L’ému

YASH: Alors, évidemment les mauvaises langues répandent une salive sombre, toxique.

NORTÉE: Évidemment. Il faut bien.

YASH: Pourtant, de l’émotion, il y en a. Tout partout. Tellement partout, tellement tellement. Mais jamais suffisamment. Pas assez partout, je veux dire. Partout, mais pas partout partout. Donc, on veut étendre ça partout, même en dehors du partout habituel.

NORTÉE: Je vois. Il faut bien. Quand on aime.

YASH: Je l’ai vue, mon cœur a fait! Et ma rate! Elle avait. J’ai voulu. Pas dormi. Trouble, trouble, trouble. Joie. Malheur. Tristesse. Pourquoi la fin? Et la mort maintenant!

NORTÉE: Évidemment. Très émouvant. Merci.

La grange et l’étable

JOE: J’aimerais doubler la misère de ma grange pour que les crieurs du village cessent les sacrifices d’avoine et ploient sous le patrimoine gelé.

ARTHUR: Ouais. J’y pensais aussi.

JOE: Pas possible.

ARTHUR: Si tu y as pensé, un autre aussi y a pensé. L’autre, c’est moi.

JOE: Toi, tu ne penses pas.

ARTHUR: J’y avais aussi pensé.

JOE: Tu mens.

ARTHUR: Le patrimoine gelé, c’est aussi dans l’étable?

Les aléas du tourisme

Notre hôtel surplombe l’océan. Vue imprenable sur l’immensité, les vagues qui se fracassent en bas de la falaise. Et le soir. Le soir! Il y a de ces couchers de soleil! De janvier à décembre, nous sommes complets. Nous étions.

Depuis l’été dernier, les clients ont commencé à se plaindre, mais nous avons fait la sourde oreille. Erreur. Ça s’est répandu dans les médias sociaux, une traînée d’insultes, de récriminations, de revendications. Alors, la clientèle s’est effarouchée.

En août, il n’y avait personne, à part un couple d’octogénaires, qui séjourne tous les étés ici depuis soixante ans. C’est la catastrophe!

Ce que les protestataires nous reprochent? La clôture que nous avons fait installer au sommet de la falaise. Pas très haute, en bois, peinte en blanc. Très jolie. Mais ils n’aiment pas. Disent qu’ils se sentent emprisonnés, alors qu’ils viennent ici pour respirer la grande liberté! Nous avons eu beau expliquer que c’était une question de sécurité, en vain. Ça n’a qu’envenimé le débat. On nous a traités de paternalistes, de maternalistes, et même de communistes.

Alors. Alors nous avons pris des mesures. Le 29 août, nous avons fait retirer la clôture. Et nous l’avons annoncé dans les médias sociaux. Eurêka, en septembre, nous avons affiché complet à 85%, et en octobre, tout est réservé.

Le seul problème, en septembre, nous avons perdu une trentaine de clients, qui se sont tués en tombant du haut de la falaise.

Courir

Alors c’est la course. Ce sera une promenade, ce sera long, et j’en crèverai.

Mais je dois y aller. Me donner l’impression de foncer, comme mon frère et ma sœur

, vers un objectif noble.

Évidemment, je tournerai en rond. Un circuit fermé, bête. Le trajet est une longue boucle.

Faut quand même en avoir du temps à perdre.

Quand on passe devant les maisons du dernier rang, il faut se pencher. Le bonhomme Thibault, il aime parfois tirer sur les coureurs. On n’a jamais pu le convaincre d’arrêter.

Comme j’ai légèrement mal au bas du dos, je crains ne pas pouvoir me pencher suffisamment pour être protégé par le muret. Je ferai une belle cible, comme à la foire.

À moins que le bonhomme Thibault ne s’endorme. Parce que cela arrive aussi. Quand il a trop bu.

Ah. Je verrai.

Si je gagnais cette course, faudrait recommencer. C’est fou.

Comment va ta mère?

ARTHUR: Mon colocataire ne paie plus le loyer, il n’en sent plus l’utilité. Il préfère me donner de petits coups de couteau dans le dos. Tous les soirs. Parfois le matin aussi.

HARVEY: Ça t’agace?

ARTHUR: Plutôt, oui. Je dois tout payer, ce qui m’appauvrit. Et je suis maintenant une passoire, ce qui m’affaiblit.

HARVEY: Tu as du café?

ARTHUR: Bien sûr. Tu le prends avec ou sans sucre?

HARVEY: Avec. Un demi, pas plus.

ARTHUR: Ce café est cher, mais il est bon.

HARVEY: Le meilleur.

ARTHUR: Un biscotti?

HARVEY: Aux amandes? Avec plaisir.

ARTHUR: Et ta mère?

Affreux, ce nez qui coule!

JEF: Chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Chaque minute, j’ai une goutte qui me tombe du nez. Sur la table.

JEF: Sur la table?

WAK: Une goutte de mucus.

JEF: La table est infectée!

WAK: Je n’y peux rien.

JEF: Mon système immunitaire est affaibli par ma récente sédentarisation. Tu y as pensé?

WAK: Ce n’est pas un robinet. Ça coule quand ça doit couler.

JEF: Mais sur la table!

WAK: Sur la table, sur le comptoir, sur le clavier, sur la corbeille de pain, sur la cuisinière électrique, sur ce qui se présente.

JEF: Les papiers mouchoirs, tu connais? Tu pourrais les utiliser, comme chacun le fait en pareille circonstance!

WAK: Conformiste!

JEF: Individualiste!

WAK: Plutôt que de condamner, tu devrais compatir.

JEF: Quand je mourrai, comment pourrai-je compatir?

WAK: Tu n’en crèveras pas.

JEF: Mon système immunitaire…

WAK: Je sais. En ce moment, tu vis. Alors, compatis!

JEF: Ce nez qui coule m’horrifie, me scandalise, me répugne. Je pars.

WAK: Sans cœur!

JEF: Adieu.

WAK: Tu me laisses dans un bien piteux état.

JEF: Tu es encore bien vigoureux.

WAK: Qu’est-ce que tu disais à propos des gens qui meurent de faim?
JEF: Je disais que chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Ah bon.

JEF: Oui. Mais ton nez, ton nez qui coule, c’est affreux!

L’appel du président

J’attends l’appel du président. Le président ne m’appelle jamais. Pourquoi m’appellerait-il? Là, c’est différent. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a assuré que le président m’appellerait. Cela fait quelques jours, alors je prends de grandes respirations, je patiente comme je peux. Il m’appellera. Il appellera et je lui dirai tout. Qu’il faut augmenter ma pension, réduire le prix de la bière, rendre le sud et les palmiers accessibles à tous. Il m’appellera, sinon. Sinon je dirai du mal de lui, je jetterai sa photo à la poubelle et je ne voterai pas pour lui aux prochaines élections.

J’attends l’appel du président. Cela fait quelques mois, quelques années. Je patiente, mais je doute. Est-ce que le secrétaire m’avait bien confirmé qu’il m’appellerait? Ai-je bien parlé au secrétaire? Peut-être ai-je laissé le mauvais numéro, ou il aura mal noté? Je devrais rappeler le secrétaire, pour vérifier, pour lui rappeler que le président doit m’appeler.

Comme il est maintenant question d’expirer, j’ai légué à ma fille cette chance inouïe, celle de recevoir un appel du président. Elle m’a tapoté la main, comme on le fait à un mourant, et j’ai bien vu son sourire lorsqu’elle s’est tournée vers son épouse. Elle n’attendra pas cet appel du président, je le sens. Quand il appellera, il n’y aura personne pour répondre. C’est quand même triste, quand on y pense, non?

Avoir de l’imagination

JOSH: Si je te donnais cinq millions de dollars en billets de banque?

JACK: Je dirais merci.

JOSH: Si tu avais le choix entre brûler ton voisin et brûler ces cinq millions de dollars?

JACK: Mon voisin est un salaud, et je suis pauvre.

JOSH: Alors, au bûcher le voisin?

JACK: Je n’ai pas les cinq millions, alors soyons généreux. Sauvons le voisin.

JOSH: Je te les donne! Imagine que je te les donne!

JACK: Impossible. Tu es plus pauvre que moi. Regarde tes fringues. Des lambeaux. Et ta peau grise. Tu as vu ta peau grise?

JOSH: Tu n’as aucune imagination.

JACK: Si si. J’en ai beaucoup. Je m’imagine comme le plus généreux des hommes, prêt à sauver un ennemi de la race humaine, un calomniateur, un dénonciateur, un agresseur. Un rat.

JOSH: Pourtant! Pourtant! Pour deux dollars, tu étais prêt à écraser le crâne de ce tartempion. Tu sais, celui qui vend des cigarettes sous le pont.

JACK: Il le méritait.

JOSH: Tu vois!

JACK: Je vois que j’ai beaucoup d’imagination.

Histoire à revenir

Ce que j’aime dans les histoires, c’est qu’elles racontent une histoire. Les histoires à faire frémir, les histoires à faire rire, les histoires à faire écrire, les histoires à faire rougir. Alors j’ai décidé d’écrire une histoire à faire revenir.

Voici: il était une fois lui. Il disposait de soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes. Qu’allait-il en faire? Oh! Oh! Oh! Mais rien du tout. Il a sauté dans son wagon, pareil à tous les wagons, et le voilà qui file à toute allure. Où va-t-il? Eh bien, nulle part. Il aura provoqué un léger mouvement, des brindilles de bruit, pendant soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes.

Depuis le début, il partait comme on part quand on part pour de bon. Alors j’ai tenté de l’arrêter, je l’ai fusillé, il n’est pas mort, il s’est relevé en constatant la fragilité de la vie. Il s’est soigné, répétant que dorénavant ceci, dorénavant cela. Puis, une fois guéri, il a couru, couru très vite, pour sauter à nouveau dans son petit wagon. Bye bye! Le voilà parti, bien parti cette fois.

Je déteste les piqûres de pucerons

J’adore insulter les gens. Sauf que la plupart du temps, rien ne les insulte. Stoïques. Ils entendent les insultes, mais ne les écoutent pas. Ne réagissent pas. J’adore insulter les gens, mais seulement quand ça les fâche. Sinon, à quoi bon. Par exemple, j’aime bien les comparer à des vaches, des porcs, des chiens, des poules, des rats, des mouches, des pucerons, des virus. Mais ça ne les irrite pas. Au contraire. La plupart du temps, ils aiment ça. Parce qu’ils aiment les virus, les pucerons, les mouches, les rats, les poules, les chiens, les porcs, les vaches. C’est la vie! Qu’ils disent. La vie! Miaou, miaou, wouf, wouf, coin coin, bizz, bizz. Bang! Crevez, sales bêtes. Il n’y a plus rien. Les bêtes, ça finit toujours par crever, avec ou sans aide. Ça crève. Après, les cadavres servent à nourrir une foule d’autres bêtes. Et quand les cadavres sont complètement bouffés, digérés, qu’ils sont nets et luisant d’un grand vide gris, il n’y a alors plus rien de rien. Je me demande si les pucerons s’inventent des contes pour accepter dignement leur destin. Écrasement par un pouce. Je ne crois pas. Faut être passablement dérangé pour s’inventer de ces lubies. Dérangé, oui. Je suis comme les pucerons, et j’adore piquer les gens. Sauf que la plupart du temps, ça ne les trouble pas. Ils se disent qu’ils foncent tout droit vers un monde sans piqûres de pucerons. Moi, pour de vrai, je déteste les piqûres de pucerons. Ça me démange.