Le cul-de-sac

Elle porte une veste, une jolie veste de tungstène à boutons de titane, un pantalon de laine. Verts. La veste, les boutons et le pantalon.

Elle n’a pas de religion, à part peut-être sa profession d’installatrice d’équipements thermiques et sanitaires. Personne ne lui connaît de défauts. Personne ne la connaît.

Mais nous la voyons tous. Tous les vendredis, tous les samedis, tous les dimanches. Nous la voyons qui se cache derrière une colonne, qui espionne l’allée du Moimien que plusieurs appellent, par dérision, le cul-de-sac des Affligés.

Elle espionne de ses yeux froids. Elle ne touche à rien, et c’est à peine si ses yeux remuent. Même quand dansent des arcs-en-ciel, elle reste immuable. S’imagine-t-elle passer inaperçue? Je ne crois pas, je crois qu’elle s’en balance.

Je ne lui ai jamais vu d’autres vêtements que sa veste de tungstène à boutons de titane, son pantalon de laine.

Les mauvaises langues racontent qu’il lui arrive de parler. Mais je ne connais personne qui en ait été témoin.

Elle n’a pas de nom, et cela, cela est fort particulier.

Le coup de foudre

Quand Lol V. Stein a poussé la porte du pub, il ne s’est rien produit. Le chanteur a continué à s’égosiller sur de vieux succès, les buveurs ont bu, les danseurs ont dansé, l’harmonie régnait.

Puis les serveurs ont annoncé le dernier service.

Juste à ce moment, K. est entré, a commandé trois bières, s’est perdu dans le corridor en se rendant aux toilettes, et au moment où il croyait avoir retrouvé la porte de sortie, sans avoir bu ses bières, il est tombé pile face à Lov V. Stein, qu’il a d’abord prise pour un scarabée, puis lorsqu’il l’a reconnue, il lui a confié qu’elle et lui devaient s’aimer, peut-être fumer une cigarette, penser longuement, pensivement, pour s’étioler ensuite sur le trottoir, sous les néons du pub.

Le blues de l’auberge antédiluvienne

Le nouveau détective a emménagé dans son nouvel appartement dans le vieil immeuble du quartier historique de la capitale, et trois heures après avoir fermé la porte pour la première fois, il a fracassé un vase chinois. Une savate sur le vase. À ce point, il aurait fort bien pu prétendre que c’était involontaire, un aléa de l’emménagement, cartons pêle-mêle, fatigue, n’importe quoi. C’était volontaire. Une savate, suivie bientôt d’une autre, à l’intention de la lampe torchère. Nouveau fracas, débris de verre. Et puis, le reste. Tasses projetées sur le mur, caleçons déchirés, dentifrice répandu sur la moquette, livres défenestrés, le tout accompagné de notes stridentes, hurlements, pleurs, un joli déchaînement.

Le type d’en dessous, incertain, flegmatique, hésitait, s’interrogeait sur son rôle dans cette scène, jusqu’à ce que, las de ne pouvoir écouter sa série télé, il appelle les services d’urgence, refusant de dire autre chose qu’une personne à cette adresse n’était pas bien, en mourrait peut-être, raccrochant lorsqu’on a exigé son nom, ne réalisant pas que tout était enregistré, son numéro, son adresse, son identité, ses numéros de carte de crédit, la forme de son nez, la nature de ses problèmes gastriques, sa passion maladive pour les statuettes d’australopithèques.

Coup sur coup, des ambulanciers ont frappé à la porte du détective, puis des policiers et des pompiers, qui ont défoncé pour, ensemble, maîtriser l’homme qui s’était réfugié dans la vodka et la cocaïne.

Un long criminel qui vit au bout du corridor sur le même plancher que le détective a fortement recommandé aux policiers d’enfermer le détective, mais ils refusaient, leur presque collègue ne méritait pas cela, à leur avis, mais les ambulanciers hésitaient, croyaient qu’un séjour en institution, pour quelques années, était de mise, question de protéger le détective et la Justice, ce qui a plu au criminel qui se réjouissait des beaux crimes à commettre, libre de toute enquête et autres tracasseries administratives.

À la fin, le type d’en dessous s’est rassis devant sa série télé, le criminel est descendu à la banque pour une extraction, et le détective enquête dans les jardins de l’institut, où des écureuils ont chipé les sandwiches de Marguerite Duras.

Urgence et soupe

Il faudrait se dépêcher. Ma propriétaire m’apporte un bol de soupe qu’a préparé le cuistot avant de partir pour le Vietnam où l’attendait la mère de son père qu’il n’avait jamais connue à cause des restrictions financières en vigueur dans son village où la catastrophe de la délocalisation a frappé brutalement.

Je l’ai remerciée car je ne peux m’en empêcher même en situation d’urgence même quand l’heure joue contre moi contre mes intérêts et parfois même ma vie ce qui laisse indifférent tous mes amis toute ma famille et leurs associés qui vaquent à leurs occupations aux quatre coins de la ville du pays du monde entier mais cela comment en être certain ce n’est qu’une supposition.

Elle a assuré que ce n’était rien mais au contraire au contraire elle est très bonne la soupe pas que de l’eau chaude de véritables carottes et des morceaux de poulet du vrai poulet pas de ces choses fabriquées aux hormones à croissance ridiculement rapide dans ces poulaillers de treize mille volatiles apportés en pleine nuit par des semi-remorques dans une opération qui devient quasi clandestine mais rassurez-vous c’est tout à fait légal tout à fait une façon acceptée reconnue de nourrir le peuple.

A bien fallu que je mange la soupe.

Elle est descendue chez elle.

Me suis essuyé les lèvres et j’ai filé parce qu’il fallait se dépêcher il y avait Jane et Laure et Jane et Lisa et Jane et Bob et les amis de Bob qui m’attendaient qui ne m’attendraient pas longtemps qui partiraient sans moi sans se soucier des motifs de mon retard et me laisseraient bredouille sur le bord du chemin sans possibilité de revenir de partir de les retrouver dans ce pays que je n’ai jamais parcouru que j’entrevois à peine depuis quelques jours car si c’était là-bas d’où je viens je pourrais leur en montrer partir et les laisser loin derrière et m’accaparer toutes les fortunes qui jonchent les bas-côtés.

Tout brûler

C’est un pyromane! Payata allume des incendies, il en allume tant que son village a été complètement rasé par les flammes. Le voilà qui se pointe chez nous, allumettes en poche, déterminé, on le suspecte, à poursuivre son œuvre.

Le problème, et il est de taille, est que Payata séduit tous ceux qu’il approche. Il a séduit le maire, le chef de la police, et le voilà qui se dandine à la Chambre de commerce. Nous, qui vivons dans les rues obscures, tremblons. Nous possédons peu, mais perdre ce peu serait immense. Catastrophique.

Le fils des Robitoto a organisé une brigade populaire, des braves qui se donnent pour mission de botter le derrière de Payata, jusqu’à ce qu’il déguerpisse loin d’ici. Évidemment, par précaution, tous ces braves se bouchent les yeux et les oreilles, question de ne pas succomber à l’envoûtement de Payata. Sauf que la mission est ardue, maintenant que tout ce qui tient le haut du pavé dans le village a succombé.

Coup de théâtre! Payata a pris le contrôle de la mairie, de la police et de la chambre de commerce. La Brigade Robitoto a mobilisé ses troupes, pour empêcher Payata de sévir dans les rues du village. Sauf que Payata n’a pas tenté de sortir, il n’a allumé aucun incendie.

Payata, c’est peut-être l’âge, l’appel d’une nouvelle aventure, l’évolution de son œuvre, ne s’en prend plus aux maisons, aux édifices, aux infrastructures villageoises. Il s’est raffiné, et ne brûle plus que du papier. Du papier!

Il a vidé la piscine municipale, pour y entasser tous les livres de la bibliothèque municipale. Cela a fait un énorme, et chaud, feu de Saint-Jean. Il y a eu des grincements de dents, quelques larmes, deux ou trois poings levés, mais la chose a, de façon générale, plutôt rassuré. Les maisons étant préservées.

Fort de cette victoire, Payata a bourré la piscine de toute la paperasse municipale: cartes typographiques, documents budgétaires, factures à payer, chèques à poster, pots de vin, contraventions à percevoir, bref, le grand vide. La majorité villageoise a, cette fois, carrément dansé de joie.

Quand Payata s’en est pris aux coffres-forts, plusieurs ont sourcillé. On trouvait que là, vraiment, il exagérait peut-être. Mais comme une semaine plus tard, les maisons étaient toujours debout, on s’est rassuré.

Un jour, il fallait bien que ça arrive, il n’y a plus eu de papier. Tout le village a tremblé. La Brigade Robitoto avait été dissoute depuis longtemps, nous nagions dans une béate tranquillité, l’avenir nous semblait, bêtement, assuré. Mais c’est arrivé. Fini le papier, nous étions pris de court. Payata allait-il assouvir sa terrible fascination sur nos maisons?

Horreur! Oh! Abominable malédiction! Un samedi matin après le café, Payata a jailli de la mairie, un flambeau dans chaque main, et il a…

(NDLR Le reste de ce manuscrit a été détruit par les flammes)

Tous chez la Roberte!

La patronne des cancrelats a convoqué un rassemblement de ses troupes. Elle adore rassembler sa cancrelaterie! Leur parler! Briller! Ça la change de la honte des tomates moisies, des crottes de rats et des cadavres des cancrelats écrasés.

LA PATRONNE: Amis cancrelats, aujourd’hui, vous attaquerez le garde-manger de la Roberte, la locataire du troisième, celle qui a érigé une véritable muraille d’acide borique, de marc de café et de bicarbonate de soude.

CANCRELATS: Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh!

LA PATRONNE: Je sais. Mais, j’en suis persuadée, vous réussirez! Il y a une faille dans la forteresse, et il vous appartient de la trouver.

CANCRELATS: Qu’y gagnerons-nous?

LA PATRONNE: Une nourriture abondante, fraîche, diversifiée. Tout pour assurer votre avenir, et celui de votre nombreuse descendance.

CANCRELATS: Hourra! Hourra!

Toute la bande des cancrelats, sauf vingt-neuf d’entre eux, conservateurs, qui préfèrent se vautrer dans la putrescence quotidienne que de risquer la mort dans un combat à l’issue incertaine, monte à l’assaut du troisième étage. Sur les trois cent vingt-deux cancrelats qui ont bravé les défenses de la Roberte, deux cent quatre-vingt-cinq ont péri, après d’atroces souffrances. La patronne convoque donc les trente-sept survivants qui sont parvenus à trouver la faille, le passage qui permet d’atteindre le garde-manger de Roberte. Chacun s’attend à recevoir médailles et félicitations.

LA PATRONNE: Bravo, mes cancrelats chéris!

CANCRELATS: Longue vie à la patronne!

LA PATRONNE: Célébrons ce jour nouveau!

CANCRELATS: Vive la patronne!

LA PATRONNE: Maintenant, l’avenir nous appartient. Je profite de l’occasion pour annoncer une réorganisation de nos effectifs. Voici. Les douze cancrelats de l’équipe de choc A7I9L7FGT9 seront cantonnés dans la salle des poubelles du premier. Les neuf cancrelats de l’équipe d’experts H8T0XX999J34LL recevront le plein contrôle des litières du premier, du deuxième, ainsi que de tous les nids de rats du rez-de-chaussée. Les huit cancrelats de l’équipe d’avant-garde Y7OOO000PPP se verront attribuer le placard du deuxième. Les six cancrelats de l’équipe d’élite PQPQPQOTOTOT666999 obtiennent le placard du premier. Quant au cancrelat capitaine et au cancrelat lieutenant, ils m’accompagneront dans nos nouveaux quartiers, le garde-manger de Roberte.

CANCRELATS: Trahison! Vous aviez promis!

LA PATRONNE: À vos postes!

CANCRELATS: Mensonge! Vous nous avez menti! Pour la soixante-dix-huitième fois, vous nous avez menti!

LA PATRONNE: Obéissez! Les récalcitrants seront punis! Renvoyés! Jetés à la rue!

CANCRELATS: Nous irons chez Roberte! Nous irons chez Roberte!

LA PATRONNE: Suffit!

CANCRELATS: Chez Roberte! Chez Roberte! Chez Roberte!

L’onde dans les rangs cancrelatiens, provoquée par une vive colère, se déplace vers l’estrade où trône la patronne, heurte l’estrade. Si le premier choc se fait à peine sentir, le deuxième est suffisant pour déséquilibrer la patronne. Étonnés de leur force, les cancrelats ondoient davantage, jusqu’à ce que la patronne et ses deux sbires s’écroulent au bas de l’estrade. D’un mouvement unanime, les cancrelats se jettent sur les trois abattus, les dévorent, et revigorés par ce repas, courent se réfugier entre les pommes et les carottes de la Roberte.

Splash

Certains d’entre vous ne me croiront pas, c’est inévitable, patemment prévisible, mais ma patronne m’a transformé en raton laveur. Queue annelée, lunettes de rocker, postérieur en baluchon, pattes de rat, balourd, ridicule, me voilà métamorphosé en proie, proie facile pour les loups du voisinage, pour Jack le puma, même pour le vieux con, Tom l’ours, mais pas que ça, pas qu’eux. Car je dois traverser la route. Pourquoi? C’est une petite musique qui joue toute seule dans ma nouvelle caboche, une musique lancinante qui me fait danser comme le cobra indien au son du pungi d’un psylle héréditaire, et je danse, et je me balance le popotin, et badaboum, et boumboum, et me voilà qui traverse cette route, dangereuse route, semi-remorques, gros utilitaires graisseux, voitures maigres et rapides, la musique m’y pousse, m’y contraint, je dois la traverser cette route!

Splash.

Des réparateurs débordés

Quand c’est pas la machine à laver qui se détraque, c’est la concorde des nations. Évidemment, j’ai fait appel à Bilodeau & Fils, réparateurs. Évidemment. Sauf qu’ils sont tellement occupés, qu’ils ne peuvent rien faire avant au moins sept semaines. Sept semaines! Pas besoin d’avoir la tête de ma voisine pour comprendre qu’en sept semaines, la concorde des nations ne sera plus seulement détraquée, elle sera déchiquetée. Peut-être même de façon irrécupérable. Mais que peut-on faire! Quand Bilodeau & Fils est pris ailleurs, rien à faire, faut attendre.

Tout ce qu’il faut laisser derrière

JAF: Je dois m’éloigner de cet endroit, je dois partir, m’évader.

GUT: Pourtant, il y a le soleil. Un grand soleil entre les arbres, un grand soleil qui fait sourire les vieillards, les commis d’épicerie, les conducteurs de Mustang, les infirmières et les pâtissiers.

JAF: C’est qu’il y a. Tu sais. Il y a ce grand trou. Tu l’as vu, n’est-ce pas? Ne me dis pas que tu ne l’as pas vu! Tu erres souvent par là, tu n’as pas pu le manquer, pas pu manquer d’y tomber. Le grand trou, où j’ai perdu mes poules, mes dindes, mon bœuf et ma jument. Sans compter, car qui compte, ce qui ne compte pas. Une automobile ancienne, une bicyclette neuve, un parapluie, une lime pour affûter ma tronçonneuse, et trois diamants.

GUT: J’y ai peut-être perdu mes souvenirs. Par ici, personne n’en parle.

JAF: Justement! Combien d’entre nous, d’entre vous, y glissent chaque semaine? Qui saute? Qui pousse-t-on?

GUT: Y a qu’à ne pas se promener par là.

JAF: Mais là, c’est partout. Partout ici. Je dois m’évader.

GUT: Tu pourrais te passer de nos tartes à la pomme?

Ce qu’il faut faire

Le tambour de la machine à laver de monsieur le curé de la paroisse des corneilles du nord de l’Amérique des descendants de la grande dynastie des seigneurs du sud-est-est du pays de la faïence et des fromages de chèvre des moines de cette abbaye du siècle des carnages et de la suppression des âmes des rigolos des villages reculés de la montagne est brisée. Faudrait la faire réparer.