Le village de Malboma tient à féliciter les bénévoles qui ont permis la construction de ce magnifique monument aux morts, qui trônera éternellement sur la Place des Illusions. Merci en particulier au sculpteur, Torororodo, qui a su représenter avec vigueur, émotion et justesse, les souffrances de nos anciens vivants, aujourd’hui trépassés, enterrés, décomposés. Ce mélange, dans le bronze, de corps mutilés, étranglés, décapités, poignardés, torturés, et même, mes chers concitoyens, pendus! Oui, pendus! Quelle beauté! Nous ne pouvons que rêver du prochain monument qu’érigeront, dans cent ans, nos descendants. Nos souffrances fatales, nos assassinats et nos exécutions seront à nouveau immortalisés. Oui, chers concitoyens. Oui! Car Malboma vit d’une vibrante vie! Amour et vie. C’est nous! Tout à fait nous.
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Les dodus
Ils sont cinq, ils sont vingt, ils sont deux mille cinq cent quarante-quatre. Massés. Entassés. Ils sont beaux, ils sont laids. Comment savoir. On ne peut pas savoir. On ne sait rien sur eux. Rien que ce mouvement, cette vague qui les traverse quand les dodus dodelinants du domaine des douze les piétinent jusqu’aux grilles, avant d’entrer faire leurs courses, acheter poivrons et choux, patates et rognons, gousses d’ail et gros jambons.
Tous les jours, le même scénario. Qu’ils soient cinq, qu’ils soient vingt, qu’ils soient deux mille cinq cent quarante-quatre, eux, ils n’entrent jamais, on leur ferme la grille au toupet, au nez, aux orteils. Ils finissent par s’étioler, et sans qu’on sache comment, sait-on jamais comment, ils disparaissent, et d’autres les remplacent. Harmonieusement. Joliment. Comme hier et avant-hier. Comme demain.
Dès qu’ils s’en retournent au domaine des douze, les dodus dodelinants du domaine des douze chantent et écoutent de la musique, de la musique céleste. Comme hier et avant-hier.
Des fleurs sous les pieds
Il semblerait que des fleurs lui poussent sous les pieds lorsqu’il dort, mais elles meurent dès qu’il se lève et marche. Cela n’a jamais été constaté de visu par les autorités compétentes, puisqu’il a toujours interdit l’accès à sa masure. C’est pourquoi les gens du chemin des Chênes noirs ont défoncé sa porte la nuit dernière. Il était trois heures deux minutes. Il dormait, évidemment, comme tout le monde dans un rayon de cent trois kilomètres. Les vandales, ils étaient trois, ont fait tellement de bruit en fracassant sa porte qu’il s’est levé, a saisi son fusil, a tiré. Il en a tué un, mais les deux autres étaient armés eux aussi, et ils l’ont descendu, tué, éliminé. Ce matin, sur la place du village, on ne sait que penser de tout cela. Certes, nous voulions tous savoir, confirmer cette folie. Des fleurs sous les pieds! Mais se réveiller avec ce carnage, et pas la moindre information, c’est vraiment dommage. Il ne nous restera plus qu’à spéculer, inventer, jusqu’à ce que cette histoire nous lasse. À moins que ça ne reste ancré dans nos esprits et ceux de nos enfants et ceux de leurs enfants et ceux de leurs enfants, qui croiront peut-être que c’était vrai. Car c’était peut-être vrai.
Le retard
Sam enfile son manteau, attrape sa valise, vérifie qu’il a ses clés, son portefeuille, son téléphone, pose la main sur la poignée de la porte, se tourne vivement vers Rad, qui le suivait de l’œil et des pieds.
SAM: Zut. Ma chère, je crois que je serai, compte tenu de l’heure, en retard pour ce rendez-vous que je ne pourrais, pour absolument aucune raison, manquer.
RAD: Dans ces circonstances, et compte tenu des retombées possibles, pour toi, évidemment, mais aussi, par ricochet, pour moi et les enfants, ainsi que pour les amis des enfants, indirectement, il te faut partir promptement afin, si malgré la densité de la circulation, les limites sévères sur la vitesse permise et les imprévus, il est encore possible d’y arriver.
SAM: Tu le penses?
RAD: Je le pense.
Sam pousse la porte, s’élance vers sa Fiat, tourne la clef, tourne encore la clef, tourne encore la clef, la Fiat finit par démarrer, il recule, bute sur une poubelle, marche avant, il cale, redémarre, fonce, brûle un feu rouge, klaxons, il lève un doigt, fonce à nouveau, chapeau des roues, cris, insultes, bouchons, grimpe sur le trottoir, percute un stand à journaux, percute un banc, percute un passant, une passante, un passant, bondit dans la rue, klaxons, fonce sous un semi, perd son toit, accélère, virage serré, une ruelle, file entre chats et rats, aboutit sur un boulevard, contresens, cent mètres, traverse un stationnement, grimpe sur la pelouse du parlement, dégringole l’escalier, freine devant une porte noire, se précipite, ouvre la porte.
SAM: Allo? Rad?
RAD: Allo? Alors?
SAM: Trop tard.
RAD: Faute de dinde, nous mangerons du poulet.
SAM: Aux ananas.
L’ombre
Une autre ville. Juste une autre ville. Il est cinq heures du matin, je dois partir. On m’attend dans la prochaine ville.
Si tu ne dors pas, pourrais-tu, s’il te plaît, me rappeler ton nom? Comment te sens-tu? Quel est le nom de cette ville? N’avais-tu pas un collier tressé? Un collier avec ce coquillage poli en pendentif? À moins que ce soit avant, je veux dire, dans la ville précédente.
Nous roulons à travers les marécages. Cette route, comment tient-elle? Je serais curieux de voir comment ils l’ont construite, les assises. Des alligators partout, même dans les fossés quand il y a un peu d’eau. Partout. Et maintenant cette gargote. Petit déjeuner, œufs
, pain grillé, nous sommes assis à l’extérieur sous une sorte de hutte, un rectangle, un comptoir en rectangle avec la cuisine, très élémentaire, au centre. Une bouteille de ketchup à tous les mètres. Ils en mangent tous. Abondamment.
Est-ce que je lui ai demandé son nom?
Sur cette route, il n’y a pratiquement pas d’hôtels. Que de vieux motels défraîchis. Celui-là, par exemple, dont les portes ne ferment pas. Serrures éclatées, jamais remplacées. Dormir d’une oreille, pas rassuré. Et celui-là, du sang sur le mur de la salle de bain.
J’aurais au moins pu lui écrire un mot, laisser mon courriel. Portait-elle un chapeau de paille, ou était-ce la semaine dernière, cette étrange femme qui a passé toute la soirée sur une escarpolette rouillée?
Une autre ville. On me fait croire que je suis plus qu’une ombre. Pas convaincu. J’ai traversé des états bien réels, sur des routes achalandées, des ombres le font aussi. Sans laisser de trace. Je ne laisse de trace nulle part.
Le temps d’aimer
J’ai trouvé quelques os, un crâne. Je cherchais des bolets, j’avais un panier, une recette en tête. Alors ces os. Visiblement, à les considérer de près, ils me semblaient bien appartenir à cet énergumène qui jusqu’au mois dernier nous insultait sur la place publique. Il aura trépassé, passé tout droit et c’est ici qu’il aura crevé. À moins qu’on l’ait assassiné, mais qui, pourquoi, qui aurait pris la peine de lever la main sur ce sac puant, cette loque nauséeuse, en tout cas pas moi, je ne crois pas, pourquoi je l’aurais tué et surtout comment, moi si timide, sans muscle sans cervelle, comment j’aurais pu, je n’ai ni fusil ni arbalète, je n’ai que ce sabre, ce joli sabre que portait fier mon ancêtre sur cette peinture, un sabre qui a probablement transpercé tranché découpé, si j’avais brandi le sabre, si je le lui avais abattu dans le dos, si ce sabre l’avait décapité, on dira que c’est possible, que oui, c’est envisageable, sauf que personne, à part moi personne, si je ne leur montre pas ces os, ce crâne, comment aurais-je pu oublier si c’était moi, comment, et en trouverai-je d’autres, de ces crânes lavés et desséchés, de ces crânes qui ne seront bientôt plus rien, écrasés, pulvérisés, pendant que je chanterai, chanterai encore, et avec le temps il y aura mon crâne aussi, et dans cette forêt, dans cette forêt je m’y perdrai lorsque je serai mort, plus tard, oui, sans doute dans bien des années, car il y a ces agents qui m’arrachent mon panier, qui répandent mes bolets et mes crânes, quelle perte, je suis perdu, tout s’en va, j’aurais aimé lui dire à cette dame qui ne m’attend peut-être plus, lui dire qu’on m’a floué, que je n’avais pas le temps.
Une fin prévisible
Je me grattais le cuir chevelu, je me le grattais en t’attendant et je me suis ramassé avec toutes sortes de saletés sous les ongles. Comment est-ce possible? Tout ce qui suintait de cette tête! J’en ai fait des boulettes, de jolies boulettes que j’ai alignées sur l’appui de la fenêtre, au soleil. Au soleil. Il a chauffé le soleil, et les boulettes ont bougé, des pousses en sont sorties, des pousses qui ont poussé, des pousses comme des membres, et ça s’est mis à se déplacer, à ramper. Ramper et grandir. Grandir si vite, sauter sur le plancher, courir et grandir. Oh! Grandir! Courir et m’encercler, toutes m’encerclent, me triturent, me torturent. Elles m’étranglent. J’aurais dû sortir, plutôt que de me gratter, j’aurais dû partir à la campagne, à la mer, partir sur les routes rondes.
L’opulente sérénité
S’il fallait que tout le monde mange, nous ne mangerions plus. S’il fallait que tout le monde soit heureux, nous serions malheureux. S’il fallait. Mais chérie, monte le son, couvrons le vacarme avec ce jazz pétillant. Astucieux. Dansons, chérie.
Passe le salami, passe le sel, le sel rose, le sel de mer, le sel de ta mère.
S’il fallait que tout le monde parle, nous ne nous entendrions plus. Avec tout ce que nous avons à dire. Nous. Tout ce qu’il y a. Profond, spirituel. Vrai.
Lis-moi ce poème, mélancolie. Nous avons le temps chérie, le temps de goûter de ce mal, ce joli petit mal, ce mal de vivre. Goûtons cette douleur lyrique.
S’il fallait que tout le monde nous écoute, nous ne vivrions plus.
Le repas de fête
Il y avait foule, foule pour fêter le centième anniversaire du gros collectionneur de papillons. Hervé. Il pue Hervé, mais on l’aime quand même. Combien sont-ils à la porte à attendre? Ils vont bientôt se traîner jusqu’à la table, jusqu’à ce repas de fête. Bienvenue vous toutes! Bienvenue vous tous! Toutes tous. Bien, vous voilà arrivés. Entrez donc!
Yann, bonjour. Yann de la rue des Lilas. Avance, mais avance donc jusqu’à cette chaise. Il y a du poulet rôti pour toi, une salade de choux, pas de dessert.
Emma, bonjour. Emma de la rue du Granit. Avance, approche ma chère, voici ta chaise. Il y a de la salade de choux pour toi, et c’est bien assez.
Léa, salut Léa. Léa de la rue des Rosiers. Par ici Léa, voici ta place. Poulet, salade, dessert, et vin, et café. Bon appétit.
Jacob, de la rue des Sables, dépêche, toi c’est ici. Rien pour toi, par contre tu peux observer, être là. C’est déjà ça.
Romy, la grande Romy de la rue de la Verdière. Par là. Tu auras du chou, du bon chou à volonté. Et du café.
Nathan, sombre Nathan de la rue des Tulipes, bien heureux de t’accueillir. L’apéro, les hors d’œuvres, le rôti, le poulet, la salade de choux, le champagne, le Bordeaux, le café, il y a plus si tu veux.
Thomas, petit Thomas, prend cette chaise près de la porte. Tu ne verras rien, mais tu entendras.
Et voilà! Cette belle fête! Toutes tous toutes tous. En profiteront, en jouiront, en rapporteront des souvenirs immémorables. Car cent ans, ça se fête.
Joyeux anniversaire Hervé!
Le bonheur d’Arthur
Arthur a tout fait. Tout. En vain. Pauvre Arthur.
Il chantait un peu. Il s’est mis en tête de chanter beaucoup, de monter sur tous les chapiteaux. Dans l’audience, silence. Donc.
Il collectionnait un peu. Il s’est mis en tête de collectionner beaucoup, beaucoup de sous. Mais la bourse s’est déchirée, et ça s’est mis à rouler jusqu’au fond du ruisseau, jusqu’à la rivière qui a tout emporté. Alors.
Il aimait un peu. Il s’est mis en tête d’aimer la marquise de la Ferme-Neuve. Mais la marquise était une statue d’argile qui a fini par se dissoudre. Conséquemment.
Il souffrait un peu. Il s’est mis en tête de souffrir beaucoup, et il s’est trouvé quelques douleurs, puis elles se sont précipitées, à son invitation elles l’ont envahi. Maintenant.
Arthur est heureux. Quand on l’oublie, il brandit un bel ulcère multicolore, une hernie vermeille, des os entortillés, et tant d’autres, oh, tant d’autres.
Arthur, il l’est enfin, heureux. Les larmes coulent, les bras se tendent. Arthur est heureux.
