Un baiser

J: Tu as vu? Tous ces gens! Ce vacarme! Ce scandale!

H: Oui.

J: Je me demande qui a raison, je dois me renseigner, c’est un combat interminable, l’affreux aux cheveux courts contre l’affreux au cheveux longs! Des bêtes! Des chiens?

H: Oui.

J: Il y a du sang. Encore du sang. Ça me révolte!

H: Tu veux bien fermer la porte, il y a un courant d’air.

J: Voilà. Mais je ne vois plus rien. Je n’entends plus rien. Le monde s’écroule juste là, et tout m’échappe.

H: Laissons-les grimacer, et embrassons-nous.

Échanges entre amis

HET: Dis-moi, qu’est-ce qui s’est passé exactement?

KOY: Oh, c’est compliqué. Tu ne comprendrais pas.

HET: Pas ça!

KOY: T’énerve pas.

HET: Je déteste quand on me parle sur ce ton. Tu me prends pour un imbécile.

KOY: D’accord, je te raconte. Mais ne me demande pas ensuite quel sens tout ça a, parce que ça n’a aucun sens. Aucun.

HET: C’est bon, vas-y.

KOY: Nous étions trois, Traf, Gret, et moi. Nous dansions. Je veux dire, tantôt je dansais avec Gret, tantôt avec Traf, et tantôt Traf et Gret dansaient ensemble. Danser, s’embrasser. C’est devenu très vite très mêlé. Alors Gret a eu l’idée de pousser l’expérience plus loin. Changer de partenaire, c’est bien, mais c’est limité. Nous avons commencé à changer de membres. D’abord les bras. Gret a pris mes bras, j’ai pris ceux de Traf, qui a pris ceux de Gret. Puis nous avons varié les paires. J’avais un bras de Gret, un de Traf, et la même idée pour Gret et Traf. Puis les jambes. Nous avons eu une jambe plus courte que l’autre, deux jambes droites, deux gauches, et puis tout y est passé. Le tronc, les épaules, le cou, et même la tête. À ce point, nous avons aussi changé de noms. Je suis devenu Gret, puis moi à nouveau, puis Gret encore, puis Traf, puis moi, puis Traf. Quand nous nous sommes réveillés, nous étions un peu confus. Surtout que Traf n’était plus là. J’avais encore un de ses bras, une de ses jambes, et Gret avait un de ses bras et son cou. Nous l’avons appelé, texté, mais rien à faire, pas de Traf. Nous avons attendu, attendu tout le jour. Toujours pas de nouvelles. Le soir venu, nous avons appris à la radio qu’il était mort. Tué par un chauffard, ivre. La police évoquait des faits étonnants, sans donner de détails. Alors voilà, nous sommes ce que nous sommes, jusqu’à ce que nous échangions pour mieux. Mais dans l’état où nous voilà, personne ne voudra échanger! C’est ainsi. Tu boiras un autre café?

HET: Oui, mais ne me joue pas de mauvais tours!

KOY: T’es trop grand, beaucoup trop grand.

Une bien bonne histoire

JI: Tu sais, il y a des trucs impossibles. Tout simplement, impossible.

IO: Rien n’est impossible. Si tu veux, tu peux.

JI: Je connais le slogan. Mon frère vend des t-shirts avec le slogan imprimé. En noir sur blanc, bleu sur jaune, vert sur jaune, rouge sur blanc, rouge sur bleu, rouge sur noir. Ça marche. Il se fait du fric, tu ne t’imagines pas! Incroyable le nombre de losers qui portent le t-shirt. Tant mieux pour mon frère.

IO: Je sais. C’est pathétique. Moi, je te parle d’un truc vrai. Pas d’un slogan.

JI: Ok. Je veux marcher sur l’eau.

IO: Pas de problème. Quand veux-tu marcher sur l’eau?

JI: Demain, mercredi, à quatorze heures trente-deux.

IO: Trente-deux?
JI: Précisément.

IO: D’accord. Voici.

JI: Pardon?

IO: Ce mercredi 23 août 2022 à quatorze heures trente-deux, Ji pose un premier pied sur la surface du lac, puis un second, et un autre. Il avance, ainsi, lentement, mais avec une assurance qui l’étonne lui-même. Ji marche sur l’eau, une chose qu’il croyait impossible la veille.

JI: Ce ne sont que des mots.

IO: Non. C’est dit, c’est écrit, c’est raconté. Donc ça existe.

JI: Ça existe! Elle est bonne celle-là!

IO: Oui. C’est vrai, elle est bonne.

Quand les vacances sont terminées

JO: Les absurdités que tu inventes sont moins absurdes que les absurdités qu’on nous impose.

HA: Impose?

JO: Qui sont là. Il y a le code de conduite royal et admirable, et il y a la conduite. Rien à voir. Et pire que ce que tu inventes, mon cher Ha.

HA: Ah?

JO: Tristes révoltantes scandaleuses oppressantes humiliantes déshumanisantes. Et mortelles.

HA: Mortelles?

JO: On en reparlera. Terminé les vacances. Nous penserons à nouveau dans un an. Au revoir!

HA: À l’an prochain!

Gare aux éviers

Si je n’étais pas tombé dans l’évier, mon avenir aurait peut-être été plus clair, j’aurais peut-être enfin trouvé un sens à ma vie. Il fallait que ça m’arrive! Qui tombe dans un évier? Qui disparaît dans la canalisation?

Ils m’ont extirpé, in extremis, juste avant la jonction avec l’égout collecteur. Ceux qui m’ont sorti de là n’arrêtaient pas de demander “comment est-ce possible, comment est-ce possible”. Ils savaient bien que j’étais incapable de leur répondre. Moi aussi, je me la posais, cette question. Franchement.

Je puais. On m’a retiré mes vêtements, on m’a poussé sous une douche, on m’a enfermé dans une cellule. Une cellule! On enferme donc les gens qui tombent dans un évier?

J’ai protesté, réclamé, menacé. Personne n’écoutait, j’ai dû patienter deux ou trois jours. Mon cas n’était pas clair, m’a expliqué le geôlier. Je veux bien, mais quelle loi avais-je enfreinte? Ça, ils étaient bien embarrassés de le préciser.

Enfin, un fonctionnaire m’a reçu dans son bureau. Air sévère, costume bon marché, cheveux mal coiffés. Il n’a rien dit, absolument rien. M’a simplement tendu un os, que je n’ai pas eu le choix de prendre. On me le tend, je le prends. Que faire avec? J’étais libre.

Je me suis éloigné avec mon os, et j’ai erré. Où aller? Qui voir? Pas question de retourner à la maison, ma femme, me enfants, sont-ils dans le coup? Vaut mieux dormir dans le parc, réfléchir au clair de lune, soupeser mes options.

La prochaine fois, c’est ce que je dois craindre, je le comprends, on pourrait bien ne pas m’extirper à temps des canalisations. Quelle fin triste ça ferait.

Bonne nuit, donc. Les étoiles sont belles. Il y a en a une qui file. Oh non, c’est un satellite. Seulement un satellite.

L’amour sous-marin

Aujourd’hui, exception à la règle, nous rapportons, des grottes sous-marines de la côte Atlantique, une histoire d’amour.

Avant de plonger, ils ne se connaissaient pas. Des inconnus, des étrangers.

Plouf.

Éclat dans les yeux, derrière l’ovale des masques.

Ils ont trouvé le secret de la vie dans la grotte. Tant mieux pour eux. Personne ne les dérangera, personne ne viendra leur vendre des aspirateurs ou des encyclopédies.

Ou une voiture électrique.

Là-haut, on s’est inquiété, affairé, attristé.

S’ils vivent encore?

Faudrait aller voir. Mais qui oserait? Et comment retrouver ces grottes? C’est pas moi qui vous indiquerai le chemin.

De La Tuque à la Transylvanie

Connaissez-vous La Tuque? C’est une ville, quarante-septième parallèle. J’y ai rencontré une Allemande qui me cherchait. Je ne la connais pas. Elle ne me connaît pas. Son frère, qui a vécu deux ans en Patagonie, mais il disait Pantagonie, j’ignore pourquoi, a fait quelques enfants à Jeanne-Louise, dont le père est de Bordeaux, mais la mère de Sainte-Thècle, et qui connaît la femme d’un ami qui vit à Saint-Eliza. Depuis des mois, cet ami avait prévu de m’emmener à La Tuque, et ça se savait. Ce qui se savait aussi, c’est ma passion pour les labyrinthes. J’en fabrique, des petits en bois, des immenses dans des champs de maïs. Comme j’aime les défis, dans mes temps libres, je me perds dans des labyrinthes. Ma passion. J’en ai essayé sous toutes les latitudes. Aucun ne m’a jamais résisté, quoique parfois j’y ai mis du temps. Jusqu’à trois mois, deux jours, sept heures, quatre minutes. Cette Allemande, donc, avait besoin de moi pour retrouver son fils, perdu dans un labyrinthe depuis plusieurs semaines. Un labyrinthe souterrain, médiéval, en Transylvanie. J’avais déjà visité ce labyrinthe, fort sombre, mais pittoresque, humide et mal entretenu. J’y avais passé quatre jours, sept heures, trente-trois minutes. L’Allemande m’a retrouvé sur la rive de La Bostonnais. J’y pêchais le doré, mais ça ne mordait pas. Elle m’a offert cinq cents mille dollars pour retrouver son fils, et cinq cents mille de plus si je peux le ramener vivant. J’ai d’abord refusé. Je croyais que personne ne me retrouverait sur La Bostonnais, je ne souhaitais pas qu’on m’y retrouve. Besoin de repos, de méditer sur la géologie, les planètes et le sublime mouvement de la vie. Sublime parce qu’insensé. Alors son frérot! Sauf qu’avec un demi-million, je pourrais m’acheter un lac et m’y réfugier aussi souvent que je le désirais. Alors, j’ai quitté La Tuque pour la Transylvanie.

Hello

Maintenant, passons aux choses sérieuses. Il y a un gamin qui tenait un billet de dix dollars dans son poing, mais un inconnu en complet trois pièces chaussures italiennes le lui a pris. Volé disent les mauvaises langues, mais l’inconnu estime que ça lui était dû. Comme le reste.

JAY: Hello!

Le gamin lui a décoché un coup de pied dans sur le tibia gauche, mais un policier veillait. Arrestation, fallait s’y attendre. Condamnation, pendaison.

Jay: Hello!

Le corps du gamin embarrasse la mairie, personne n’en veut. Que faire, comment faire. Des frais, des frais qui s’accumulent, une spirale de coûts qui fera crouler les finances publiques.

Jay: Hello!

Pendant ce temps, le dix dollars du gamin s’empile sur un tas d’autres dix dollars, un édifice de papier gigantesque. Admirable. Anonyme. Comme dans toutes les villes.

Jay: Hello!

Mais il est temps de passer aux choses sérieuses. Il y a un gamin qui tient un dix dollars tendu entre ses deux mains, comme si c’était la première fois qu’il en voyait un.

L’Affaire qui a secoué Dobilo

Les choses évoluent rapidement à Dobilo. Zuzu a tué le roi, et a pris sa place. Puis Toto a tué Zuzu, et a pris sa place. Puis il y a eu des élections, et c’est Uala-Uali qui a gagné. Puis il a perdu et Julonia l’a remporté.

Pendant ce temps, Dobilo rétrécit. La mer ronge les côtes, et depuis l’ère Zuzu, l’île a perdu la moitié de son territoire. Nous disparaissons.

L’érosion s’accélère. La majorité de la population s’est enfuie en radeau. Où iront-ils, je vous le demande!

Ceux qui restent travaillent ardemment à la prochaine campagne électorale. Il y a les deux partis habituels, les Bleus ciel, et les Bleus mer. Ça chauffe. Plus personne ne dort. Le scrutin aura lieu après-demain. Douze électeurs iront voter.

Scandale! Le frère de la candidate Bleu ciel a été vu dans le lit du secrétaire du frère du candidat Bleu mer. On a bien tenté d’étouffer l’affaire, mais en vain. On est donc passé aux accusations de sabotage, de corruption, de détournement, de coup d’État.

Et l’île qui rétrécit, sans même attendre la conclusion de l’Affaire. Car c’est ce que c’est devenu. L’Affaire.

Les rares qui dormaient encore ne ferment plus l’œil. Déclarations incendiaires. Accusations publiques. Menaces à peine voilées. Menaces pas voilées du tout. Bleus ciel et Bleus mer fourbissent leurs armes, ça sent la guerre civile, l’affrontement est dorénavant inévitable.

Jour des élections, nous avons tous les pieds dans l’eau. Les Bleus ciel tirent sur les électeurs soupçonnés de voter pour les Bleus mer, et les Bleus mer tirent sur les électeurs soupçonnés de voter pour les Bleus ciel. Ça tire et ça barbote fort, tout le jour, sans relâche.

À la nuit tombée, les Bleus ciel ont éliminé tous les Bleus mer. Ils ne sont que deux, mais qu’importe, ils célèbrent jusqu’au petit jour.

Quand le soleil s’est levé, nos deux Bleus ciel ont étés bien étonnés de constater que l’eau leur montait aux aisselles, qu’ils ne voyaient plus rien de la terre pour laquelle ils s’étaient si vaillamment battus. Toute cette flotte a vite refroidi l’ardeur des vainqueurs.

Au crépuscule, le plus grand des deux Bleus ciel a disparu dans un bouillon d’écume. Un grand requin blanc dînait.

Le plus petit des deux Bleus ciel, moi, a pu voir le soleil disparaître, il a pu observer la pleine lune commencer son ascension, mais une vague plus puissante que les autres l’a emporté.

Adieu Dobilo.

La passion des livres

LALA: J’adore les livres! Je les aime! Beaucoup.

POPO: Lesquels? Parce que les livres ne sont pas tous pareils. Il y en a même qu’on peut détester. Carrément.

LALA: J’aime ceux qui sont fabriqués avec du papier bouffant, cousu, couverture souple. Je n’aime pas trop les livres de poche, à cause de la colle et du papier blanc. Rude au goût.

POPO: Vraiment? Vous m’étonnez.

LALA: Il est vrai que je raffole du papier japonais pure soie, mais c’est rare, vous savez, comme un petit luxe.

POPO: Vous arrive-t-il de les lire?

LALA: Petit comique! Et quoi d’autre?

POPO: Enfin, un livre, c’est bricolé pour être lu, non?

LALA: Ce ne sont que des mots. Des mots tous mélangés.

POPO: Et vous les digérez? Ça ne vous reste pas sur l’estomac?

LALA: Avec du Campari, c’est excellent. Vous voulez essayer?

POPO: Merci. Avec mes problèmes gastriques, je dois surveiller ma diète.

LALA: J’ai ici les œuvres complètes de Michel Houellebecq, allez, laissez-vous tenter!

POPO: Non, vraiment. Je ne digèrerai pas. Je le sens.

LALA: Humez-moi ces livres! Comment peut-on résister? Comment?