J’ai parfois peur de vous

Je n’ai vu personne, à part Marcel, jusqu’à mes quinze ans. Personne. Je vivais dans une sorte de château, et Marcel m’a toujours dit qu’il n’y avait plus que nous deux dans l’univers. Je l’avais lu dans un livre qui détaille en trois cent quarante-deux pages la catastrophe finale. Boom. Tout a disparu, sauf Marcel et moi.

J’ai lu, oh tellement lu. Ces livres d’avant la cata.

Mon préféré était un livre lilas. 

Alors imaginez ma tête!
Même si vous ne l’avez jamais vue, imaginez-la lorsque je vous ai vus!

Vous tous! Tous! Tous! Tous!

Je m’étais égaré, j’avais momentanément échappé à la surveillance de Marcel. Et je vous ai vus.

D’abord par grappes. Quelques demi-douzaines ici, quelques demi-douzaines là.

Puis par coupes pleines!

Partout, vous étiez partout.

D’abord j’ai eu peur. Puis je vous ai pris pour des êtres d’une autre planète. Puis j’ai eu peur à nouveau et j’ai couru me cacher dans ma sorte de château.

La courte paille

Nous étions dix, il y avait un médecin. Nous étions tous en mauvais état.

J’avais une jambe tranchée, et du sang qui coulait, malgré un garrot.

Un avait le foie qui se tordait.

Une avait le cœur qui bondissait.

Une avait une foule de caillots voyageurs.

Un avait les côtelettes écartelées.

Une avait un éclat de cristal Saint-Louis dans l’œil gauche.

Un avait des vomissements multicolores.

Un avait dans le bras droit et l’épaule deux balles à noyaux de zinc.

Une avait un bris de rachis.

Un avait un morsure ovale d’un crotale méridional.

Comme le médecin ne pouvait en prendre qu’un, nous avons tiré le gagnant à la courte paille.

La dame à l’éclat de cristal Saint-Louis a gagné.

Nous, les neuf autres, avons attendu. Évidemment, d’autres originaux en mauvais état se sont présentés.

Courte paille à nouveau.

Et encore.

Et encore, et encore, et encore, et encore.

J’attends toujours. Je n’ai pas de chance. Et presque plus de sang.

La petite voiture blanche

Quand je l’ai vue passer, la petite voiture blanche, elle était couverte de neige, et avec ses glaces teintées, il était impossible de voir qui conduisait. De voir avec les yeux, je veux dire. Car j’ai tout de suite su que passait devant moi la femme de ma vie.

De retour à la maison, je n’avais plus qu’elle en tête. Impossible de préparer le repas, de me doucher, de dormir. La petite voiture blanche m’apparaissait dans chaque pièce, elle roulait doucement devant moi, m’appelait de ses phares.

Je la sais là. Je dois retrouver cette voiture, je dois la retrouver, elle.

Je la vois comme on voit quand on voit clairement.

Boucles blondes, nez légèrement retroussé, lunettes rondes, rouges. Elle fait un mètre soixante. Délicate, souple. Artiste, peut-être comédienne, ou écrivaine.

Je dois la retrouver. Cette voiture n’a pas disparu. Quoi qu’après trente-deux ans. Elle conduit peut-être un modèle plus récent. Toujours une petite voiture blanche.

Comme papa dit, il ne faut pas perdre espoir.

Peut-être est-elle brune?

Je me demande si elle acceptera de venir vivre ici, dans ma maison. C’est légèrement isolé, il y a si peu de voisins, elle s’ennuiera peut-être.

Nous vendrons, nous nous installerons en ville, nous irons vivre là où elle a toujours rêvé de vivre.

Tourner en rond avant le dodo

Ils ont trouvé une jolie pierre, une pierre verdâtre avec un mince filet jaunâtre traversé d’une veine brunâtre. Comme ils s’étaient égarés, qu’ils marchaient depuis des lunes sans trop savoir où ils aboutiraient, ils se sont mis à tourner autour de la roche, tous les soirs avant le dodo. Et puis.

Ça s’est accru, le tournoiement autour de la pierre.

Un an plus tard, ils marchaient toujours, sans direction, ignorant chaque matin dans quel sens leurs pas les mèneraient. Ils portaient des vêtements colorés, mais curieusement, à première vue, toutes les couleurs étaient grisâtres. Sans doute une sorte de poussière dans l’air?

Et du temps, ça du temps, il y en a eu. Beaucoup. Deux ans, trois ans, et des dizaines de plus, et des dizaines encore. Toujours à tournoyer autour de la pierre, avant le dodo. Et puis.

À force de marcher, de piétiner, de trépigner, on finit par se fatiguer. Ils se sont fatigués. Alors la pierre, ils l’ont déposée là, et ils ont construit une cabane pour l’abriter. Une cabane en planches, mais à la première tempête, elle s’est effondrée.

A bien fallu construire quelque chose de plus solide, en parpaing. Sauf que c’était, évidemment, laid. Trop laid pour une si jolie pierre. Sans compter que la cabane en parpaing était si étroite, qu’elle ne pouvait plus contenir toute la troupe des marcheurs. Alors.

Les plus ingénieux ont construit plus grand, plus haut, pour assurer une circulation d’air convenable, et mieux éclairé. Ils étaient cent, ils étaient mille à tourner autour de la pierre. Un peu à l’étroit par moments, mais ça allait. Jusqu’à ce qu’il faille agrandir encore. Et encore. Et, évidemment, on le devine aisément, logiquement, encore et encore.

La cabane, à la fin, était grandiose. Et la pierre, sur son piédestal, trônait dans cet espace solennel, et les marcheurs marchaient, tournaient en rond, soir après soir, avant le dodo.

Où je vis?

M’est arrivée toute une histoire. Toute. Histoire. Une histoire toute.

Était là. Couché. Normal, couché comme on l’est quand on l’est. Table d’opération. Haut pépé. Opération pépé. Pépé en est mort. Pas moi. Pas un pépé.

Lobototo. Lobotomie. Oh Mimi. Oh Mimi. Lobo lobo.

Mais suis sot sot. Sauvé. Me le suis.

Heureusement, pas de con. Zéro conséquence.

Madame où est mon lit? Où je vis?

On ne plaisante pas avec les choses sérieuses

Papa avait du fric, beaucoup de fric, presque tout le fric. Papa est mort, tué par un de nos chiens qui ne supportait pas son odeur. Dit-on. Odeur de fric? Ah ah, j’ai fait de ce chien mon préféré.

Mais tout ce fric! Il y a cinq ans, ils ont dû agrandir les coffres de la banque pour le contenir, et on vient de m’aviser qu’il faudra, à nouveau, en augmenter la capacité.

Alors moi, vous savez. Alors moi.

Je voulais que ça cesse, vous savez. Je me suis donc rendu directement à la banque. Comme un client normal.

Oh la commotion. Ils se sont tous immobilisés, pétrifiés. J’ai failli appeler les secours, mais je n’ai pas eu le temps. Le directeur m’a entraîné dans son bureau, m’a offert sucettes, chocolats et limonades.

Il tremblait, il m’a montré des photos de sa famille, des photos de lui, vingt ans plus tôt, quand il a commencé à la banque. Il m’a rebattu les oreilles avec toute une série de scénarios catastrophes, advenant son congédiement.

Non non non, mon bon. Je ne viens pas pour cela, je ne veux que vous soulager d’un gros tas de fric. Pour que vous n’ayez pas à agrandir, par notre faute, votre jolie petite banque.

Oh oh oh, mais que comptez-vous faire de ce gros tas, mon garçon, c’est vraiment une fortune imposante, importante, importune.

Pas de soucis, dormez bien, je ne compte que brûler ces dollars. Ou peut-être, les faire pleuvoir sur la ville du haut d’un hélicoptère. Je plaisantais, vous savez, je voulais alléger sa journée par une courte séance de rigolade. Les gens, ils aiment ça, quand on les fait rire.

Le directeur a changé du tout au tout, en une fraction de seconde. Il m’a retiré ma limonade, qui s’est répandue sur mon pantalon. M’a retiré ma sucette et mes chocolats.

Coup de sifflet. Deux solides gaillards m’ont empoigné, soulevé, défrisé. Sans me laisser le temps de protester, de rectifier, de questionner, ils ont poussé une porte secrète sur le mur de gauche, et m’ont traîné dans une espèce de long corridor. Long corridor, qui mène à un escalier.

Nous avons descendu, pris un corridor à gauche, faiblement éclairé par de faibles lampes jaunes. D’un coup de pied, ils ont ouvert une porte au battant en arc. Nouveau couloir, mais brut, creusé à même le roc. Une sorte d’ancienne galerie de mine.

Sans un mot, ils m’ont poussé, traîné et poussé encore, jusqu’à ce que le tunnel débouche sur une sorte de cave naturelle, jonchée d’os.

Je me suis cru au milieu d’un site archéologique, une sorte de cimetière de dinosaures. Que je me suis dit.

Les deux brutes ont déverrouillé des brassards de fer que portait un squelette. Je ne l’avais pas vu, celui-là. Un squelette humain. Ils ont lancé le squelette sur le tas d’os, où il s’est disloqué, et m’ont enchaîné à sa place.

Puis ils sont partis.

Trois jours plus tard, j’ai compris qu’ils ne reviendraient pas. Dommage. Je n’aurais pas dû plaisanter.

Il y a toujours l’espoir

Oups. L’auteur a perdu le fil.

Rien n’est de sa faute. Ce jour-là,  à vingt-trois heures cinquante-neuf, il s’est soudain réveillé, sentant quelque chose.

LA VOISINE: Quoi?

Il l’ignorait encore. Mais une minute s’est écoulée, et soudain, la révélation.

LA VOISINE: Hein?

Métamorphose. Il s’était transformé, comme cela nous arrive, à chacun, arbitrairement.

LA VOISINE: Pas vrai?

Lui, habituellement si vieux, presque vieillard, lui qui rétrécissait à vue d’œil, le voilà qu’il a soudain rajeuni. Adolescent! Oui madame, oui monsieur, à minuit, il était adolescent.

LA VOISINE: Sérieusement?

Le seul problème, car il y en avait, un immense, un inattendu, inquiétant et décevant, il n’était pas qu’adolescent.

LA VOISINE: Ah non?

Il était adolescent, certes, mais adolescent loup-garou. Alors, vous voyez. Vous voyez?

LA VOISINE: Oh!

Il avait prévu écrire, lire, écrire, lire, écrire, lire, écrire. Sauf que sous le joug de sa nouvelle nature, il s’est retrouvé à parcourir les rues de la ville à la recherche d’un goûter. Maintenant, il craint la prochaine pleine lune. Il songe, généreusement, à s’exiler sur une île déserte, ou sur une banquise. Il y songe, mais comment s’y résoudre? Après tout, il y a toujours l’espoir que ça ne recommencera pas.

Une silhouette dans le brouillard

Du brouillard sur la route. À peine si je distingue les phares des voitures qui viennent vers moi. Des paires d’yeux, blancs, jaunes, simples ou doubles.

Est-ce que je rêve? Ces yeux foncent sur moi, me traversent, comme si je n’existais pas, comme si j’étais du brouillard moi-même.

D’ailleurs, tiens. Où suis-je? Je suis là, bien sûr, mais je ne vois ni où je commence ni où je finis. Un corps vaporeux, un flottement. Un esprit? Un farfadet, comme disait maman?

Je n’ai de prise sur rien. Je ne sens pas même le froid des pneus qui roulent sur moi, la dureté des carrosseries qui me transpercent.

Dans le fossé, s’avance une silhouette. Sombre et pourtant, lumineuse. Elle danse et glisse lentement vers moi, me dépasse, disparaît avec les voitures.

La silhouette revient sur ses pas. Elle danse toujours, et sautille autour de moi.

Elle tend le bras, me touche de l’index et soudain je chancèle. Je me vois! Je me vois silhouette aussi, qui danse aussi, qui glisse aussi.

Quand la voiture parvient à ma hauteur, elle ne me traverse pas. Le choc est dur, l’asphalte est trempé, la douleur est vive.

La silhouette me tire par le bras, me tire jusque dans le fossé, me soigne.

Sur la route, le brouillard est plus épais, je ne parviens plus à distinguer les phares, mais la silhouette m’apparaît encore plus clairement.

Cyclisme bureaucratique

ROB: Tu viens, on va descendre jusqu’à la rivière en bicyclette.

PAT: J’aimerais, mais je suis perplexe.

ROB: Qu’est-ce qui te prend? Saute sur ta bicyclette, et arrive!

PAT: Pas si simple. Je veux dire, on n’y va pas comme ça, à la rivière, avec cette légèreté.

ROB: Tu parles comme mon oncle.

PAT: J’irai, mais résolument.

ROB: Résolument? Et comment fait-on ça, résolument? Comment pédale-t-on… résolument?

PAT: Nous devons agir résolument pour nous préparer à répondre aux besoins de demain.

ROB: Je me disais, oui. Résolument. Allons-y résolument, à la rivière!

Dans son histoire

FLORA: Pourquoi, dans l’histoire que tu as racontée, je suis morte? C’est quoi cet assassinat? Un étudiant en médecine qui agrippe un couteau de cuisine, et qui s’acharne. Ça n’a aucun sens.

GARDO: C’était pas toi, c’était une Flora hypothétique.

FLORA: Qui a mon âge, mes cheveux bouclés, même mes lunettes.

GARDO: Elle n’a pas ton cœur.

FLORA: Elle a une mère qui vit à Buenos Aires avec un Italien né en Islande, et un père qui vend des bananes dans le métro de Montréal. Comme moi. Faut pas me la faire, ta Flora, c’est moi.

GARDO: Elle n’a pas ta collection de cailloux.

FLORA: Elle lit Nothumb, elle aime les huîtres de Malpèque, elle adore la glace au café, elle se passionne pour les mecs qui jouent du banjo, comme moi.

GARDO: Tu te passionnes pour les mecs qui jouent du banjo? Des mecs comme Victor?

FLORA: En tout cas, ton histoire, je veux en sortir.