucoup d’imagination nous déclament de véritables romans. Là, franchement, on s’y perd totalement.

Le plus amusant, c’est quand il y a un crime. Un vol, un meurtre, un peu de corruption. C’est amusant, parce que les flics, quand ils débarquent, ils font une de ces têtes! Les flics, ils arrivent de la ville, alors vous voyez. La chose est sérieuse, Monsieur Y est froid, ils veulent savoir pourquoi, par qui. Les villageois, ils leur répondent par des répliques, oh de belles répliques. Ils répondent par des romans aussi, ceux qui en font, et tout cela est en général bien dit, mais les flics s’y perdent.

Je crois qu’ils préféreraient nous abandonner à nos crimes. Sauf qu’on les contraint à venir, à revenir. C’est ainsi.

Les flics n’ont jamais résolu le moindre crime chez nous.

Un jour, il faudra que vous nous rendiez visite, plutôt que de rester ici, de l’autre côté de la limite du village. Il ne vous arrivera rien, en principe.

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