Farandole noire

Je lisais un livre de Bukowski, alors évidemment j’étais un peu ivre, alors évidemment j’avais du mal à me concentrer, alors évidemment j’écoutais Mozart, alors évidemment je les ai vues, les quatre coquerelles. Elles dansaient, mignonnes, elles tourniquaient sur mon bureau, elles m’étourdissaient. Et me déconcentraient davantage.

Je lisais encore Bukowski lorsque leurs amies se sont jointes à la fête, fête au village sur mon bureau, farandole noire, farandole sémillante, si agile que je me suis versé un autre verre pour apprécier le spectacle.

Quand j’ai terminé Bukowski, il devait y avoir quelques centaines de farandoles sur mon bureau, peut-être davantage. Où poser mon livre? Ces charmantes carapaces luisantes couvraient tout l’espace, l’emplissaient d’un éclat mouvant. Où poser mon livre? Je me suis servi à boire, une fois de plus, généreusement. Et j’ai bu, et j’ai bu un peu plus.

Extraordinaire! Des milliers de farandoles noires, sur le bureau, sur le plancher, sur les murs, sur mon lit, des milliers de farandoles joyeuses, et moi qui me suis pris à danser aussi, à danser avec elles qui dansaient avec moi, sur moi, sur mes habits, sous mes habits, dans mes cheveux, une fête, mes amis, une fête comme on en voir peu.

Hourvari

Revenons à nos moutons, à nos poules et nos cochons. Il y a un rat dans la bergerie, et papa gémit, seul dans le grenier. Pourtant, c’est le week-end, nous avions prévu une sortie à la campagne, dans une autre campagne, pour nous changer de notre campagne.

La question soulevée par ma sœur et mon petit frère est: si nous tuons le rat, est-ce que papa redescendra du grenier? Ou est-ce que les deux événements n’ont aucun lien?

À moins de partir sans papa. Oui, partir et transiger sur la place publique, notre vie contre une autre vie, arborer un air suffisant, tâter de ce qu’on nous offre, se mesurer avec le destin.

J’ai la trouille, mais je crois que ça y est. Les moutons ont flairé le cloaque, mais pas les poules, encore moins les cochons et le rat. Pour ce qui est de papa, il s’est désintégré. Il n’y a plus, dans le grenier, qu’un petit tas de poussière, et ses vêtements, mous et sales.

Fléaux

L’apparition de la charrette a écorché les croyances des calotins. Foi de faucheuse, la commère ne radote plus! C’est une vision d’horreur, un film à effrayer les durs, une misère d’abondance garnie de vices grossiers. Nous y mettrons bon ordre, avec les dispositions qui s’imposent. N’est-ce pas, hardi zélé? Votre jeunesse est élastique, mais l’hiver la tarit.

Poux!

POL: À vous le mot de la fin, très chère.

OLA: Déjà?

POL: C’était bref.

OLA: Ce n’était pas cela, pas encore. Vous plaisantez, pas vrai?

POL: Il y a mes oncles qui blanchissent des millions, et tout plein de gens autour d’eux qui meurent. Je me tiens loin, mais ça me terrifie, tout ça. La terre est trop petite pour moi.

OLA: Alors, quel mot vous faut-il?

POL: À vous de voir, à votre guise. Qu’importe le mot, ce ne sera que du théâtre. Une belle illusion.

OLA: Et après, nous nous tairons? À jamais?

POL: C’est l’idée. Je veux dire, vous et moi, et tous ceux ici, ce soir, qui nous écoutent.

OLA: Un mot, un mot, je n’ai jamais pensé à un mot qui serait le dernier. Surtout dans une histoire comme la nôtre, comme la vôtre.

POL: Ma vie est d’une absurdité, ma chère! Le premier, comme le dernier des mots, fera l’affaire.

OLA: En ce cas, vous l’aurez. Voilà, je crois que ça y est.

POL: Merci, merci mille fois. Ce mot restera gravé dans nos mémoires.

OLA: Poux!

Soi, moi, toi

JUN: Il est quelle heure?

LON: Demain.

JUN: Ça va? J’ai l’impression que tu n’es plus sur les rails.

LON: Que seraient ta vie, ma vie, notre vie, si nous parvenions à diluer chacun des mots que nous prononçons. Les diluer, les désintégrer. Les plonger dans un bain d’acide. Tous. Tous les mots.

JUN: Inutile.

LON: Chocolat: je le dilue, je le désintègre. Ce mot n’existe plus.

JUN: Soit. Mais j’en mangerai tout de même.

LON: Tu ne sauras plus ce que c’est. Alors, comment en voudrais-tu? Impossible.

JUN: Maison.

LON: Même chose.

JUN: Nous finirons par ne plus nous parler. Tous les mots, c’est quand même quelque chose.

LON: Dorénavant, chaque fois que tu prononceras un mot, que je prononcerai un mot, il disparaîtra. C’est parti! Pfffuit!

JUN: Je ne pourrai plus te parler.

LON: Ce sera encore possible, pour un temps limité.

JUN: Nous aimons communiquer, pourtant.

LON: Échange de banalités.

JUN: Voir s’envoler ces liens.

LON: Perdre tristesse, mort, trahison, haine.

JUN: Peur, douleur, fin.

LON: Promesse, aussi, mouvement, temps.

JUN: Espace, existence, vie.

LON: Soi, moi, toi.

Jonas à la plage

Ils prennent le même autobus, tous les matins, pour aller se brûler les pieds et le nez sur la plage.

JONAS: Je ne voudrais pas crever sans avoir vu tous les graffitis sur tous les murs de toutes les villes.

FABIEN: Ça ne te donnera rien, dans la seconde qui succédera à ton trépas.

JONAS: On se dit, faut bien avoir un but, se donner un sens, un sens à sa vie. Il y en a qui font pire, on n’a pas idée, bien pire. Des sens qui n’ont aucun bon sens. Il y en a plein. Je te les nommerai, bientôt, tu les reconnaîtras.

FABIEN: Dans cette seconde qui succédera au trépas, tu ne seras plus là, tu ne regretteras rien. Alors, pourquoi t’amuser maintenant? Tu le regretteras pas, tu ne regretteras pas de t’être ennuyé.

JONAS: Ennuyons-non, mon ami, ennuyons-nous un jour de plus.

Sur la plage, malgré le froid, de rares promeneurs s’aventurent encore.

Une histoire d’amour

LUX: Imagine, un jeune élevé à coups de matraque jaune, qui tranche un sapin pour elle, qui le dénonce, mais qui en tombe tout de même amoureux des années plus tard, idiot ou amnésique, jusqu’à ce qu’un autre homme jaloux la tue, du moins c’est ce qu’il raconte, ou invente, devrais-je dire, puisqu’il la retrouvera encore des années plus tard, dans cette petite ville américaine frappée par des tueurs de menteurs.

BAH: Comment ça se termine?

LUX: Ils bricolent des enfants, et elle le laisse parce qu’il allait la laisser après avoir rencontré une actrice.

BAH: Il n’y a jamais de fin à des histoires comme celle-là.

Le canard

C’était un canard qui avait pris les traits d’un président, pour le plaisir, le plaisir de présider pour un soir, pour une nuit. Il y avait la foule sur la place, à l’applaudir, applaudir ce président étrange, à la bouche si grande, si souriante, qui dansait si mal. Personne, pourtant, n’osait rire, personne ne se moquait. Ça souriait, plutôt, ça souriait de grands sourires comme on n’en avait jamais vus. La fête, oh quelle fête, elle était si belle, on sentait qu’on en parlerait encore dans dix ans, dans cent ans. Ils tournaient autour de lui, le président, qui les touchait tous, jeunes et vieux, laids et jolis, le président qui buvait avec tous, qui se faisait de tous ces inconnus des amis, des amis à aimer toute la vie. Quand la nuit s’est essoufflée, il s’est incliné, les a salués, mais ils n’ont pas voulu le perdre de vue. Même ceux qui tombaient de fatigue se sont relevés, l’ont suivi jusqu’au fleuve, l’ont suivi lorsqu’il a plongé dans les eaux glaciales.

Éditer mon œuvre

J’avais besoin d’un éditeur. Un éditeur pour éditer mon livre dont pas un éditeur ne voulait.

Alors j’en ai kidnappé un. Cagoule noire, mini fourgonnette blanche, je l’ai séquestré dans notre maison de campagne. J’avais aménagé le poulailler pour le rendre un peu plus confortable, mais pas trop. Pas trop, parce que dans un kidnapping, il faut quand même persuader le kidnappé qu’on lui fera mal si nous n’obtenons pas satisfaction.

Mon kidnappé ne l’a pas trouvé drôle. Pas du tout. La crotte de poule sur la fine laine de son pantalon, les plumes prises dans son pull en cachemire, ça l’a mis hors de lui. Hors de l’éditeur.

Or, c’est d’un éditeur dont j’avais besoin. Pour lui faire réintégrer sa personne, son rôle, sa partition, je lui ai parlé des livres qu’il avait publiés, et je lui ai lu celui que j’avais écrit. Ça l’a calmé, tranquillisé au-delà de toute espérance. Trop. À la dix-neuvième page, il dormait. Il ronflait à la vingt-cinquième.

Un kidnappé qui dort trop, ça prend des forces et ça perd la peur des kidnappés. Alors je l’ai réveillé. Je lui ai résumé les trois cents dernières pages. Sauf que je ne décelais rien dans ses yeux. Je lui ai expliqué qu’il devait éditer ce livre. Il m’a présenté de nombreuses difficultés techniques, pour me distraire. Je n’ai rien écouté, et comme il parlait de plus en plus, beaucoup trop à vrai dire, j’ai appuyé le canon de mon revolver sur sa tempe.

Il s’est tu, et a fait une belle gueule de kidnappé. Il a promis, même si l’air passait mal, de me l’éditer, mon livre. Merci que je lui dis, et je l’ai laissé avec mon manuscrit.

Le lendemain, j’ai voulu savoir où ça en était. Oh, je sais que ça prend du temps, je ne m’attendais pas à ce que ça soit édité comme ça, du jour au lendemain. Mais tout de même, je m’attendais à un léger progrès.

Rien. Mes feuilles gisaient dans la crotte, il s’en était fait un lit pour protéger ses précieux habits.

Je me suis alors rappelé le coup de l’oreille, ou du doigt, ou des deux. Les kidnappeurs tranchent la chose, la postent, et ça accroît la pression. J’ai opté pour un doigt de pied. J’avais besoin de ses oreilles, pour qu’il m’entende, de ses mains pour qu’il édite. J’ai donc posté le doigt de pied à la maison d’édition de mon éditeur kidnappé.

Malheureusement, la maison d’édition était fermée depuis que l’éditeur était kidnappé. Comme je ne voulais pas le dé-kidnapper avant qu’il n’obtempère à mes exigences, j’ai tranché un deuxième doigt de pied, à tout hasard, le temps de trouver mieux.

Mon kidnappé s’est étiolé, sans toutefois progresser dans l’édition de mon livre. Mais je ne me suis pas découragé. Ce n’est pas parce que mon livre a été refusé par tous les éditeurs de l’hémisphère nord, et soixante-dix-huit pour cent de ceux de l’hémisphère sud, qu’il est nul.

Par transparence, j’ai expliqué tout ça à mon kidnappé, qui, je le jurerais, ne m’écoutait pas, et même, je dirais plus, qui n’était pas le moindrement intéressé par mon propos.

Comme tout bon kidnappeur, j’ai estimé que le temps d’un ultimatum était venu. Je lui ai dit: mon livre doit être édité d’ici jeudi, sinon. Sinon quoi? Je n’ai rien dit, parce que je n’avais encore aucune idée du contenu de ce sinon. Comme jeudi était le lendemain, je me suis dit que cette aventure, passionnante, prendrait bientôt fin.

Le jour de l’ultimatum donc, le lendemain, je suis monté au poulailler. Mon kidnappé dormait toujours. C’est ce que j’ai cru. Ses pieds avaient saigné, ce qui avait taché toute la paille. Le temps que je nettoie, que je monte de la belle paille propre, mon kidnappé ne bougeait toujours pas.

Le soir même, j’ai reçu un courriel d’une maison d’édition chartraine qui avait pignon sur rue à Perito Moreno en Patagonie. Ils acceptaient d’éditer mon livre. Hourra.

Donc. Je n’avais plus besoin de mon éditeur kidnappé. Bon joueur, je lui ai donc annoncé, le lendemain matin, qu’il pouvait rentrer chez lui, vu mes succès littéraires en Patagonie.

Têtu, il n’a pas remué le petit doigt. Ni aucun autre, qu’il avait entiers, pourtant. Un têtu, me suis-je dit. Comme j’avais beaucoup de pain sur la planche, avec l’édition patagonienne de mon œuvre, je lui ai dit de faire à sa tête, et je suis parti vivre à Perito Moreno.