La culture est entre bonnes mains

J’ai hérité de papa une immense bibliothèque. Milliers de livres. Il y en a de toutes les couleurs, mais mes préférés, ce sont les livres à reliure de cuir. Ça fait chic, ça rehausse le standing de la maison, ça fait chuchoter Monsieur le juge, même Madame la ministre.

Évidemment, je n’ai jamais avoué que je n’ai lu aucun de ces livres. Évidemment. J’ai toujours offert des réponses vagues aux questions directes à ce sujet. Comme “qu’appelle-t-on lire, mais vraiment lire?”. Vous balancez ce genre de trucs, et comme il n’y a pas de réponse, on n’ose rien ajouter.

Sauf qu’au fil du temps, il y a eu des doutes. De vilains impertinents m’ont interrogé sur des auteurs, sur des œuvres. Embêtant. Les généralités générales ont généralement une limite.

J’ai donc décidé de me cultiver. Tous les soirs, je lis un paragraphe en ligne qui résume l’essentiel de l’œuvre d’un auteur. Par exemple, Balzac. Vous savez, le type qui était au pique-nique à la campagne il y a deux jours, avec la belle-famille et tout? Oui, lui, Balzac. Eh bien, c’est simple, quand un invité me parle de lui, je murmure, “oh, celui qui voulait écrire l’histoire que n’écriront jamais les historiens”, avec quelques paroles décoratives. Ça fait mouche, à tous coups.

Un paragraphe par soir, au bout d’un an, ça fait trois cent soixante-cinq auteurs. Comme j’ai une bonne mémoire, j’ai un petit mot profond à dire sur tout le monde, et quand mon invité cherche à faire traîner la conversation, je lui offre un verre de mon meilleur cognac.

L’ancien loup-garou

J’étais malheureux quand j’étais loup-garou. Heureusement, un soir de pleine lune (pourquoi pas?) un orage électrique a éclaté, un éclair m’a atteint, m’a métamorphosé en type bien ordinaire. Trop ordinaire? On s’habitue. Je suis maire de mon village. Mon village sera bientôt une ville. Dans cent quarante-deux ans. Mais ça, je l’ignore, officiellement. J’en sais des choses, depuis l’éclair.

Demain, j’épouse la fille du maire précédent, mort d’une dégringolade en bas de l’estrade municipale où il s’apprêtait à livrer le discours de sa vie. Sur l’importance des parterres fleuris.

Maintenant, lorsque nous nous reproduirons, et c’est là la grande question, est-ce que nous aurons de petits loups-garous? Ou de petits mairillons?

Qu’importe. J’aimerais bien avoir de petits loup-garous, mais elle, ça l’affolerait. Et les gens du village! Imaginez! Au moins, ils pourraient se divertir. La peur du loup-garou, ça meuble une vie. Une vie ennuyeuse.

Ça meublerait ma vie devenue si ordinaire. Ordinaire. Si ordinaire, qu’à m’écouter parler, parfois je m’assoupis.

Quand il est temps de boire

MARCO: Tu as vu cette femme?

LUC: Oui. J’adore ses cheveux courts, blonds.

MARCO: Tu es aveugle? Elle est brune, cheveux mi-longs, catogan.

LUC: Non.

MARCO: Et moi?

LUC: C’est confus. Une superposition de visages. Mais je te reconnais.

MARCO: Alors, nous devons boire. Boire à en être malades.

LUC: Malades? T’es cinglé.

MARCO: Quand tu vomis, tu vis intensément. Réellement.

LUC: T’es superbement cinglé.

MARCO: Il suffit de prévoir. Avec un peu de précautions, on se retrouve au milieu de la vie. Vomir, vomir, quel programme!

LUC: Tu es systématiquement débile. Va donc dire deux mots à cette femme. “Bonjour madame”.

MARCO: À cette blonde qui n’est pas blonde?

LUC: À cette brune. Puisque. Et demande-lui, pourquoi pas, si elle vit. Peut-être n’est-elle plus là.

MARCO: Je la vois.

LUC: Qu’est-ce que ça prouve?

MARCO: Je vais boire. Tu viens?

Hourra c’est moi le Chef

Enfin! Je suis le nouveau Chef du département des nouvelles nouveautés! Depuis vingt-deux ans, trois mois, dix-sept jours, que je fais des efforts pour obtenir ce poste. Ce n’est pas rien. Pas rien. Je me souviens, tout le monde voulait être Chef du département des nouvelles nouveautés. Tout le monde, y compris ma voisine, qui dans le temps, travaillait là, mais qui depuis a ouvert sa petite entreprise, comme tout le monde aujourd’hui. Sauf moi. Parce que moi, je voulais être Chef du département des nouvelles nouveautés. Les mauvaises langues diront que plus personne ne veut de ce poste, mais ce sont de mauvaises langues, et on les connait les mauvaises langues, elles disent de mauvaises choses. Qu’elles soient vraies ou fausses, ces mauvaises choses, qu’importe! Il ne faut simplement pas les écouter, il faut au contraire célébrer ma nomination! Chef! Chef! Chef! D’abord, pour faire taire les jaloux, je vais éliminer toutes les initiatives de mon prédécesseur. Ça va râler, mais ils vont me respecter. Chef! Oui, moi je suis le Chef! Je ne comprends pas encore vraiment ce qu’on attend de moi, alors je prendrai des décisions. D’abord, nommer aux postes clefs quelques cacochymes, qui ne risquent pas de prétendre au poste de Chef du département des nouvelles nouveautés. Ensuite, pour ne pas faire d’erreur, ce qui serait mal vu et menacerait ma position, j’accueillerai toutes les demandes d’accommodation, dérogation, modification, amélioration, adaptation, progression, révolution, par un refus net. Clair. Je mettrai l’imagination au placard et je règnerai, même s’il n’y a plus, dans le département des nouvelles nouveautés, que trois marionnettes, un poussah et deux peluches.

On oublie les oiseaux

Il suffit.

GARTOUILLE: Il ne suffit jamais. Ça n’existe pas. Rien ne suffit. Il y a trop de tout pour que ça suffise.

Vu comme ça.

GARTOUILLE: Voilà. Aujourd’hui, demain, et même hier, pas de leçon, pas de règle, pas de morale. Ce sera l’automne, des millions de feuilles tomberont des arbres, voleront, tourbillonneront, et s’il fallait parler de tout, du vent, de la brise, de la pression atmosphérique, des coupes à blanc, des villes, du soleil et de la pluie, sans compter les oiseaux.

Ah oui, les oiseaux. Je les oubliais.

GARTOUILLE: Justement, on oublie toujours les oiseaux.

L’état d’esprit de la basse-cour

J’ai regardé à l’extérieur, et toutes les poules, toutes les dindes, et même les pintades, ont pris la clef des champs. Disparues.

Pourtant.

Je les logeais confortablement, chauffage électrique, énergie positive. Beaucoup d’énergie positive, diffusée dans le poulailler.

En vain.

Maintenant, le bœuf me remonte le moral. L’espoir peut tout, qu’il me répète. Et je me le répète.

Encore.

Je me le répète, me le répéterai. Jusqu’à ce que je trouve autre chose. Quand le bœuf se sera lassé de me remonter le moral.

Un autre baiser

La solution, c’est ça.

RÉAL: Mais quel est le problème?

Il y a des gens qui nous détestent, qui mangent tout de travers, qui conduisent des voitures grises, qui portent des chapeaux démodés, qui dorment dans des coquillages, qui nous embêtent tous les vendredis soirs.

RÉAL: Ah. Et la solution?

C’est ça.

RÉAL: Parfois, j’ai du mal à te suivre, tu sais. Tu inventes des solutions qui n’existent nulle part ailleurs, tu imagines des problèmes où personne n’en voit. En somme, tu te perds dans une fiction. Tu deviens un personnage, une chose illusoire, malléable. Veux-tu te déshabiller et te glisser dans le lit?

Je n’ai jamais porté de vêtements, à ce que je sache. Je n’ai jamais dormi.

RÉAL: Moi, j’ai besoin d’un sens. Même faux. Une sorte d’histoire. Par exemple, un grand malheur, de dures épreuves, et une victoire inattendue.

Tiens, je t’embrasse. Ça ne te suffit pas?

L’Affaire qui a secoué Dobilo

Les choses évoluent rapidement à Dobilo. Zuzu a tué le roi, et a pris sa place. Puis Toto a tué Zuzu, et a pris sa place. Puis il y a eu des élections, et c’est Uala-Uali qui a gagné. Puis il a perdu et Julonia l’a remporté.

Pendant ce temps, Dobilo rétrécit. La mer ronge les côtes, et depuis l’ère Zuzu, l’île a perdu la moitié de son territoire. Nous disparaissons.

L’érosion s’accélère. La majorité de la population s’est enfuie en radeau. Où iront-ils, je vous le demande!

Ceux qui restent travaillent ardemment à la prochaine campagne électorale. Il y a les deux partis habituels, les Bleus ciel, et les Bleus mer. Ça chauffe. Plus personne ne dort. Le scrutin aura lieu après-demain. Douze électeurs iront voter.

Scandale! Le frère de la candidate Bleu ciel a été vu dans le lit du secrétaire du frère du candidat Bleu mer. On a bien tenté d’étouffer l’affaire, mais en vain. On est donc passé aux accusations de sabotage, de corruption, de détournement, de coup d’État.

Et l’île qui rétrécit, sans même attendre la conclusion de l’Affaire. Car c’est ce que c’est devenu. L’Affaire.

Les rares qui dormaient encore ne ferment plus l’œil. Déclarations incendiaires. Accusations publiques. Menaces à peine voilées. Menaces pas voilées du tout. Bleus ciel et Bleus mer fourbissent leurs armes, ça sent la guerre civile, l’affrontement est dorénavant inévitable.

Jour des élections, nous avons tous les pieds dans l’eau. Les Bleus ciel tirent sur les électeurs soupçonnés de voter pour les Bleus mer, et les Bleus mer tirent sur les électeurs soupçonnés de voter pour les Bleus ciel. Ça tire et ça barbote fort, tout le jour, sans relâche.

À la nuit tombée, les Bleus ciel ont éliminé tous les Bleus mer. Ils ne sont que deux, mais qu’importe, ils célèbrent jusqu’au petit jour.

Quand le soleil s’est levé, nos deux Bleus ciel ont étés bien étonnés de constater que l’eau leur montait aux aisselles, qu’ils ne voyaient plus rien de la terre pour laquelle ils s’étaient si vaillamment battus. Toute cette flotte a vite refroidi l’ardeur des vainqueurs.

Au crépuscule, le plus grand des deux Bleus ciel a disparu dans un bouillon d’écume. Un grand requin blanc dînait.

Le plus petit des deux Bleus ciel, moi, a pu voir le soleil disparaître, il a pu observer la pleine lune commencer son ascension, mais une vague plus puissante que les autres l’a emporté.

Adieu Dobilo.

James et la voisine

J’ai finalement appelé la police, au sujet de la disparition de James et de ma voisine.

Ils m’ont arrêté.

Je m’attendais à ce qu’ils: 

  1. attendent que plusieurs jours passent avant d’agir
  2. frappent à la porte de ma voisine
  3. entreprennent une fouille des champs et bois environnants

Mais ils m’ont arrêté. Une option que je n’avais pas envisagée. Accusé d’avoir lancé une fausse alerte, et d’être la cause d’une perte impardonnable de temps et de fonds publics.

Malgré tout, j’ai persisté. Ils ont bel et bien disparu, ai-je martelé. Mais ils me répètent depuis le début que James et ma voisine n’existent pas. N’ont jamais existé.

Qu’adviendra-t-il de moi? Me rendront-ils aussi inexistant que sont James et ma voisine, selon eux? Peut-être est-ce la police, ou mieux, la Justice, qui supprime l’existence?