Histoire d’un petit garçon transformé en faux taupin qui tarde à s’en rendre compte mais qui est fort triste lorsqu’il réalise l’étendue de la transformation qui a fait de lui un être craint par ses frères et sœurs mais prisé par les chauves-souris qui par bonheur n’abondent pas dans ce coin de la campagne où bien d’autres menaces lui font vite comprendre que sa pauvre petite vie tire à sa fin à moins qu’une nouvelle transformation ne lui rende son apparence initiale ou ne le métamorphose en ours ou en loup ou autre chose au sommet de la chaîne alimentaire malgré les inconvénients liés à la condition sauvage où le sens est ce qu’il est c’est-à-dire rien du tout mais cela est une chose qu’il n’aurait jamais pu avancer avant de se retrouver faux taupin.

Jon marche vers le ruisseau.

Jon lève la tête.

Jon s’éloigne du ruisseau.

Jon court et sa course décrit de jolies arabesques.

Irrégulières.

De la difficulté insoupçonnée (par nous) de traverser une rue dans une ville ordinaire

LABRUTE: Vos papiers!

LAVIE: Je les ai oubliés. Je suis parti si vite, vous savez. Ils voulaient me taper sur la gueule, me balancer une paire de savates, me briser les os, me faire racler le pavé avec les dents, me crisser une volée.

LABRUTE: Sans papier, on n’entre pas.

LAVIE: Mais regardez-les, de l’autre côté de la rue! Vous les voyez aussi bien que moi! Ils m’attendent, avec leurs grimaces et leurs armes. Je ne m’en sortirai pas vivant si vous ne me laissez pas passer.

LABRUTE: Les règles sont les règles.

LAVIE: Je suis certain que vous avez de la famille de mon côté de la rue. Tout le monde a de la famille de l’autre côté, peu importe le côté. Je vous en supplie, vous et moi, c’est du pareil au même.

LABRUTE: Pas du tout. Vous êtes du côté sud de la rue, je suis du côté nord. Grosse différence. Toute la différence du monde. À commencer par l’asphalte. Il est plus foncé de notre côté. Meilleure qualité.

LAVIE: Vaut-il mieux respecter les règles ou sauver une vie?

LABRUTE: Langage séditieux. Vos trottoirs s’effritent.

LAVIE: Nous sommes tous des…

LABRUTE: Gardes! Déportez-moi cet homme.

LAVIE: Assassin!

LABRUTE: Il est onze heures quarante-cinq. C’est ma pause. Gardes, vous laisserez votre rapport d’extradition sur mon bureau.

La mort incertaine d’un spectre

Le spectre du propriétaire piaffe dans le caveau où je l’ai attiré. Suffisait d’y penser. Ce spectre-là ne traversera jamais une ligne tracée au feutre mauve. Pourquoi? Je l’ignore. Je l’ai découvert un peu par hasard, évidemment. Donc.

Je l’ai appâté avec un tas de vieux dollars, il a mordu à l’hameçon. Je lui ai botté le cul, il a basculé la tête première dans le caveau. Sans hésiter, j’ai foncé avec mon feutre mauve. J’ai tracé trois cercles autour de lui, avant même qu’il n’ait eu le temps de se relever.

Prisonnier.

Une ou deux fois par année, je dois retracer mes cercles de feutre mauve, pour garder la paix, pour que tout le pays conserve sa paix.

Quand je mourrai, quelqu’un devra prendre la relève. Parce qu’un spectre, ça ne crève pas. Du moins, je n’ai pas trouvé le moyen de le faire disparaître pour de bon.

À moins que ma mort ne le tue.

Souvenir tendre de ma voisine

Marc salue Mathieu qui embrasse Nathalie qui vend son scooter à Carole qui épouse Rosalie qui embauche Jean-Sébastien qui bavarde avec Paolo qui fuit Juan qui caresse Livia qui oublie Esteban qui appelle Zabèle qui s’attendrit devant Lucas qui résout les problèmes d’Abdi qui écrit à Jaap qui dépouille Sergueï qui ploie devant Sina qui écorche les oreilles d’Akinobu qui subjugue Tao qui étreint Eun Jung qui transige avec Donald qui rejette Stina qui tâte la main de Meike qui palpite devant Kyano qui rabâche à Gabrielle ce que Ronan carillonnait avec Patxi quand Marcel mentait à Kwanita à propos de Papina quand Zaltana valsait avec ma voisine.

L’inconnue du chalet

Elle avait un chat siamois et elle buvait de la tisane. Pas de café, pas d’alcool, que de la tisane.

Pourquoi m’avait-elle invité dans son vieux chalet?

C’était en pleine forêt, dans le nord. Je ne faisais pas attention à la route de terre où elle filait. Elle tournait à droite, à gauche, et chaque fois ce n’était que des murs d’arbres. Aucun panneau indicateur, absolument rien qui aurait pu servir de repère, pas même un arbre différent des autres. Le chalet est apparu au bout d’un chemin plus étroit, isolé, sur la rive d’une petite rivière.

Pourquoi conduisait-elle une voiture rouge?

En pleine nuit, elle m’a réveillé. Elle roulait des yeux, ça n’allait pas, vraiment pas. M’a demandé d’aller chercher de l’aide. De l’aide? Mais pourquoi? Je n’arrivais pas à savoir ce qu’elle avait. Et où aller? Impossible de trouver les clefs de la voiture, j’ai marché. Des kilomètres de forêt, je n’y voyais rien, pas de lune, un trou noir où j’ai vite compris que je me perdais. Trop d’intersections, trop de routes forestières pareilles les unes aux autres.

Celui qui m’a retrouvé, le lendemain en fin de journée, m’a tout de suite offert à boire. Du whisky. J’aurais préféré de l’eau, mais merci, il m’a fait monter sur son véhicule tout terrain, ça brassait, je craignais d’être éjecté.

Pourquoi ne se coiffait-elle jamais?

Affamé, assoiffé, chez lui des gens ont pris soin de moi. J’ai marmonné quelque chose à propos d’elle, dans son chalet. Je ne connaissais même pas son nom, comment décrire les lieux? Entouré de forêt, comme tout ici. Non, personne ne voyait de qui je voulais parler.

Puis ça m’a assommé, la nourriture, le whisky, la fatigue. J’ai dormi des heures et des heures, dans un mauvais lit.

Au réveil, j’ai repris mon histoire de la femme dans son chalet, mais j’étais déjà moins convaincu de sa réalité. Qu’est-ce que je faisais là? Une dizaine de personnes qui habitaient dans les environs ont sillonné la forêt, particulièrement à proximité des rivières et des ruisseaux, mais ils n’ont jamais retrouvé la trace de cette femme, de sa voiture, de son chalet.

Pourquoi jouait-elle de la mandoline lorsque je plongeais dans la rivière?

Quelques années plus tard, j’y croyais toujours, quoiqu’à moitié. Je me suis acheté un véhicule tout terrain, je me suis familiarisé avec la région, et j’ai entrepris de sillonner toutes les routes praticables de cette forêt. J’ai retrouvé une voiture rouge, à demi submergée dans un étang. C’était un vieux modèle des années 80, beaucoup plus vieux que le sien. Je crois. Nulle trace d’elle ou de son chalet.

Hommage à Bill

JOH: Bill, c’était un bon type.

ALO: Bill, c’était Bill.

TALA: Bill, il nous manque.

JEAN: Bill, où es-tu?

ALINE: Bill, tu me dois vingt dollars.

KALA: Bill, tu m’as volé un frigo et deux livres de Proust.

AMÉLIE: Bill, je porte ton enfant.

JINA: Bill, moi aussi.

YVUNO: Bill, tu es un fantôme de mon passé.

DENO: Bill, tu es bleu avec de la rouille.

MICHEL: Bill, je ne te connais pas, on m’a seulement demandé de colliger les commentaires.

Balade au clair de lune

WAWO: Salut Berthe, tu es jolie.

BERTHE: Je ne suis pas Berthe, je suis WOTATIWOSTIE.

WAWO: Désolé, je confonds. Toujours. Tu es Wotatiwostie qui est elle-aussi qui est moi qui a posté des milliers de lettres dans des milliers de villes où vivent des gens qui s’intéressent aux microscopiques ascensions méditatives sans vouloir bouger parce que remuer leur rappelle une fin qu’ils ont entrevue.

WATATIWOSTIE: Est-ce qu’il y a plus de musique qu’autrefois?

WAWO: Je préfèrerais marcher sur la plage avec toi. Est-ce que tu te déshabilleras?

WATATIWOSTIE: Je ne me suis jamais habillée. On croirait que tu as bu. Ou autre chose.

WAWO: J’ai du sable entre les orteils.

WATATIWOSTIE: Je rêve que je suis Berthe. Je suis Berthe.

WAWO: Nous pourrions dormir ici.

BERTHE: Pourquoi pas. Il y a longtemps que papa a vendu la porcherie, que maman s’est acheté un paquet de billets d’avion.

WAWO: Oui.

BERTHE: Essayons.

Canicule

Il fait tellement chaud. Je ne peux plus travailler, je ne peux plus lire, je ne peux plus penser.

Alors, je reste assis et j’observe mes pensées qui coulent, une à une. Elles forment une sorte de flaque à mes pieds, qui s’élargit et ruisselle jusque dans le lac.

Mes pensées se perdent dans cette immense étendue d’eau. C’est une perte bien faible. Ce n’étaient que des petites choses brinquebalantes qui ne faisaient que passer.

Maintenant, plus léger, je peux enfin me reposer. Et penser à ma voisine, ma pauvre voisine.

(Au fait, vous l’avez vue, ma voisine?)

L’histoire de Rita nous inspire et nous enrichit

Merci Rita de partager votre histoire. Histoire. Elle est tellement inspirante. Histoire. Pour nous tous, pour vous tous, pour les baleines et les dauphins, pour ma voisine absente et James disparu. Les humains entrepreneurs ne cessent de m’étonner. Histoire. Ils ouvrent des champs de blé, d’orge, de colza. Histoires infinies. Pour notre famille. Nos familles. Pour le monde.

Rita, c’est fabuleux. Histoire. Histoire. Histoire.

Maintenant, mes chers employés, attendez que les gens s’inscrivent. Offrez-leur un rabais, s’ils ne veulent pas verser le plein montant. Les portefeuilles frétillent, chatouillez-les, qu’ils pleurent de joie leurs jolis dollars dans notre bourse! Histoire. Histoire. Histoire.

Et surtout, remercions Rita.

J’ai deux dents et je ne veux pas avoir cent ans

Hier, vendredi 5 août 2022, j’avais vingt-sept ans. Aujourd’hui, 6 août 2022, j’ai soixante-dix-huit ans. On m’a floué.

Bien sûr, j’ai porté plainte. Mais au Palais de justice, on a exigé un nom. Contre qui portez-vous plainte? Je leur ai répondu, mais c’est à vous de me le dire? Contre qui devrais-je porter plainte? Je ne suis certainement pas le premier à vivre cette déconvenue.

Je n’ai pas insisté. Intenter un procès ne m’avancera à rien. Je veux retrouver mes vingt-sept ans. On m’a spolié, dévalisé, vidé. Justice réparatrice, je m’en contenterai.

Mon épouse et mes enfants ne me reconnaissent pas. Ils m’ont foutu dehors. Mes amis me prennent pour un vieux lunatique. Je sens que ce sera un triste samedi soir.

J’espère qu’au moins, la semaine prochaine, ils enquêteront sur ma supposée disparition. Je pourrai alors leur expliquer. S’ils ne me croient pas, ils n’ont qu’à prendre mon ADN, ils constateront. Je suis moi. Bel et bien moi.

Quoique ma vue a baissé, et j’ai affreusement mal aux articulations de l’épaule droite, au genou gauche, aux jointures des mains, et je n’ai plus que dix cheveux blancs. Et deux dents.

Deux dents! Sans doute parce que j’ai vieilli si vite. J’en prenais soin, de mes dents. Belles dents, sans carie.

Je n’ai nulle part où dormir ce soir. Et comment vais-je vivre? Au boulot, lundi, ils ne me reconnaîtront pas. Même si je suis toujours moi, je n’ai plus d’identité, je n’existe plus. Pas de salaire, pas de pension, j’arrive comme un cheveu sur la soupe, de nulle part.

Samedi soir. J’irai voir les feux d’artifice, je dormirai sur un banc du parc, et demain, à mon réveil, j’aurai peut-être à nouveau vingt-sept ans. À moins que je n’en aie cent!