Le maire et les cancrelats

HOK: J’ai trouvé la source de tous nos problèmes.

JIF: Ton voisin? Le maire? Le chef de la Compagnie? Le président de la Banque?

HOK: J’avais une infestation dans la maison. J’ai fais appel aux exterminateurs. Ça s’est calmé, c’est revenu.

JIF: Les cancrelats?

HOK: Maîtres! Ils sont maîtres!

JIF: Paraît qu’ils sont indélogeables. Brûle ta maison.

HOK: Je suis remonté à la source. Tiens-toi bien! J’ai découvert qu’ils envahissent la maison à partir d’un passage souterrain. Oh, un passage étroit.

JIF: Étrange. Habituellement, ils se contentent d’une cachette entre les madriers, sous les fondations.

HOK: Alors. Tu devines! J’ai suivi le chemin. En élargissant le passage, je me suis rendu compte qu’il menait à un tunnel. Un tunnel pas mal large, ma foi. Alors je m’y suis glissé. Oh horreur.

JIF: Des millions de cancrelats!

HOK: Certes. Oui oui. Je rampais sur un lit mouvant de cancrelats. J’en avais dans les cheveux, sous mes vêtements, jusque dans mon slip. Je devais péter pour qu’ils ne pénètrent pas plus loin.

JIF: Oh horreur! Comme tu le dis.

HOK: L’horreur, elle n’est pas là. Au bout du tunnel, j’ai découvert un réseau de galeries. Galeries éclairées par des pierres fluorescentes. Il y avait là une de ces chaleurs!

JIF: Sous terre? C’est inusité.

HOK: Une chaleur de couveuse!

JIF: Des œufs? Des poules?

HOK: Des œufs immenses, gros comme de gros ballons de plage. Œuf jaunâtres.

JIF: Dinosaures?

HOK: Pire! J’ai attendu, oh attendu, qu’un de ces œufs éclose. Je l’ai vu! Vu de mon œil vu! Un humain!

JIF: Tu rigoles? Les humains, ils ne naissent pas dans les œufs! Ils ne naissent pas dans le fond des caves! Avec les cancrelats! Ils naissent comme toi et moi!

HOK: En tout cas, le maire est quand même venu le ramasser. J’imagine qu’il y a un autre passage secret, plus accessible que celui où je me suis glissé.

JIF: Avec les cancrelats!

HOK: Dans l’humidité souterraine, loin du regard du citadin.

Il y a toujours l’espoir

Oups. L’auteur a perdu le fil.

Rien n’est de sa faute. Ce jour-là,  à vingt-trois heures cinquante-neuf, il s’est soudain réveillé, sentant quelque chose.

LA VOISINE: Quoi?

Il l’ignorait encore. Mais une minute s’est écoulée, et soudain, la révélation.

LA VOISINE: Hein?

Métamorphose. Il s’était transformé, comme cela nous arrive, à chacun, arbitrairement.

LA VOISINE: Pas vrai?

Lui, habituellement si vieux, presque vieillard, lui qui rétrécissait à vue d’œil, le voilà qu’il a soudain rajeuni. Adolescent! Oui madame, oui monsieur, à minuit, il était adolescent.

LA VOISINE: Sérieusement?

Le seul problème, car il y en avait, un immense, un inattendu, inquiétant et décevant, il n’était pas qu’adolescent.

LA VOISINE: Ah non?

Il était adolescent, certes, mais adolescent loup-garou. Alors, vous voyez. Vous voyez?

LA VOISINE: Oh!

Il avait prévu écrire, lire, écrire, lire, écrire, lire, écrire. Sauf que sous le joug de sa nouvelle nature, il s’est retrouvé à parcourir les rues de la ville à la recherche d’un goûter. Maintenant, il craint la prochaine pleine lune. Il songe, généreusement, à s’exiler sur une île déserte, ou sur une banquise. Il y songe, mais comment s’y résoudre? Après tout, il y a toujours l’espoir que ça ne recommencera pas.

Une silhouette dans le brouillard

Du brouillard sur la route. À peine si je distingue les phares des voitures qui viennent vers moi. Des paires d’yeux, blancs, jaunes, simples ou doubles.

Est-ce que je rêve? Ces yeux foncent sur moi, me traversent, comme si je n’existais pas, comme si j’étais du brouillard moi-même.

D’ailleurs, tiens. Où suis-je? Je suis là, bien sûr, mais je ne vois ni où je commence ni où je finis. Un corps vaporeux, un flottement. Un esprit? Un farfadet, comme disait maman?

Je n’ai de prise sur rien. Je ne sens pas même le froid des pneus qui roulent sur moi, la dureté des carrosseries qui me transpercent.

Dans le fossé, s’avance une silhouette. Sombre et pourtant, lumineuse. Elle danse et glisse lentement vers moi, me dépasse, disparaît avec les voitures.

La silhouette revient sur ses pas. Elle danse toujours, et sautille autour de moi.

Elle tend le bras, me touche de l’index et soudain je chancèle. Je me vois! Je me vois silhouette aussi, qui danse aussi, qui glisse aussi.

Quand la voiture parvient à ma hauteur, elle ne me traverse pas. Le choc est dur, l’asphalte est trempé, la douleur est vive.

La silhouette me tire par le bras, me tire jusque dans le fossé, me soigne.

Sur la route, le brouillard est plus épais, je ne parviens plus à distinguer les phares, mais la silhouette m’apparaît encore plus clairement.

Investir stratégiquement

Deux hommes, dont les habits sont couverts de boue séchée. Assis sur un banc de pierre, jambes allongées, ils regardent défiler les voitures. Le plus petit fait tinter les pièces de monnaie dans ses poches.

HUM: J’ai soif.

ONN: La soif, c’est la vie. Nous vivons.

HUM: Quoique.

ONN: Oui. Quoique. Il faudrait tout de même se décider. Je dois me lever, prendre les moyens d’accumuler une fortune. Une fortune comme la tienne.

HUM: Ma fortune me tire vers la terre. Je suis un intellectuel, tu sais? Tu le savais? Non? Eh bien, oui.

ONN: Tu as aussi une hanche disloquée.

HUM: Ça aussi. J’ai encore soif. Encore un peu plus. Dans quelques minutes, j’aurai assez soif pour me lever et marcher jusqu’à celle qui m’attend.

ONN: La pinte?

HUM: Magnum!

ONN: Monsieur a dégagé des surplus! T’auras toute la bande à tes trousses.

HUM: Ils peuvent toujours courir, ils ne me trouveront pas. Personne ne me trouvera. Pas même toi.

ONN: Je sais. J’ai déjà essayé. Faudra bien que je me remue, que j’aille leur récolter l’impôt quotidien. J’ai moi aussi besoin d’investir dans mon avenir.

HUM: Mes investissements favorisent essentiellement le maintien et le renforcement de mon dynamisme et de ma viabilité.

Cyclisme bureaucratique

ROB: Tu viens, on va descendre jusqu’à la rivière en bicyclette.

PAT: J’aimerais, mais je suis perplexe.

ROB: Qu’est-ce qui te prend? Saute sur ta bicyclette, et arrive!

PAT: Pas si simple. Je veux dire, on n’y va pas comme ça, à la rivière, avec cette légèreté.

ROB: Tu parles comme mon oncle.

PAT: J’irai, mais résolument.

ROB: Résolument? Et comment fait-on ça, résolument? Comment pédale-t-on… résolument?

PAT: Nous devons agir résolument pour nous préparer à répondre aux besoins de demain.

ROB: Je me disais, oui. Résolument. Allons-y résolument, à la rivière!

Le psychopathe courant

TOD: Pourquoi court-il?

RAF: Parce que c’est un tueur psychopathe. Il fuit.

TOD: Pourtant, personne ne le poursuit.

RAF: Je crois qu’il veut simplement prendre de l’avance.

TOD: Vu ainsi. Vient-il de tuer, ou court-il tuer?

RAF: Logiquement, les deux.

TOD: Ne devrions-nous pas l’arrêter? Appeler la police?

RAF: Si.

TOD: C’est ce que je pensais.

RAF: Tu as une cigarette?

TOD: Non.

RAF: Pourquoi?

TOD: Plus personne ne fume.

RAF: Ah.

TOD: Est-ce que le psychopathe fume?

RAF: Non, mais il chante.

TOD: Je me disais aussi.

RAF: Il a disparu.

TOD: De notre vue.

RAF: Restons ici, il repassera peut-être.

TOD: D’accord.

RAF: D’accord?

TOD: Ça fait douze ans que nous sommes ici.

RAF: N’empêche. Un jour, nous pourrions partir.

TOD: Le psychopathe repassera demain.

RAF: Tu me sortiras encore tes questions bêtes.

TOD: Ça nous occupe.

RAF: C’est vrai.

Temps de casser la croûte

GUS: À quelle heure le crime s’est-il produit?

SUG: Vingt-deux heures trente-quatre minutes douze secondes.

GUS: Pourquoi ce crime, dans cette maison?

SUG: Circonstance favorable, moyens disponibles.

GUS: Y a-t-il eu arrestation?

SUG: Cela a eu lieu.

GUS: Quand? Je n’ai rien vu.

SUG: Ça s’est passé au moment opportun.

GUS: Il y aura des conséquences?

SUG: Celles qui sont prévues.

GUS: Tu as faim?

SUG: Oui.

Dans son histoire

FLORA: Pourquoi, dans l’histoire que tu as racontée, je suis morte? C’est quoi cet assassinat? Un étudiant en médecine qui agrippe un couteau de cuisine, et qui s’acharne. Ça n’a aucun sens.

GARDO: C’était pas toi, c’était une Flora hypothétique.

FLORA: Qui a mon âge, mes cheveux bouclés, même mes lunettes.

GARDO: Elle n’a pas ton cœur.

FLORA: Elle a une mère qui vit à Buenos Aires avec un Italien né en Islande, et un père qui vend des bananes dans le métro de Montréal. Comme moi. Faut pas me la faire, ta Flora, c’est moi.

GARDO: Elle n’a pas ta collection de cailloux.

FLORA: Elle lit Nothumb, elle aime les huîtres de Malpèque, elle adore la glace au café, elle se passionne pour les mecs qui jouent du banjo, comme moi.

GARDO: Tu te passionnes pour les mecs qui jouent du banjo? Des mecs comme Victor?

FLORA: En tout cas, ton histoire, je veux en sortir.

Les vaches

C’est une école de fous. Une école qui détruit l’amour.

Ma mère a été embauchée à l’hôpital de cette petite ville, et toute la famille y a déménagé. Nous, les trois jeunes, n’avions rien à dire. Comme d’habitude.

Donc, nouvelle école, bourrée d’idiots et d’inconnus. Il m’a fallu trois semaines avant de faire une première connaissance. Liz. Je l’ai aimée tout de suite.

Liz, c’était une étrangère, comme moi.

Il y a eu ceci, et cela aussi, et plein de mots, et l’amour. Oui, l’amour. Mais il nous restait des aveux à faire, des promesses à formuler, un baiser à bricoler.

Ma vie allait changer, je voyais qu’une féerie allait effacer tous ces jours sombres que j’avais connu depuis mon arrivée. Quand c’est arrivé. La catastrophe.

J’ignorais que c’était dans les us et coutumes depuis des lunes, elle l’ignorait aussi, et c’est pour ça que ça nous a séparés.

La catastrophe!

C’était un jeudi matin, je sortais de ma classe de chimie, elle sortait de sa classe de littérature, nous allions nous rejoindre au centre du corridor, étonnamment déserté. Un rêve! Tous ces idiots disparus! J’imagine que ça aurait dû nous sembler suspect, mais l’amour, oh l’amour, nous étions soulagés d’être seuls, heureux.

Juste au moment où j’allais lui prendre la main, un grondement sourd est monté du bout du corridor. Un grondement d’enfer, comme si l’école s’écroulait, comme si un tremblement de terre secouait tout le pays, comme si la terre allait s’ouvrir pour avaler cette école maudite.

Nous nous sommes tournés ensemble, et oh, horreur, nous les avons vues! Elles arrivaient en courant, affolées, en désordre, s’accrochant, arrachant les affiches aux murs, emplissant le corridor d’un vacarme indescriptible. Les vaches!

Un troupeau de vaches folles, lancées dans le corridor, qui traversaient l’école en courant. Un troupeau d’au moins trois cents vaches, qui défilaient, les unes après les autres, courant, se poussant, se dépassant.

Elle s’était reculée, se plaquait contre le mur, tandis que je me plaquais sur le mur opposé, séparé par ces bovins affolés. Les vaches nous ont salis, elles ont déchiré nos vêtements, nous ont écrasés contre les murs.

J’ai bien cru mourir là. Mais le plus terrible, je voyais ses yeux terrifiés qui m’appelaient à l’aide. Mais comment traverser un troupeau de vaches?

Une fois la horde passée, nous nous sommes retrouvés, blessés, les vêtements en lambeaux. Je me suis approché pour la soutenir, mais elle m’a violemment repoussé.

Deux mois plus tard, les vaches ont repassé dans le corridor, mais cette fois-là, je ne m’y suis pas fait prendre. Mais elle, elle ne m’a jamais plus parlé. Ni personne dans l’école, d’ailleurs.

Je crois que je mettrai bientôt un terme à mes études, et j’irai fumer des cigarettes en Patagonie.

Laurent

J’aimerais vous résumer l’histoire de Laurent, mais c’est un peu compliqué. Il a coupé un sapin géant sur un terrain privé, sans penser aux conséquences, simplement pour plaire à cette fille qu’il ne connaissait que de vue, qui ne fréquentait pas son école, qui vivait dans un quartier où il n’avait pas accès. L’arbre est tombé, il y a eu pas mal de dommages, mais évidemment, il n’a pas réussi à convaincre Florence d’être son amoureuse. Non. Elle est partie, et il ne l’a revue qu’une décennie plus tard, dans un cours à l’université. Il ne l’a pas reconnue, mais il s’est abandonné à un coup de foudre, et c’est là que ça a déraillé. Il s’est mis à se bricoler des romans, oh mais de ces romans, vous ne pouvez vous imaginer! Il lui a touché la main, peut-être un baiser, mais c’est tout, elle s’est évaporée, et pour se consoler, il a imaginé qu’un autre étudiant, un étudiant en médecine, l’avait assassinée! Oh la la! Sauf qu’une autre décade plus tard, encore une autre, il l’a retrouvée dans cette ville américaine où il l’a convaincue de le suivre dans son enquête sur une série de meurtres. Cette fois, ils ont fini par faire des bébés, mais pourquoi cela aurait-il duré, il s’est détourné d’elle pour se lancer dans les bras d’une actrice. Il y a, comme ça, des histoires parfaitement absurdes.