Boire adéquatement

JACK: Le tiers des copains refuse d’aller boire au Pub des Trois Étoiles. Ils préfèrent le Bar des Alouettes.

KARL: Oh! Ce serait affreux de diviser ainsi notre bande de copains. Affreux!

JACK: Horrible! Que faire?

KARL: Nous avions pourtant décidé, nous les leaders, de boire au Pub des Trois Étoiles! Pourquoi cette rébellion?

JACK: Mutinerie. Il faut mater les insurgés.

KARL: Non. Méthode douce, mon cher, méthode insidieuse.

JACK: Organiser un référendum?

KARL: Mais auparavant, rassemblons les copains dans un groupe focus, où ils pourront s’exprimer librement. Ensuite, nous leur demanderons de remplir un formulaire, avec questions finement orientées. Nous pouvons aussi, au besoin, prévoir des consultations individuelles.

JACK: Toi tu sais diriger! J’imagine que tu sauras bâtir un bel argument sur notre base solide, sur notre incontournable conclusion.

KARL: Nous saurons, dans tous les cas, produire un rapport, plusieurs pages, une quantité impressionnante de mots, qui s’assoiront sur la conclusion que nous avons.

JACK: Nous les convaincrons. Vaincrons. Rondement.

KARK: Nous boirons au Pub des Trois Étoiles!

Le livre et la famille

N1: La sœur du frère de ma sœur me suggère de bricoler un livre. Me voilà entortillé.

N2: Tout ce qu’il te faudrait! Mon pauvre.

N3: Du papier, une presse, de l’encre, de la colle, de la corde, du carton, de la toile.

N2: Tout ce qu’il te faudrait savoir! Je te plains.

N1: Je pourrais faire une collecte familiale, ça me permettrait de rassembler les matériaux.

N2: Tout ce qu’une famille peut t’apporter! Mon pauvre.

N3: Une sœur, un frère, une sœur, et quoi d’autre. Ça me semble redondant.

N2: Tout ce que la consanguinité construit! Je te plains.

N1: Chez nous, c’est simple. Alexandre a quitté Joline qui s’est mise avec Juan qui a quitté Rose qui s’est mise avec Zachary qui a quitté Allison. Alors nous, les enfants!

N2: Tout ce que tu endures! Mon pauvre.

N3: Tu devrais écouter la fille de Zacharie et d’Allison.

N2: Tout le papier qu’elle entrepose dans son grenier. Je te plains.

N1: Du papier bulle. Peut-on bricoler un livre avec du papier bulle?

N2: Tout ce qu’on fait crever dans une vie. Mon pauvre.

N3: Peu importe le papier, ce qui compte, c’est l’encre et la corde. Rassemble la parentèle, et tout le monde à la tâche!

N2: Tout ce que ça te coûtera! Je te plains.

N1: Au moins, j’aurai un livre. Je pourrai l’ajouter à ma collection de bibelots.

Une sondée insondable

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Ceci est un sondage d’opinion. Vous en pensez quoi, précisément, spontanément, viscéralement, certainement, maintenant? Répondez, c’est important. Nous avons des réfrigérateurs, des berlines, des planches à neige, des roues de vélo, des tournevis, des tuyaux en polyéthylène, des puces électroniques sous-cutanées, des dipôles linéaires, des échantignoles et de la bière, que nous souhaitons vous vendre, envers et contre vous.

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Votre coopération nous déçoit, amèrement, suffisamment, durablement, profondément, assurément. Vous ne recevrez pas, comme votre voisine, madame Dupont, un échantillon, un prototype, une démonstration, un exemplaire, une visite de notre représentant.

Madame Thomas, nous vous rappellerons demain. Rappellerons à l’ordre, à l’obédience, à l’au-delà. Au revoir.

Tourlou mes amis

Je ne vous raconterai pas ce qui m’est arrivé demain, vous croiriez que je verse dans la science-fiction, moi qui abhorre le genre, malgré ce qu’en disait John Davison Rockefeller.

Donc, demain, je n’ai pas fait dérailler un train avec ma bicyclette, et cela ne m’a pas projeté sur un gigantesque matelas utilisé par les cascadeurs, qu’on avait oublié dans le champ au pied de la colline, si bien que, vu la puissance du jet de ma personne, je me suis retrouvé en orbite, entre deux satellites ennemis, dont les oreilles ont écorché les miennes. Donc. Parlez, parlez encore, parlez toujours, je n’entendrai rien.

Cependant, le repas est prêt ce soir, et puisque j’ai encore mes oreilles, j’écouterai le chant de mes enfants. Je veillerai près du feu avec Ursule, je lui fournirai mon adresse interstellaire, je lui promettrai cartes postales et cailloux.

Après-demain, je reviendrai, mais sous une autre forme, que vous ne reconnaîtrez pas, qui vous effraiera peut-être (mais qu’est-ce qui ne vous effraie pas?).

Tourlou, je ne vous dirai rien.

Je finis toujours par m’en sortir

Aujourd’hui, il est déjà tard.

Je me suis, accidentellement, inséré dans un piège à rats. Position rose. La femme du maire s’est mise à me courtiser, et la femme du patron. Pour ne pas m’attirer d’ennuis, j’ai voulu m’extraire du piège. Tâche plus complexe qu’il ne semble, en mots. Après deux jours, quatre heures, dix-sept minutes, j’y suis parvenu, non sans y perdre quelques membres, plusieurs grammes de fierté, et mon sens de l’orientation.

Donc, aujourd’hui, il ne s’est rien passé. Je répare les os cassés.

Merci.

Tricot et trottinette

Rouler en Jaguar? C’est ce que souhaite grand-maman. Comme je n’ai pas le sou, je dois brigander, cambrioler, extorquer, frauder. Cela prend un temps fou, et parfois, je l’avoue humblement, ça me chagrine. Peu de temps pour ce que j’aime, le tricot et la trottinette.

Maintenant qu’elle a sa Jaguar, grand-maman exige une villa sur la côte ouest, et une villa sur la côte est. Pour y arriver, je dois vendre des barils de poudre, des tonnes de barils de poudre. Je ne tricote plus qu’une heure par mois, et ma trottinette rouille dans le sous-sol.

Grand-maman se fait vieille, elle mourra bientôt. Espérons. Mais elle veut et elle veut et elle veut. Elle veut que mon oncle Hector soit maire. Alors je m’épuise pour elle, et la vie n’est plus ce qu’elle était. Surtout que je dois œuvrer à l’insu de mon oncle Hector, parce qu’un futur maire ne doit pas officiellement savoir d’où provient la fortune de grand-maman qui lui permettra de se faire élire.

Grand-maman est morte ce matin, et mon oncle Hector m’a chuchoté à l’oreille qu’il visait la présidence. Il s’attend à ce que je remplisse ses nouveaux coffres de nouveaux dollars que je récolterai grâce à de nouvelles combines. Sauf que j’en ai marre.

J’ai décidé que dorénavant, je tricoterai de neuf heures à midi, je roulerai avec ma trottinette de quatorze heures à dix-sept heures, et le reste du temps, j’écouterai des séries à la télé. C’est décidé, c’est ce que je fais, n’en déplaise à Hector, Hector qui n’est pas grand-maman.

Il est une heure du matin, le fils d’Hector vient de me réveiller en brisant les verrous de ma maison. Il a un gros fusil, j’imagine que ce n’est pas pour m’inviter à la chasse.

Farandole noire

Je lisais un livre de Bukowski, alors évidemment j’étais un peu ivre, alors évidemment j’avais du mal à me concentrer, alors évidemment j’écoutais Mozart, alors évidemment je les ai vues, les quatre coquerelles. Elles dansaient, mignonnes, elles tourniquaient sur mon bureau, elles m’étourdissaient. Et me déconcentraient davantage.

Je lisais encore Bukowski lorsque leurs amies se sont jointes à la fête, fête au village sur mon bureau, farandole noire, farandole sémillante, si agile que je me suis versé un autre verre pour apprécier le spectacle.

Quand j’ai terminé Bukowski, il devait y avoir quelques centaines de farandoles sur mon bureau, peut-être davantage. Où poser mon livre? Ces charmantes carapaces luisantes couvraient tout l’espace, l’emplissaient d’un éclat mouvant. Où poser mon livre? Je me suis servi à boire, une fois de plus, généreusement. Et j’ai bu, et j’ai bu un peu plus.

Extraordinaire! Des milliers de farandoles noires, sur le bureau, sur le plancher, sur les murs, sur mon lit, des milliers de farandoles joyeuses, et moi qui me suis pris à danser aussi, à danser avec elles qui dansaient avec moi, sur moi, sur mes habits, sous mes habits, dans mes cheveux, une fête, mes amis, une fête comme on en voir peu.

Fromage moisi

À force de rabâcher ces alertes, Louise, tu nous ruineras. Toute la production de fromage sera détraquée, et nos vieux spectres carillonneront gaiement, comme autrefois. Y as-tu seulement pensé? Ta descendance! Qu’adviendra-t-il de ta descendance?

Car vous, cela peut vous sembler absurde, cette histoire, mais elle dure depuis des années. N’est-ce pas, Louise? Ne te braque pas, de dissimule pas ton petit air sardonique, celui que tu nous sers quand les étrangers disparaissent.

Louise, elle boit, elle caresse les cheveux du baron, elle roucoule, mais dès qu’on lui demande d’étriper le porc ou de cueillir la betterave, la voilà qui retraite. Oui. Elle nous revient avec ces foutues alertes, hurlements au clair de lune, appels aux sapeurs-pompiers, dénonciations à la police. Et chaque fois, la pesante bureaucratie villageoise investit la propriété, gèle tous nos mouvements, et nous voilà statufiés pendant deux semaines, trois semaines, un mois! La dernière fois, papa était statufié sur un pied. Imaginez la douleur dans la cheville. Vingt-sept jours sur un pied! Le pauvre homme. J’ai déjà été statufié à quatre pattes, quand je cherchais mes chaussures sous le lit. Oh, certes nous tentons d’éviter tout mouvement inconfortable, pas d’acrobatie, de jeu d’équilibre, que du pied à terre, solide. Mais comment savoir. Comment? Car Louise ne nous prévient jamais, avant de lancer ses alarmes.

Et elle, pendant ce temps-là, pendant que dure notre statufication, elle court chez le baron, et nos fromages moisissent. Cela, Louise, tu le sais, mais tu te vexes chaque fois que nous te le rappelons.

Hourvari

Revenons à nos moutons, à nos poules et nos cochons. Il y a un rat dans la bergerie, et papa gémit, seul dans le grenier. Pourtant, c’est le week-end, nous avions prévu une sortie à la campagne, dans une autre campagne, pour nous changer de notre campagne.

La question soulevée par ma sœur et mon petit frère est: si nous tuons le rat, est-ce que papa redescendra du grenier? Ou est-ce que les deux événements n’ont aucun lien?

À moins de partir sans papa. Oui, partir et transiger sur la place publique, notre vie contre une autre vie, arborer un air suffisant, tâter de ce qu’on nous offre, se mesurer avec le destin.

J’ai la trouille, mais je crois que ça y est. Les moutons ont flairé le cloaque, mais pas les poules, encore moins les cochons et le rat. Pour ce qui est de papa, il s’est désintégré. Il n’y a plus, dans le grenier, qu’un petit tas de poussière, et ses vêtements, mous et sales.

Vendredi 13

Jour de malheur! Mes fleurs flétrissent, mon chat souffre de voir tant de pluie, je m’adosse au mur et je t’attends.

Tu entonnes un chant ancestral, glorieux, et tu ne taris pas d’éloges sur mon pot-au-feu.

L’hiver ploie sous ton charme, et la fortune palpite sous nos pas. Alarme! Le bonheur nous susurre ses secrets à l’oreille.

Tu louches, complice, et ton flamboyant sourire fascine même mon chat.

Jour de malheur, où le malheur, vexé, retraite dans son cloaque, la trouille au derrière!

Valsons, et si le temps le permet, nous irons cajoler les loups qui rôdent à l’ombre des pins.