Boire adéquatement

JACK: Le tiers des copains refuse d’aller boire au Pub des Trois Étoiles. Ils préfèrent le Bar des Alouettes.

KARL: Oh! Ce serait affreux de diviser ainsi notre bande de copains. Affreux!

JACK: Horrible! Que faire?

KARL: Nous avions pourtant décidé, nous les leaders, de boire au Pub des Trois Étoiles! Pourquoi cette rébellion?

JACK: Mutinerie. Il faut mater les insurgés.

KARL: Non. Méthode douce, mon cher, méthode insidieuse.

JACK: Organiser un référendum?

KARL: Mais auparavant, rassemblons les copains dans un groupe focus, où ils pourront s’exprimer librement. Ensuite, nous leur demanderons de remplir un formulaire, avec questions finement orientées. Nous pouvons aussi, au besoin, prévoir des consultations individuelles.

JACK: Toi tu sais diriger! J’imagine que tu sauras bâtir un bel argument sur notre base solide, sur notre incontournable conclusion.

KARL: Nous saurons, dans tous les cas, produire un rapport, plusieurs pages, une quantité impressionnante de mots, qui s’assoiront sur la conclusion que nous avons.

JACK: Nous les convaincrons. Vaincrons. Rondement.

KARK: Nous boirons au Pub des Trois Étoiles!

Tourlou mes amis

Je ne vous raconterai pas ce qui m’est arrivé demain, vous croiriez que je verse dans la science-fiction, moi qui abhorre le genre, malgré ce qu’en disait John Davison Rockefeller.

Donc, demain, je n’ai pas fait dérailler un train avec ma bicyclette, et cela ne m’a pas projeté sur un gigantesque matelas utilisé par les cascadeurs, qu’on avait oublié dans le champ au pied de la colline, si bien que, vu la puissance du jet de ma personne, je me suis retrouvé en orbite, entre deux satellites ennemis, dont les oreilles ont écorché les miennes. Donc. Parlez, parlez encore, parlez toujours, je n’entendrai rien.

Cependant, le repas est prêt ce soir, et puisque j’ai encore mes oreilles, j’écouterai le chant de mes enfants. Je veillerai près du feu avec Ursule, je lui fournirai mon adresse interstellaire, je lui promettrai cartes postales et cailloux.

Après-demain, je reviendrai, mais sous une autre forme, que vous ne reconnaîtrez pas, qui vous effraiera peut-être (mais qu’est-ce qui ne vous effraie pas?).

Tourlou, je ne vous dirai rien.

Tricot et trottinette

Rouler en Jaguar? C’est ce que souhaite grand-maman. Comme je n’ai pas le sou, je dois brigander, cambrioler, extorquer, frauder. Cela prend un temps fou, et parfois, je l’avoue humblement, ça me chagrine. Peu de temps pour ce que j’aime, le tricot et la trottinette.

Maintenant qu’elle a sa Jaguar, grand-maman exige une villa sur la côte ouest, et une villa sur la côte est. Pour y arriver, je dois vendre des barils de poudre, des tonnes de barils de poudre. Je ne tricote plus qu’une heure par mois, et ma trottinette rouille dans le sous-sol.

Grand-maman se fait vieille, elle mourra bientôt. Espérons. Mais elle veut et elle veut et elle veut. Elle veut que mon oncle Hector soit maire. Alors je m’épuise pour elle, et la vie n’est plus ce qu’elle était. Surtout que je dois œuvrer à l’insu de mon oncle Hector, parce qu’un futur maire ne doit pas officiellement savoir d’où provient la fortune de grand-maman qui lui permettra de se faire élire.

Grand-maman est morte ce matin, et mon oncle Hector m’a chuchoté à l’oreille qu’il visait la présidence. Il s’attend à ce que je remplisse ses nouveaux coffres de nouveaux dollars que je récolterai grâce à de nouvelles combines. Sauf que j’en ai marre.

J’ai décidé que dorénavant, je tricoterai de neuf heures à midi, je roulerai avec ma trottinette de quatorze heures à dix-sept heures, et le reste du temps, j’écouterai des séries à la télé. C’est décidé, c’est ce que je fais, n’en déplaise à Hector, Hector qui n’est pas grand-maman.

Il est une heure du matin, le fils d’Hector vient de me réveiller en brisant les verrous de ma maison. Il a un gros fusil, j’imagine que ce n’est pas pour m’inviter à la chasse.

Fromage moisi

À force de rabâcher ces alertes, Louise, tu nous ruineras. Toute la production de fromage sera détraquée, et nos vieux spectres carillonneront gaiement, comme autrefois. Y as-tu seulement pensé? Ta descendance! Qu’adviendra-t-il de ta descendance?

Car vous, cela peut vous sembler absurde, cette histoire, mais elle dure depuis des années. N’est-ce pas, Louise? Ne te braque pas, de dissimule pas ton petit air sardonique, celui que tu nous sers quand les étrangers disparaissent.

Louise, elle boit, elle caresse les cheveux du baron, elle roucoule, mais dès qu’on lui demande d’étriper le porc ou de cueillir la betterave, la voilà qui retraite. Oui. Elle nous revient avec ces foutues alertes, hurlements au clair de lune, appels aux sapeurs-pompiers, dénonciations à la police. Et chaque fois, la pesante bureaucratie villageoise investit la propriété, gèle tous nos mouvements, et nous voilà statufiés pendant deux semaines, trois semaines, un mois! La dernière fois, papa était statufié sur un pied. Imaginez la douleur dans la cheville. Vingt-sept jours sur un pied! Le pauvre homme. J’ai déjà été statufié à quatre pattes, quand je cherchais mes chaussures sous le lit. Oh, certes nous tentons d’éviter tout mouvement inconfortable, pas d’acrobatie, de jeu d’équilibre, que du pied à terre, solide. Mais comment savoir. Comment? Car Louise ne nous prévient jamais, avant de lancer ses alarmes.

Et elle, pendant ce temps-là, pendant que dure notre statufication, elle court chez le baron, et nos fromages moisissent. Cela, Louise, tu le sais, mais tu te vexes chaque fois que nous te le rappelons.

Le coyote

Je me suis rendu compte, la nuit dernière, que je n’avais pas autant de chance que je croyais en avoir. Il y avait cette femme, elle habitait entre le mont X et le mont Y, je l’ai rencontrée sur une île, sur la plage d’une île plus précisément, je lui ai offert une soirée chaude, elle préférait une révolution, je lui ai dit d’accord, tout pour vos yeux, elle m’a ordonné de ne pas la regarder, de porter mon regard loin devant moi, j’ai acquiescé, et soudain, il y avait des milliers de gens devant, derrière, à nos côtés, j’étais persuadé qu’elle était toujours là, mais je n’osais tourner la tête, l’œil devant, droit devant, j’entendais sa voix qui montait, qui faiblissait, que je perdais parfois dans le flot des voix, je n’étais pas toujours certain de marcher près d’elle, je me disais qu’après sa révolution, nous passerions à autre chose, peut-être écouter un film, boire un verre, compter les mésanges dans le jardin, sauf que le temps passait, le jour, la soirée, il se faisait de plus en plus tard, et la révolution ne semblait jamais vouloir se terminer, mais vers vingt-deux heures trente-trois, chacun est rentré chez soi, elle m’a invité chez elle, c’était loin, une bonne heure de marche, sans compter les arrêts. Onze heures cinquante-huit, nous mettons le pied sur son balcon, hourra, mais au moment où j’allais pénétrer dans la maison, une transformation, du poil qui me sort de la peau, la tête qui m’allonge, le bassin qui se tortille, je n’y comprenais plus rien. Après une journée si riche en émotions, cette rencontre fantastique avec cette femme fantastique suivie d’une révolution fantastique, j’espérais un instant de sérénité, une minute de calme. Ça n’allait plus du tout. La femme fantastique s’est reculée, dégoutée d’abord, ou horrifiée, puis s’est mise à rire, d’un grand rire tonitruant comme en ont les marins au long cours. Minuit, oui oui, bien entendu, j’ai bien vu que je me transformais, et j’ai tout de suite cru que je devenais loup-garou. Eh bien non, je me transformais en coyote-garou. Loser. Je comprends que la femme fantastique m’ait claqué la porte au nez, à sa place j’aurais fait la même chose. Coyote-garou! Il n’y a qu’à moi que ce type d’absurdité arrive!

La chute du danseur

Nous dansions depuis plusieurs heures lorsque le plancher a cédé. Certains, qui buvaient au bar ou qui étaient assis aux tables le long des murs, ont évité la chute. Mais tous les autres, tous ceux qui dansaient, en particulier, ont plongé dans le gouffre. Trois étages. Il y a eu plusieurs morts, tués en se fracassant le crâne à l’atterrissage, ou écrasés par les poutres. J’ai vu tout ça dans ma dégringolade. Étonnamment, je m’en suis sorti vivant, ce qui ne signifie pas que je suis tiré d’affaire. L’écroulement a été provoqué par un léger tremblement de terre, qui a libéré des gaz qui ont pulvérisé trois des étages de l’édifice, dont celui du plancher de danse. Quand j’ai piqué du nez vers le trou noir, le hasard m’a projeté, malgré moi, dans la faille par où s’étaient échappés les gaz. Seul. Et presque aussitôt, derrière moi, des débris ont bloqué la mince cave qui s’est ouverte dans le roc, sous l’immeuble. Tout de suite après, il y a eu un éboulement de terrain, qui a complètement colmaté le passage. Me rendant compte de cela, sans être défaitiste de nature, j’ai conclu que ma fin approchait. Eh bien non. Sauf que j’ignore d’où me parvient l’air qui me permet de respirer. Noirceur totale. Je peux me mouvoir, mais seulement en me tordant comme un serpent. C’est lent, mais j’avance. Est-ce que je m’enfonce? Est-ce que je m’approche d’une sortie? Je l’ignore, mais j’ai l’impression que ma tête est légèrement plus basse que mes pieds. Je présume que le gaz, à nouveau, jaillira des profondeurs. Ou pas. Je rampe. J’en suis maintenant certain, j’ai la tête pointée vers le bas. Je le sens, à cause de l’afflux de sang. Logiquement, donc, je m’enfonce. Mais comme dit ma voisine, faut garder un esprit positif. C’est pas parce que je m’enfonce que je ne m’en sortirai pas.

Les glaïeuls

C’est elle, c’est la voisine, elle arrive quand ils sont tous partis. Elle est fatiguée, a beaucoup voyagé, beaucoup marché. Il n’y a plus personne pour l’accueillir, pour lui offrir un café, un fauteuil où se reposer. Elle devra poursuivre son chemin.

Elle traîne sa lourde valise, elle s’épuise à la tirer. Toutes les rues sont désertes, elle pourrait, elle le pourrait si elle le voulait, entrer n’importe où, s’installer dans n’importe quelle maison. Ce pays est abandonné, il n’y aura plus jamais personne. Pourquoi marcher encore? Pourquoi penser que là-bas, en ville, il y aura encore des gens.

Est-ce que ce sont des livres dans sa valise? De vieilles lettres, du temps où l’on écrivait des lettres? Des robes, des pantalons, des bottes?

Qu’elle marche! Elle est libre d’y aller, là-bas, libre d’aller nulle part! Va! Voisine, tu t’épuiseras, alors que tu aurais pu regarder pousser tes glaïeuls.

Le jour de l’an

Il y en a qui vont souhaiter beaucoup de santé à des souffreteux, qui vont souhaiter du bonheur à des dépressifs, qui vont souhaiter du succès à des paresseux, qui vont souhaiter la fortune à des plaignards, qui vont souhaiter de la joie à des mourants, qui vont souhaiter l’émerveillement à des fachos, qui vont souhaiter l’illumination à mon chien.

Puis, ils rentreront chez eux. Nous ne les retiendrons pas.

L’an prochain, ils reviendront, même si nous ne les invitons pas.

Une joie trop forte

Je suis radieux. Aujourd’hui, c’est le grand défilé. Jour de célébration, jour de fierté villageoise. Notre jour.

L’an dernier, j’étais au dernier rang, et comme je ne fais qu’un mètre cinquante, je ne voyais rien. J’entendais, mais impossible d’admirer de visu.

Quand j’étais petit, je veux dire vraiment petit, mon père me faisait grimper sur ses épaules. C’était fantastique.

Ils sont tous là dans le défilé, ceux dont nous sommes fiers. À commencer par le maire, qui distribue des sourires, qui ouvre son grand sac dans lequel nous pouvons jeter des pièces, des dollars. Quelle chance!

Suit, juste derrière, le chef des agents de la paix, qui distribue des coups de matraques aux impertinents qui s’approchent trop près. En général, ce sont des étrangers du village d’en bas, un village d’illettrés et de barbares.

Puis, il y a Monsieur. Évidemment, Monsieur. Le grand possesseur de tout. L’usine, les commerces, la banque, nos logements. Lui, il ne dit rien, il ne bouge pas. Mais juste de le voir là, juste de le voir, une fois l’année, avec son regard fixe, eh bien, ça nous transporte. Une sorte d’expérience spirituelle profonde.

Derrière ces personnalités suivent les gérants des commerces. Ils dansent. Chaque année, ils présentent une chorégraphie différente. Là, ils ont choisi une pièce de Madonna, et ils portent des collants de toutes les couleurs, des maillots en dentelle, de tout petits chapeaux roses.

Je prends beaucoup de photos, parce que je revivrai ces événements pendant des mois. Comme tous les villageois.

Ah! La joie m’étouffe!

La remise et le château et…

Au début, quand j’ai commencé, ça ressemblait à une cabane. Soyons honnêtes, c’était moins qu’une cabane, à peine une petite remise de jardin. Mais elle a plu. Elle a tellement plu que tous les voisins du village, sauf la cousine de Florence, ont tenté d’en construire des pareilles.

Cela a duré, oh oui, duré et duré et duré. Parce qu’ils n’y arrivaient pas. Qu’est-ce qui faisait de ma remise une remise à part? Je les voyais à toute heure du jour et de la nuit, surtout de la nuit, parce que la plupart voulaient passer incognito, qui flânaient dans mon jardin, loupe à la main, à la recherche du moindre détail. Il leur a fallu des mois, des mois et des années, avant de comprendre, ou plutôt, de penser comprendre.

Alors, ils ont cessé de hanter mon jardin, ils m’ont tourné le dos, ont fait ceux qui ne me devaient rien, qui ne me connaissaient pas. Et leurs petites remises, charmantes, ont poussé partout. Ils en ont même vendu. Plein.

Maintenant que la paix m’est rendue, j’ai pu poursuivre mes travaux. Ce qu’ils ont pris pour une remise n’était qu’un exercice, en miniature, pour un projet plus grand.

Après quelques mois, ils l’ont remarqué, c’était inévitable. Mon château. Oh, il n’était qu’à moitié construit, je n’avais pas même complété les tourelles.

Vous auriez dû voir leur réaction! De la hargne! De la colère! Ils m’en voulaient de ne pas m’en être tenu à ma remise, tandis qu’eux, ils étaient enfin parvenus à se fabriquer des remises presque pareilles à la mienne. La consternation lorsqu’ils se sont rendu compte que tout était à recommencer.

Les plus braves se sont mis à la tâche, dès le lendemain, pendant que les autres brandissaient poings et bâtons. Deux ou trois, lucides, ont abandonné, et sont partis pêcher la truite dans le joli ruisseau qui passe derrière le village.