Flip the burgers

Mister Tayler, le gérant, régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je fais cuire des burgers douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler n’est pas d’ici. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide qu’ils remettent à chaque employé.

– Flip the burgers!

C’est Mister Tayler, dans le haut-parleur au-dessus des plaques de cuisson. Physiquement, Mister Talyer gère du matin au soir à partir son bureau installé dans une tour au milieu de la cuisine. C’est une sorte de mirador vitré, d’où il peut tout voir, tout surveiller. Il y accède par un ascenseur, et l’air là-haut est climatisé, frais, parce que les gérants ne parviendraient pas à penser dans les effluves de graillon.

– Flip the burgers!

Mister Tayler repose sur un solide fauteuil de chêne et de fer, construit sur mesure pour supporter son poids. Ce fauteuil est fixé au sol sur un axe, qui tourne silencieusement grâce à un système complexe de roulements à bille, mu par une simple pression du pouce. Mister Tayler bénéficie ainsi d’une capacité de surveiller tous les angles de la cuisine, et même au-delà. Mais sa principale tâche, évidemment, concerne la gestion de la cuisson des burgers.

– Flip the burgers!

Depuis que je travaille ici, j’ai fait cuire des milliers de burgers, peut-être même des millions. Je devrais compter, établir une moyenne quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle, et en appliquant la règle de trois, j’obtiendrais une évaluation assez précise de mon oeuvre complète. Mais je ne le fais pas, du moins pas encore. Je n’ai pas encore déterminé à qui cette information serait utile. Certainement pas à moi.

– Flip the burgers!

Pourtant, j’aurais du temps à consacrer à ces calculs. J’ai du temps à consacrer à une foule d’idée, de projets, de fantaisies, de remords, de désirs, de futilités. Entre deux ordres, j’ai de délicieuses minutes à moi. Je peux les meubler comme je l’entend, sans en rendre compte à qui que ce soit. Bien entendu, je dois me contenter de courtes idées, puisque même si ces moments sont nombreux, ils restent brefs.

– Flip the burgers!

Quand je travaille, j’arrive mal à penser aux moments où ne je ne travaille pas. Je sais toutefois que durant mes congés, il m’est impossible de me remémorer mes journées de travail. Amusant, n’est-ce pas? Peut-être y a-t-il trop de moments durant la semaine où ma cervelle gambade, que je suis à sec lorsque viennent les moments de repos. Comme diraient les philosophes de la Compagnie, chaque chose en son temps.

– Flip the burgers!

Parfois j’imagine que je fais autre chose. Tout ce qui a pu me trottiner dans la tête depuis cinq ans! Là, par exemple, en ce moment même, je me verrais bien gardien de zoo. Je nourrirais les bêtes les plus féroces, et je ferais la sieste parmi les primates. Je pourrais même, à l’occasion, répondre aux questions des visiteurs, quoique cela ne figurerait pas parmi mes tâches prioritaires. J’assisterais les vétérinaires et qui sait, peut-être deviendrais-je moi-même vétérinaire.

– Flip the burgers!

Une crampe dans le mollet droit. Cela m’arrive fréquemment, pas d’alarme. Je n’ai qu’à raidir la jambe légèrement, et à mettre tout le poids sur la jambe gauche, le temps que cela passe. J’ai développé un sens de l’équilibre impressionnant, un véritable flamand! Je pourrais me tenir bien droit sur une jambe pendant une heure, sans broncher. Je le fais parfois, quand j’ai besoin d’un petit défi de nature physique. Cela contribue à fusionner tous les éléments de mon être.

– Flip the burgers!

Nous sommes tenus de garder le silence au travail, question d’assurer une réponse efficace et précise aux défis que nous avons à relever du matin au soir. Je me contente donc de parler intérieurement à ma voisine de plaque de cuisson. Elle travaille ici depuis trois ans et demi, et je sais que je pourrais lui raconter une quantité phénoménale de choses gentilles. Je lui ai demandé de m’épouser à plusieurs reprises, intérieurement, et j’ai même risqué une remarque osée sur sa silhouette. J’ignore si elle aussi me parle, et si oui, que peut-elle bien me dire!

– Flip the burgers!

Tiens, la voix de Mister Tayler, le gérant. Grâce à lui, la viande est cuite à perfection. Mister Tayler régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je suis au poste douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler est d’ailleurs. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide de la Compagnie.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Voir rouge

Je lui devais de l’argent, beaucoup d’argent. C’est pourquoi je travaille dans sa cour à scrap, ou cette casse automobile comme dit ce petit comique Bruno le Lillois. J’en ai encore pour quelques mois, mais que m’importe. Les gens m’ont oublié, et lorsque je sortirai d’ici, j’irai vivre aux États-Unis.

Je vois peu Ronald, le propriétaire, celui à qui je dois de l’argent. Il se cantonne dans son luxueux bureau, où il écoute des films westerns du matin au soir. C’est lui qui paye, directement, pour les carcasses qu’on nous apporte, et c’est à lui que les clients, garages et particuliers, règlent les pièces qu’ils achètent.

Sur le terrain, il y a Rick, Bruno et moi. Bruno a lui aussi une dette envers Ronald, mais de combien, nous n’en avons jamais parlé. Quand il n’y a pas un capot à démonter, ou une acquisition à caser, nous roupillons ou nous fumons ou nous buvons, chacun de son côté, bien calés dans une BMW ou une Cadillac.

Pour ce qui est de Rick, c’est le gérant. Je le déteste, Bruno le déteste, et tous les rats de notre grand parking le détestent. Je ne plaisante pas, je n’exagère pas. Rick est une nuisance publique, il mériterait de périr sous l’écroulement de vieilles Chevrolets, écrabouillé, aplati, éviscéré, et abandonné aux temps et aux éléments pour qu’il pourrisse petit à petit, jusqu’à sa totale disparition.

Son pire défaut: il est perfectionniste. Il n’accepte pas la moindre erreur, et le moindre écart est sévèrement puni. Les bagnoles sont rangées par marques, puis par modèles, puis par année. Si j’ai le malheur de ranger le débris d’une Mustang trop près du débris d’une Camaro, c’est la crise. Horreur! Ça crie! Ça hurle! J’ai sérieusement eu peur plus d’une fois qu’il ne m’égorge, tellement il se met hors de lui.

Bruno m’a raconté qu’un jour, Rick s’en est tellement pris à Maryse, qui était ici avant moi, qu’elle s’est écroulée en pleurant. Elle s’est enfuie le soir même, et on ne l’a plus jamais revue. Avant elle, Rick a poussé à bout un dénommé Marc-Antoine, une véritable brute, un ex-détenu qui n’avait pas froid aux yeux. Un jour, ça s’est envenimé, et ils ont failli s’égorger mutuellement. Le Marc-Antoine a fini par sauter la clôture et ne plus jamais revenir. 

Mon pire souvenir remonte au jour où je suis arrivé, à l’heure, à la minute même, devrais-je dire, où j’ai commencé à travailler ici. On nous a apporté une Porsche 911 rouge assez récente. Tout le devant était tordu, écrasé, cassé, mais l’arrière était intact. Ce n’est pas rien: il y aurait eu beaucoup à tirer du moteur, et cela sans compter le reste: les roues, les sièges, tout. Une petite merveille, et à un prix dérisoire. Je n’en croyais pas mes yeux. Sans hésiter, j’ai laissé entrer la dépanneuse, et j’ai aidé le conducteur à descendre son petit bijou de ferraille. Dès l’instant où le pneu de la Porsche a touché le sol, il m’est sauté dessus. Littéralement! Ma tête a heurté l’aile de la voiture, je me suis retrouvé sur le dos, à moitié assommé. Mais ce n’était pas suffisant, oh que non. Rick m’a sauté dessus, il m’a tiré par une jambe, puis par l’autre, et alors que j’étais toujours étendu par terre, il m’a pris à la gorge. Cette fois, j’ai vu des étoiles, le souffle m’a manqué, je me sentais glisser vers une mort certaine.

C’est Bruno qui m’a sauvé. Il a ordonné au conducteur de remettre la Porsche sur sa plateforme, et de décamper au plus vite. Aussitôt que la dépanneuse a disparu et que le portail s’est refermé, Rick est parti. J’ai peu à peu repris mon souffle. Je saignais, j’étais étourdi. Dès que je me suis senti assez solide sur mes pieds, je me suis précipité vers le portail, déterminé à m’enfuir loin de ce trou infernal. Mais Bruno m’a rappelé que je n’avais pas le choix de rester, vu ma dette et les conséquences si je m’éclipsais trop tôt.

C’est à cette occasion que j’ai appris la chose la plus folle qu’un travailleur de cour à scap puisse apprendre. Bruno m’a expliqué que Ronald, le propriétaire, n’acceptait que les voitures bleues. Pourquoi? Parce que c’était sa couleur préférée, et qu’il en avait décidé ainsi. Tout l’argent qu’il perdait à cause de cette lubie! Bruno croit que ça l’indiffère, qu’il n’a pas vraiment besoin d’augmenter ses revenus. Il paraît qu’il tire une immense fierté de cette décision d’affaire. De la ferraille bleue, rien que de la ferraille bleue! Je me suis tourné vers les restes de voitures alignées à perte de vue, derrière moi, et aussi loin que pouvait porter mon regard, je n’y voyais que du bleu!

Rick s’en est pris à moi, je le comprenais maintenant, parce que j’avais laissé entrer autre chose qu’une carrosserie bleue! Évidemment, ce type d’incident ne s’est pas reproduit. Que Rick voit rouge, non merci! Les rottweilers de son espèce n’hésitent pas à utiliser la force pour ramener l’ordre, et avec une pression de mâchoire de plus de deux mille kilopascals, dit-on, vaut mieux se tenir à carreau.

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La photo

Je sais que je n’ai pas beaucoup d’équilibre, je ne fais jamais long quand je tente de marcher sur une bande de trottoir. J’esquisse quelques pas, je tremble, le corps s’incline à droite, s’incline à gauche, comme si sous l’asphalte un puissant aimant m’attirait irrésistiblement. À cinq ans, c’était ainsi. Et à quinze ans. À trente ans. Malgré tout, le défaitisme s’est toujours cogné les dents contre ma détermination. Un appel, une profonde vocation, une intense vibration tout au fond de mes entailles et dans les replis lointains de ma cervelle en ébullition fouette mon ardeur à vaincre les obstacles devant lesquels même un équilibriste talentueux reculerait sans insister.

Je veux tenir debout sur la selle de ma bicyclette, parfaitement en équilibre, aussi longtemps que je le veux.

Que je ne sois parvenu à pédaler sans aide que deux ans après mes copains n’y change rien. Ces détails ne méritent, tout au plus, qu’un haussement d’épaules. Un très léger haussement d’épaules.

J’ai trente ans, et je saurai me tenir en équilibre sur la selle de ma bicyclette, qu’on se le tienne pour dit. Mes parents soupirent, mes amis me raillent, Raphaëlle ma conjointe me demande pourquoi. Debout, là-haut, j’aurai vaincu quelque chose, j’aurai atteint l’objectif.

Ce sera difficile. Ce soir, je m’y suis essayé pendant cinq minutes. C’est court, je sais, mais les circonstances ont défavorisé un plus long entraînement. Comme c’était la première fois, j’ai placé la bicyclette près du mur de briques de l’immeuble. J’ai grimpé là-haut, enfin, je me suis d’abord assis, puis, en me recroquevillant, j’ai mis un premier pied sur le bout de la selle, et d’un mouvement que je voulais précis et direct, j’ai tenté de me relever. Je tenais toujours le guidon des deux mains à ce point. Pendant une seconde, une seconde seulement, mon coeur a battu, j’ai cru que ça y était, que ma destinée éclaterait là, inexorablement, loin de tous les regards. Mais dans la seconde suivante, le pied posé sur la selle a dû s’incliner du mauvais côté, et la partie supérieure du corps a basculé du côté des briques, pendant que la partie inférieure trouvait le moyen de s’emmêler, rapidement, dans le cadre de la bicyclette.

Mâchoire fracturée, deux dents cassées, poignet foulé, chevilles et genoux en sang.

Trois mois se sont écoulés. Je peux m’y réessayer. Cette fois, j’ai décidé d’utiliser une méthode progressive. J’ai immobilisé la bicyclette dans un support de mon invention, question de pouvoir grimper sans qu’elle ne s’ébroue dans tous les sens. J’ai grimpé une première fois, j’ai réussi à poser les deux pieds sur la selle, et j’ai lâché le guidon. Il fallait maintenant me relever. Mes mains sont restées à un millimètre du guidon pendant au moins deux secondes. Puis j’ai concentré toute ma force dans les cuisses et les mollets, et j’ai entamé l’ascension. Dès que mes mains ont atteint dix centimètres au-dessus du guidon, mes pieds ont glissé de part et d’autre et je me suis affaissé sur la barre, écrabouillant testicules et fierté. Mais pas ma détermination. Après m’être roulé par terre pendant quelques minutes, j’ai recommencé.

À trente et un ans, je suis parvenu à me redresser complètement sur la selle, et j’y demeurais presque une seconde complète avant de tomber.

À trente-cinq ans, j’étais parvenu à rester une minute complète sur la selle. Oh, quel accomplissement! Je le savais! J’ai convié mes deux meilleurs, et seuls, amis, Josianne, ma nouvelle conjointe, et le voisin. J’étais nerveux. J’ai dû m’y reprendre à trois fois avant de réussir, mais je l’ai fait, une minute debout sur la selle. Ils n’ont pas applaudi, ce qui m’a secrètement attristé, mais ils m’ont tout de même murmuré quelques bravos, et ma conjointe m’a donné un bisou sur le front, en me rappelant de ne pas oublier d’aller chercher du vin, vu que j’avais invité tous ces gens à dîner. Durant le repas, un des amis m’a demandé si je serais capable de faire la même chose, mais sans attacher la bicyclette. Je lui ai expliqué que c’était la prochaine étape, et que je le convierais le jour venu.

Dès la semaine suivante, j’ai commenté l’entraînement sans le support. Grimper sur une bicyclette libre, avec le guidon qui tourne dans tous les sens, quelle affaire. Pendant des mois j’ai repris les exercices du début: un pied sur la selle, puis presque deux pieds. Cela demande du temps, de la patience. Combien de soirées avec ma conjointe j’ai eu à annuler pour me consacrer à mes travaux. J’ai aussi eu à espacer davantage les rencontres avec mes amis, avec mes parents, bref, une discipline stricte s’imposait.

À quarante ans, j’ai décidé de consacrer l’entièreté de mon mois de vacances à mes efforts qui, il faut l’avouer, commençaient à donner de fameux résultats. Laura, ma nouvelle conjointe, a compris, et elle est partie à la plage avec ses amies. À son retour, j’arrivais à poser les deux pieds sur la selle, et je pouvais détacher mes mains d’au moins cinq centimètres du guidon. Dès son retour, j’ai voulu lui montrer à quel point tout ce temps m’avait été profitable. J’étais peut-être trop nerveux. Sous son grand sourire, je me suis exécuté. Pieds sur la selle, mains sur le guidon, la bicyclette vacille, mais très légèrement. Et puis le coup de grâce: je lâche le guidon, et je me relève, lentement. Un centimètre, tout va bien, deux centimètres, je sue, trois centimètres, mes oreilles bourdonnent, quatre centimètres, je suis nerveux, je sais que la victoire approche, cinq centimètres, je jette un bref regard vers elle pour y cueillir son admiration. Erreur. Mon corps s’embrouille, le guidon braque vers la gauche, et je me retrouve à plat ventre sur le pavé. Trois côtes cassées.

Six mois plus tard, je reprends les exercices, mais j’en ai beaucoup perdu.

À quarante-six ans, après bien des années d’efforts, je parviens à me redresser complètement sur la selle, pendant cinq secondes. Ça y est presque. Rosalie, ma fiancée, m’embrasse chaudement. Elle veut organiser une petite fête pour l’occasion, le samedi suivant. Mais mes amis avaient déjà d’autres engagements, et mes parents étaient indisposés. Nous avons marqué le coup, elle et moi, en buvant du champagne et en mangeant du foie gras.

À quarante-huit ans, Rosalie, ma femme, m’a demandé si j’allais m’exercer encore longtemps sur ma vieille bicyclette. Je lui ai avoué que mon objectif était au moins une minute, et comme j’en étais à vingt-sept secondes, ça ne saurait tarder.

J’ai tenu parole. À cinquante ans, j’ai écrit à Rosalie pour lui dire que j’avais dépassé les quarante secondes, et que ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’atteigne enfin mon objectif. J’ignore pourquoi elle ne m’a pas répondu, mais je crois que son nouveau mari est jaloux.

À cinquante-deux ans, ça y était. Après presque toute une vie d’efforts inlassables, après d’innombrables sacrifices et de nombreuses traversées du désert, je pouvais enfin crier victoire. Victoire! C’était un mardi matin. Je ne travaillais pas, puisque j’étais en année sabbatique, question de pouvoir concentrer toute mon énergie sur mes exercices. Il était, je crois, cinq heures quarante-sept. Je monte sur la bicyclette, pieds sur la selle, mains qui se relèvent du guidon, je me redresse. Dix, vingt, trente, les secondes s’écoulent lentement, plus lentement qu’en temps normal. Quarante, cinquante, je suis toujours là-haut, impassible. J’avais appris à contenir ma fierté, surtout après cinquante secondes. Combien de fois me suis-je écroulé à cinquante-cinq, voire à cinquante-huit secondes! Les dernières secondes s’écoulent, lourdes. Les plus longues de ma vie. Et sans tambour ni trompette, je franchis le cap des soixante secondes. J’ai atteint la minute, j’ai dépassé la minute!

Dommage qu’il n’y ait personne pour prendre une photo.

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Les ricochets

Moi: Je viens de compter vingt et une voitures de police, les unes à la suite des autres, et parfois deux par deux, qui filent du nord au sud sur le grand boulevard, entre les palmiers et les devantures fuchsia, vert, ocre, turquoise. D’accord, le soleil est beau, le ciel est bleu et les corps transpirent. Mais admettez-le, cinq minutes à peine que je me tiens là, devant vous, et vingt et une voitures! Reconnaissez-le, le lieu est marqué. Je n’ai pas peur, mais je suis craintif. Peut-être devrai-je retrouver l’autoroute, et tranquillement rejoindre les blanches prairies de mon village hivernal. Chez nous, lorsqu’il y a deux voitures de police, c’est qu’il y a eu un crime important, un vol à main armée, une agression dans une ruelle la nuit, un accident avec conduite en état d’ébriété. Deux voitures. Mais doublons, quatre voitures, et c’est un quidam blessé d’un coup de feu dans un bar, un spa, une pizzéria. Quadruplons ce doublon, si vous le voulez bien, seize voitures, alors là c’est un fou piteux cloîtré chez lui avec une arme à feu, une formation obligatoire offerte aux agents sur l’appréciation des charmes pastoraux, une parade du Père Noël. Mais vingt et une voitures! Du jamais vu par chez nous, à part à la télé, sauf que ça, même si on le voit chez nous, ce n’est pas vraiment chez nous, n’est-ce pas? À la télé, vingt et une voitures, c’est quand un type armé de fusils d’assaut et de grenades tire dans la foule, c’est quand un vol de banque mène à une excitante poursuite, avec cascades, fusillades et carambolages, c’est quand il y a un violent échange de coups de feu entre les caïds de deux associations de bienfaisance qui se disputent un territoire ambigu. Quand il y a vingt et une voitures de police, c’est quelque chose. Ne survis pas qui le veut dans un quartier où passent, l’air de rien, vingt et une voitures hurlantes. Les balles fendent l’air, elles pénètrent les corps, les murs, les esprits, elles percent, blessent et tuent. Avec une si étonnante aisance.   

Lui: Vous dramatisez.

Moi: Vingt et une voitures de police! Vous les avez vues aussi bien que moi. À moins que cela vous ait échappé, à moins que la chose soit si commune, par ici, que vous n’y prenez garde, que vous n’interrompez pas vos conversations pour si peu, parce que c’est cela, avouez-le, si peu, si peu dans un monde tellement plus violent, dans un monde où une véritable affaire, ce serait une canonnade entre les malfrats du nord de la ville contre les malfrats du sud de la ville, ou entre ceux qui parlent comme ceci, et ceux qui parlent comme cela, ou entre ceux qui ont l’air de ça, et ceux qui n’ont pas l’air de ça. Je parie que les cafés n’interrompent pas leur service en terrasse lorsque dans la rue s’entrecroisent longues et courtes balles, les clients lèvent peut-être les yeux, un bref instant, mais pas assez longtemps pour perdre le fil de l’histoire rocambolesque qu’ils lisent dans ce roman surréaliste, ou pour s’écarter d’une conversation passionnante avec cette étudiante qui rêve de soigner des malades sur des transatlantiques, ou pour se détourner des grands titres du journal.

Lui: C’est un quartier paisible.

Moi: Sans doute. Je vous crois trop honnête pour mentir. Mais force est-il de constater que vous n’êtes pas moi, et vice-versa, évidemment, votre paix ne ferait peut-être pas la paix avec la mienne, il y aurait, et plus ardemment, osons, il y a un conflit entre nos paix, une distance que nos deux bonnes volontés conjuguées ne parviendraient pas à combler, même si nous le désirions de tout coeur. Quand je baigne dans ma paix, j’entends une mouche voler, ma voisine crier, les motoneiges siffler, mon chien hurler, alors que dans votre paix, ce sont les balles qui volent, les victimes qui crient, et les sirènes qui sifflent. Voyez, constatant ce que je constate, impossible pour moi de louer votre appartement. Votre rue, votre quartier, votre pays me chassent à coup de crosse dans ma quintessence. Je vous le cède: j’ai peur, j’en perdrais le contrôle de quelques facultés, de quelques muscles, et de mon exaltation.

Lui: Les balles vous ignoreront.

Moi: Oui, peut-être, mais les ricochets?

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Bon Dieu!

S’il vous plaît, Gerry, et vous aussi Gary, pouvez-vous prendre place. Non, pas ici, mais là-bas, oui, cette table dans le coin, sous cette publicité de bière. C’est ça, Gary à gauche, Gerry à droite. Non, Gerry, à droite. Oh tant pis, restez à gauche, et Gary, vous, placez-vous à droite. Non, pas dos à nous. Prenez l’autre chaise, celle qui nous fait face. C’est bien. Inorez nous. Nous ne sommes pas là. Oui, je sais, nous sommes là, mais oubliez-nous, buvez, et essayez de nous évacuer de votre esprit. Buvez encore, ça aidera. Maintenant, parlez-vous. Dites n’importe quoi, ce que vous diriez si vous buviez ensemble, comme d’habitude, comme hier, comme la semaine dernière.

Gerry: Salut Gary.

Gary: Salut Gerry.

Gerry: Ça va bien Gary?

Gary: Oui. Et toi Gerry, comment ça va?

Gerry: Ça va bien, et toi Gary?

Gary: Comme je disais, ça va, et toi Gerry?

Gerry: Oh tu sais, comme tout à l’heure, là. Même chose. Bien. Ça va bien. Et toi Gary?

Gary: Moi aussi. Même chose.

Non! Non! Non! Soyez plus naturels. Quand vous vous rencontrez, vous ne vous demandez pas pendant dix minutes comment ça va, et vous ne répétez pas constamment vos prénoms. Allez-y, parlez de quelque chose, n’importe quoi, je ne sais pas moi, la religion par exemple, vous en parlez parfois de la religion? Oui, alors allez-y. Nous ne sommes pas là. Omniprésents, mais absents.

Gerry: Est-ce que Dieu existe?

Gary: Sais pas.

Gerry: Comment savoir?

Gary: Qui sait!

Gerry: Faudrait savoir.

Gary: Pourquoi?

Gerry: Ne pas perdre notre temps.

Gary: Inventons.

Gerry: Dieu?

Gary: Il a créé le houblon, et l’homme, créé à l’image de Dieu, a créé la bière.

Gerry: T’as bien raison.

Gary: S’il existe.

Gerry: Évidemment.

Gary: Sinon, le houblon s’est créé tout seul.

Gerry: Et pourquoi il aurait créé le houblon?

Gary: Pour fabriquer de la bière. Il a prévu l’avenir.

Gerry: Pourquoi ne pas créer la bière direct. Ça tient pas debout.

Gary: Moi non plus.

Gerry: Et pourquoi il a arrêté de créer?

Gary: Fatigué. On dit que c’est fatiguant de créer.

Gerry: Il a commencé, et il s’est arrêté. C’est bête.

Gary: Dieu est bête.

Gerry: Pourquoi il a commencé, si c’était pour s’arrêter?

Gary: Il s’ennuyait. Une fois parti, son truc de création, il en a eu marre, il s’est barré.

Gerry: Il aurait dû prévoir qu’il s’ennuierait. Avant, il n’y avait rien, donc rien pour s’amuser, mais rien aussi pour s’ennuyer.

Gary: Tu bois beaucoup. Tu dis n’importe quoi.

Gerry: Quand il n’y avait rien, il y avait Dieu. Mais d’où il sort lui?

Gary: Tu déconnes. S’il y avait Dieu, il n’y avait pas rien. Donc il n’y a jamais eu rien, sinon, pourquoi il n’y aurait plus eu rien?

Gerry: Buvons, c’est gratis.

Gary: Et s’il n’y a jamais eu rien, on avait pas besoin de Dieu pour qu’il n’y ait plus rien.

Gerry: Ça fait rien. Moi je serais bien prêt à ne plus rien dire.

Gary: Au lieu de ne rien dire, parlons d’autre chose.

Gerry: De la politique? De la chasse à la baleine? Des voitures?

Gary: Soyons modernes. Parlons d’Internet.

Gerry: Pourquoi? Paraît qu’ils vont fermer ça.

Gary: Pas possible. Où t’as pris ça?

Gerry: Ils le disent. Ça rapporte plus comme ça rapportait.

Gary: Fait chier. Je vais perdre mes amis.

Gerry: Je suis là.

Gary: J’ai un million trois cent quarante-deux mille cinq cent cinquante-deux amis. Je vais me retrouver tout seul. Tout seul avec toi.

Gerry: Mes condoléances. Moi j’ai pas d’ami là-bas. Ça n’a jamais adonné.

Gary: Vont fermer quand?

Gerry: Qui sait!

Gary: Bon Dieu!

Gerry: J’ai envie de pisser.

Gary: Tant mieux. Faut que je me repose la mâchoire.

Attendez! Une seconde, juste une seconde sans parler. Je sais, vous avez un besoin urgent. Retenez-vous une petite minute encore. Là, regardez n’importe quoi, vos bouteilles, la table. C’est bien. Merci, Gary, merci Gerry.

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L’Île Banane

Deux hommes en sueur livrent une boîte bleue à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle de la Compagnie. La boîte, hermétique, d’un matériau indéfini, est un cube pas plus haut que le genou, mais d’un poids qui semble dépasser tout ce que la Sous-Division de l’expansion a reçu depuis son ouverture officielle le 23 novembre 1962. Sur le dessus du cube, l’étiquette réglementaire indique que l’expéditeur est la Division de la validation du Secteur des marchandises de la Société de livraison, et le destinataire est le Gouverneur Gestionnaire Général de la Compagnie, 21e étage. Au bas de l’étiquette, discrète, mais impérative, cette note: RSDEMD, pour: remettre secrètement et directement entre les mains du destinataire. C’est du sérieux. Cela signifie que le commissionnaire devra se rendre au 21e étage en empruntant l’escalier, afin de ne rencontrer personne sur son chemin.

Un seul commissionnaire possède une force physique suffisante pour non seulement soulever le cube, mais pour le monter jusqu’au 21e étage. Nestor. Sauf que Nestor jouit de son congé annuel sur une plage de l’Île Banane.

Au sein de la Compagnie, les nouvelles et les ordres circulent vite. Ils ne grimpent pas les vingt et un étages, marche par marche. Le sérieux des circonstances commande des mesures appropriées. La Compagnie décide d’affréter un avion pour rapatrier Nestor d’urgence. Tout se déroule très vite, et en six heures, Nestor est rapatrié. La limousine de la Compagnie dépose à la réception de la Sous-Division de l’expansion un Nestor enduit de crème solaire à la noix de coco, pieds nus, vêtu seulement d’un maillot de bain et d’un chapeau de paille.

Durant le trajet, on a expliqué en détail la mission qui l’attendait. Une vidéo lui a permis de savoir exactement où se trouvait le cube bleu, question qu’il ne perde pas un temps précieux à le chercher à son arrivée.

Tout fonctionne à merveille. Nestor fonce sur le cube, le soulève, grimace sous le poids, et se dirige sans hésiter vers la cage de l’escalier. Un collègue lui ouvre la porte, mais dès qu’elle se referme sur lui, il sait qu’il sera seul jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ait accompli cette mission spéciale. Alors, commence l’ascension. Pas à pas, marche après marche, il progresse sans jamais s’arrêter. Le poids sur les épaules, la sueur qui sent la noix de coco, il garde la tête haute, le regard vers le haut de l’interminable cage d’escalier.

Au bout d’une heure de labeurs, il atteint enfin le deuxième étage. Il grimace, mais aussitôt sourit aux caméras, indique d’un clignement d’oeil sa détermination à atteindre l’objectif.

Nestor ne ralentit pas. Chaque heure, il atteint un nouvel étage. Et il grimpe, il se hisse sans relâche, déterminé et humide. Au onzième étage, il abandonne son chapeau de paille, qui le gênait. Et devant chaque caméra, toujours, un sourire, un clignement d’oeil.

Vingt heures plus tard, sans s’être arrêté une seule fois, sans avoir ni mangé ni bu, Nestor touche du pied les dernières marches qui le mèneront au but suprême. La joie et l’allégresse sont telles qu’il parvient à accélérer pour monter les cinq dernières marches! Arrivé devant la porte, il attend quelques dizaines de minutes, et on lui ouvre. Il sait déjà qu’il doit déposer le cube au milieu de la pièce où il entre, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général qui occupe tout l’étage, sur un carré blanc tracé à la craie. Sitôt son fardeau au sol, il court jusqu’à l’ascenseur, parce qu’il est interdit aux commissionnaires de s’attarder dans ce bureau.

Nestor peut rentrer chez lui se reposer, avec en prime des croquettes de poulet et un coca offerts par la Compagnie.

Le lendemain est un autre jour. Et bien que ce soit un autre jour, la réception de la Sous-Division de l’expansion reçoit un second cube bleu, identique en tous points au cube précédent. Et l’étiquette porte les mêmes indications, avec bien entendu cette note: RSDEMD.

Il n’y a pas à tergiverser. La Compagnie dépêche une voiture qui ramène Nestor en catastrophe, gyrophares et sirènes surexcités.

Pendant vingt et une heures, Nestor gravit marche après marche, jusqu’à la porte du bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Mais heureusement, il a pu se débarrasser de l’odeur de crème solaire à la noix de coco. Il pose le nouveau cube bleu là où une flèche à la craie blanche le lui indique, par-dessus le bloc de la veille, qui semble ne pas avoir été ouvert ou déplacé. Et à sa sortie, un chauffeur de la Compagnie le ramène chez lui avec, encore une fois, des croquettes de poulet et un coca.

Et le lendemain, encore un autre jour, même urgence. Vingt et un étages, le bloc bleu aboutit sur les deux blocs précédents. Croquettes de poulet, coca.

Le lendemain, incroyablement, même chose. Trois jours de suite, une première depuis le 23 novembre 1962, une première dans la vie de la Compagnie. Cette fois, un carré à la craie blanche indique qu’il doit déposer le cube bleu à côté des trois autres, parfaitement intacts. Croquettes et coca.

Le lendemain, l’extraordinaire devient ordinaire. Vingt et un étages, cube bleu dans le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Croquettes et coca.

Le lendemain, même chose. Une routine, éreintante, s’installe. Cube bleu, escalier, croquettes, cola.

Le lendemain: cube, croquettes, cola.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Pendant 21 jours, rien d’autre dans la vie de Nestor que le cube bleu, l’escalier, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général, les croquettes et le coca.

Au moment où le chauffeur de la Compagnie reconduit Nestor, ses croquettes et son coca, chez lui, là-haut, au vingt et unième étage, un grondement imperceptible croît sous les vingt et un cubes bleus. Dix minutes s’écoulent, vingt minutes s’écoulent, vingt minutes cinquante-cinq secondes, vingt minutes cinquante-six, vingt minutes cinquante sept, et jusqu’à vingt minutes cinquante-neuf, il ne se passe rien, et à part le même grondement imperceptible à l’oreille humaine, mais maintenant probablement perceptible à l’oreille du Samoyède du Gouverneur Gestionnaire Général, si bien sûr il avait été là.

Puis, inexorablement, puisque même la Compagnie n’est pas parvenue à régir le temps, soixante secondes s’écoulent et tous les ordinateurs des vingt et un étages indiquent que le vingt et unième cube a été déposé par Nestor voilà exactement vingt et une minutes. Au même instant, pas une seconde de plus, la masse des vingt et un blocs disparaît quand le plancher cède sous son poids, et se retrouve au vingtième étage, en plein sur le bureau de l’assistante à la sous-direction du service de Communication du Gouverneur Gestionnaire Général. Heureusement, l’assistante, comme la plupart des employés de la Compagnie, était à ce moment-là immobilisée dans un bouchon circulation à écouter la météo.

On s’en doute, l’écroulement a déclenché les systèmes d’alarme à la Centrale de la Sécurité de la Compagnie, et déjà, une équipe stationnée au quatorzième étage monte au pas de course dans la cage d’escalier. Mais dès qu’ils atteignent le vingtième étage, où reposent maintenant les vingt et un cubes bleus, ils sentent le plancher vibrer sous leurs pieds. À la vue du trou béant dans le plafond, chacun craint le pire, et s’éloigne prudemment. Un léger tremblement secoue le plancher sous leurs pieds, et sans plus de formalités, les vingt et un blocs poursuivent leur chute vers le dix-neuvième étage, et écrasent la longue table de verre et d’érable où se réunissent chaque matin les gestionnaires de la Division des produits renouvelés.

L’équipe de la Centrale de la Sécurité maintient son calme, et ne cède pas à la panique, malgré l’insolite épisode auquel les convie le destin. Incertaine de la marche à suivre, et en l’absence d’ordre précis des dirigeants de la Centrale de la Sécurité, l’équipe descend au dix-neuvième étage, pour assister à la chute des cubes, malgré l’inscription RSDEMD.

Mais cette fois, le plancher cède beaucoup plus rapidement. Les cubes passent au dix-huitième étage, et tombent au milieu d’un corridor qui lie le bureau du sous-directeur du Marketing en ligne à celui de la vice-présidente de la Division des affaires externes. Tout en bas, au premier, le commandant des équipes d’intervention rapide de la Centrale de la Sécurité lance ordres et contre-ordres, puis finit par se taire devant l’inéluctable.

Car les cubes visitent maintenant le bureau de la sous-gestionnaire des Comptes clients outremer, où ils ne s’attardent pas. Ils atterrissent, une ou deux minutes plus tard, chez le chef adjoint à la Conceptualisation des modules d’intervention, au dix-septième étage. Puis, sont écrabouillés, successivement, le Centre des archives primaires de la deuxième branche de recherche au seizième, la table de travail du deuxième technicien en soutien des réseaux internes, au quinzième, un bureau vacant au quatorzième, les prototypes des modèles développés entre 2010 et 2015 au treizième, le divan du salon des dessinateurs au douzième, le photocopieur débranché de l’assistant-réceptionniste du Service des ressources humaines au onzième, un concierge au dixième, un vélo stationnaire et son cycliste dans la salle de sport du neuvième, une machine à coudre dans un placard au huitième, le bar secret du directeur de la Comptabilité intermédiaire au septième, le directeur de la Comptabilité intermédiaire au sixième, le bureau du Centre de logistique opérationnel et stratégique du cinquième, la moitié des installations de l’Équipe d’aiguillage des sondages intersectoriels au quatrième, une table du Laboratoire numéro AF567 au troisième, un aquarium et une plante grasse au deuxième, un client anonyme au premier, l’aire de travail de la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle au rez-de-chaussée, la voiture et la mobylette de service du Gouverteur Gestionnaire Général au parking 1, rien au parking 2, la voiture d’un des membres de l’équipe du quatorzième étage de la Centrale de la sécurité au parking 3, rien au parking 4, rien au parking 5, trois voitures de concierges au parking 6.

Le lendemain, comme il n’y avait pas de cube bleu à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle, personne n’a réveillé Nestor. Il s’est levé à midi, a déjeuné, s’est rasé. Puis il est reparti vers la plage de l’Île Banane, où dans la précipitation de son départ, il avait laissé sa valise, ses vêtements, et son tube de crème solaire à la noix de coco.

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Michel Michel est l’auteur de Dila