La joie

Une chance qu’il y a du gravier. Ça empêche l’herbe de pousser. Et les arbres. Et tout ce qui finit toujours, inévitablement, par s’installer dans les arbres. Et autour des arbres. Et sous les arbres.

Une chance qu’il y a des rues et des cheminées tout autour. Ça empêche la forêt de gagner du terrain.

Une chance que j’ai une jolie chaise jaune. Aluminium, nylon.

Tout va bien. Je lis, je bois ce liquide dans une jolie bouteille. Tout va.

Une chance qu’il y a la fumée des cheminées. Ça protège des insolations. Des UVB.

La courte paille

Nous étions dix, il y avait un médecin. Nous étions tous en mauvais état.

J’avais une jambe tranchée, et du sang qui coulait, malgré un garrot.

Un avait le foie qui se tordait.

Une avait le cœur qui bondissait.

Une avait une foule de caillots voyageurs.

Un avait les côtelettes écartelées.

Une avait un éclat de cristal Saint-Louis dans l’œil gauche.

Un avait des vomissements multicolores.

Un avait dans le bras droit et l’épaule deux balles à noyaux de zinc.

Une avait un bris de rachis.

Un avait un morsure ovale d’un crotale méridional.

Comme le médecin ne pouvait en prendre qu’un, nous avons tiré le gagnant à la courte paille.

La dame à l’éclat de cristal Saint-Louis a gagné.

Nous, les neuf autres, avons attendu. Évidemment, d’autres originaux en mauvais état se sont présentés.

Courte paille à nouveau.

Et encore.

Et encore, et encore, et encore, et encore.

J’attends toujours. Je n’ai pas de chance. Et presque plus de sang.

Justice et choux roses

Grand-papa a enfin décidé de prendre sa retraite, et de vendre sa boutique. Depuis le temps que nous tentions de le convaincre! Depuis le temps que papa l’en suppliait!

Bien sûr, grand-papa aurait aimé que son fils reprenne ses affaires, mais papa, ça ne l’intéresse pas. Papa préfère l’agriculture, depuis qu’il a fait fortune avec ses choux roses.

Sauf que toute la famille, nous sommes une famille unie, veut bien aider grand-papa à vendre sa boutique, ”Bilodeau – Justice à vendre ». Ça ne devrait pas être difficile, les affaires vont bien, les gens paient. Beaucoup.

Ce n’est pas que je veux vous convaincre, vous, mais. Mais pourquoi pas!

Évidemment, le prix de vente est élevé, mais ce sera un investissement rentable. Dans cinq ans, celui qui achètera aura sa fortune assurée. Plus rapidement, s’il fait preuve de génie.

Quand on y pense, un verdict d’innocence pour une accusation de meurtre peut rapporter jusqu’à deux millions. Je suis persuadé qu’on pourrait demander davantage.

Un verdict de culpabilité contre un innocent peut monter, accrochez-vous, jusqu’à cinq millions! Service complet. Vous avez besoin d’un coupable, qui ne soit pas vous, ou votre frère, ou votre fils, ou votre voisin, ou votre chien? Entrez dans la boutique, exposez votre affaire, et « Bilodeau – Justice à vendre » se charge de tout. Si vous avez un candidat au rôle de coupable, tant mieux, sinon, la boutique peut s’en charger. Avec des surplus.

Vous voyez? Les frais peuvent s’accumuler assez rapidement.

La justice, ça rapporte autant que les choux roses, et c’est plus facile. Mais faut aimer.

La petite voiture blanche

Quand je l’ai vue passer, la petite voiture blanche, elle était couverte de neige, et avec ses glaces teintées, il était impossible de voir qui conduisait. De voir avec les yeux, je veux dire. Car j’ai tout de suite su que passait devant moi la femme de ma vie.

De retour à la maison, je n’avais plus qu’elle en tête. Impossible de préparer le repas, de me doucher, de dormir. La petite voiture blanche m’apparaissait dans chaque pièce, elle roulait doucement devant moi, m’appelait de ses phares.

Je la sais là. Je dois retrouver cette voiture, je dois la retrouver, elle.

Je la vois comme on voit quand on voit clairement.

Boucles blondes, nez légèrement retroussé, lunettes rondes, rouges. Elle fait un mètre soixante. Délicate, souple. Artiste, peut-être comédienne, ou écrivaine.

Je dois la retrouver. Cette voiture n’a pas disparu. Quoi qu’après trente-deux ans. Elle conduit peut-être un modèle plus récent. Toujours une petite voiture blanche.

Comme papa dit, il ne faut pas perdre espoir.

Peut-être est-elle brune?

Je me demande si elle acceptera de venir vivre ici, dans ma maison. C’est légèrement isolé, il y a si peu de voisins, elle s’ennuiera peut-être.

Nous vendrons, nous nous installerons en ville, nous irons vivre là où elle a toujours rêvé de vivre.

Le printemps au Labrador

Elle m’aimait le matin, mais seulement le matin. C’était une magicienne du matin, on la voyait voltiger dans le jardin, elle émerveillait toute la rue, les mésanges se posaient pour elle.

Elle m’aimait le matin, mais m’assassinait l’après-midi. Fâcheuse habitude, qui m’a fait perdre un temps fou. Et tant de vie! Tant et tant, c’est à en perdre son latin et sa lucidité.

Elle m’aimait le matin, mais tout cela a cessé, il a bien fallu. Elle s’épuisait tous les après-midi, elle a failli en mourir. À force d’assassiner, on y laisse un peu de soi, on s’étiole.

Un de mes amis l’a vue le mois dernier. Elle dansait sur une plage du Labrador. Jusqu’à geler. J’imagine qu’elle y sera encore au printemps, un pied au sol, une jambe parallèle à la mer, les cheveux dressés dans la bourrasque.

Depuis que j’ai cessé de mourir tous les jours, j’ai repris des forces. J’irai peut-être à sa rencontre au printemps.

Quand ça cloche, ça cloche

Quand nous nous sommes levés, il y avait un vacarme de cloches. Toute la ville sonnait. Pourtant, je suis né ici, j’ai vécu toute ma vie ici, et jamais je n’avais entendu la moindre cloche. Les seules dont je me souvienne sont celles qui sonnaient dans de vieux films.

Vite vite vite, une veste sur le dos, nous nous précipitons dans la rue. Déjà, la foule est dense, inquiète, perplexe. Des cloches?

Au-dessus de nos têtes, des nuées d’hirondelles fuyaient vers l’est. Entre nos jambes, des hordes de rats fuyaient vers l’ouest.

Parmi nous, je veux dire les humains, les plus craintifs quittaient déjà la ville dans leurs voitures bourrées de leurs plus précieux bidules. Nous hésitions. Comment laisser cette charmante maison, pourquoi tout abandonner pour de mystérieuses cloches?

L’un de nous, qui conservait quelques onces de lucidité, a suggéré de trouver la source de ces cloches. Où sont les cloches, la grande question. Grande, puisque nous n’avons plus d’églises depuis des lustres, plus de clochers, pas même pour la décoration, ou pour l’histoire.

Alors nous voilà, un petit groupe, affairés à chercher la source. Nous avons ratissé toute la ville, et ce n’était pas facile, avec cette foule partout, toutes ces voitures. Nous avons cherché, recherché, fouiné jusque chez le maire, jusque dans la Cour des Miracles.

Rien. Pas de cloche.

Alors.

Nos têtes se sont affolées d’un même mouvement. Sans grâce. Le son des cloches nous parvenait de partout à la fois. D’en haut, d’en bas, des quatre points cardinaux. Ça clochait de partout, et nous comprenions que nous ne trouverions jamais la source, mais surtout, que nous ne pourrions jamais fuir.

Nous sommes rentrés chez nous, nous avons abandonné la foule à elle-même, et nous nous sommes mis des bouchons dans les oreilles.

Depuis, nous avons appris le langage des signes. À l’extérieur, le temps a passé, et les gens ont craqué. Ils s’entretuent, ils se tuent, ils se contretuent, et autres.

Tourner en rond avant le dodo

Ils ont trouvé une jolie pierre, une pierre verdâtre avec un mince filet jaunâtre traversé d’une veine brunâtre. Comme ils s’étaient égarés, qu’ils marchaient depuis des lunes sans trop savoir où ils aboutiraient, ils se sont mis à tourner autour de la roche, tous les soirs avant le dodo. Et puis.

Ça s’est accru, le tournoiement autour de la pierre.

Un an plus tard, ils marchaient toujours, sans direction, ignorant chaque matin dans quel sens leurs pas les mèneraient. Ils portaient des vêtements colorés, mais curieusement, à première vue, toutes les couleurs étaient grisâtres. Sans doute une sorte de poussière dans l’air?

Et du temps, ça du temps, il y en a eu. Beaucoup. Deux ans, trois ans, et des dizaines de plus, et des dizaines encore. Toujours à tournoyer autour de la pierre, avant le dodo. Et puis.

À force de marcher, de piétiner, de trépigner, on finit par se fatiguer. Ils se sont fatigués. Alors la pierre, ils l’ont déposée là, et ils ont construit une cabane pour l’abriter. Une cabane en planches, mais à la première tempête, elle s’est effondrée.

A bien fallu construire quelque chose de plus solide, en parpaing. Sauf que c’était, évidemment, laid. Trop laid pour une si jolie pierre. Sans compter que la cabane en parpaing était si étroite, qu’elle ne pouvait plus contenir toute la troupe des marcheurs. Alors.

Les plus ingénieux ont construit plus grand, plus haut, pour assurer une circulation d’air convenable, et mieux éclairé. Ils étaient cent, ils étaient mille à tourner autour de la pierre. Un peu à l’étroit par moments, mais ça allait. Jusqu’à ce qu’il faille agrandir encore. Et encore. Et, évidemment, on le devine aisément, logiquement, encore et encore.

La cabane, à la fin, était grandiose. Et la pierre, sur son piédestal, trônait dans cet espace solennel, et les marcheurs marchaient, tournaient en rond, soir après soir, avant le dodo.

Pas un mot de plus

DON: Je me tairai.

ALINE: Pourquoi? Y a pas de raison.

DON: …

ALINE: Pourquoi ne pas manger des épinards, plutôt?

DON: …

ALINE: Tu pourrais nager dans la boue, chanter sur la place du marché.

DON: …

ALINE: Pourquoi pas sauter en parachute, danser en équilibre sur un fil au-dessus d’un torrent, serrer la main du premier ministre, descendre dans une grotte à cinq cents mètres sous terre, entrer dans une maison en flammes pour sauver un chat, lire un livre de Houellebecq.

DON: …

ALINE: Se taire! Vaudrait mieux boire de la baboche, fumer du cannabis sibérien, sniffer de la colle chinoise, s’injecter un condensé de virus aux noms étranges.

DON: …

ALINE: Le silence! Ton silence va finir par t’étouffer. Adieu!

Où je vis?

M’est arrivée toute une histoire. Toute. Histoire. Une histoire toute.

Était là. Couché. Normal, couché comme on l’est quand on l’est. Table d’opération. Haut pépé. Opération pépé. Pépé en est mort. Pas moi. Pas un pépé.

Lobototo. Lobotomie. Oh Mimi. Oh Mimi. Lobo lobo.

Mais suis sot sot. Sauvé. Me le suis.

Heureusement, pas de con. Zéro conséquence.

Madame où est mon lit? Où je vis?

On ne plaisante pas avec les choses sérieuses

Papa avait du fric, beaucoup de fric, presque tout le fric. Papa est mort, tué par un de nos chiens qui ne supportait pas son odeur. Dit-on. Odeur de fric? Ah ah, j’ai fait de ce chien mon préféré.

Mais tout ce fric! Il y a cinq ans, ils ont dû agrandir les coffres de la banque pour le contenir, et on vient de m’aviser qu’il faudra, à nouveau, en augmenter la capacité.

Alors moi, vous savez. Alors moi.

Je voulais que ça cesse, vous savez. Je me suis donc rendu directement à la banque. Comme un client normal.

Oh la commotion. Ils se sont tous immobilisés, pétrifiés. J’ai failli appeler les secours, mais je n’ai pas eu le temps. Le directeur m’a entraîné dans son bureau, m’a offert sucettes, chocolats et limonades.

Il tremblait, il m’a montré des photos de sa famille, des photos de lui, vingt ans plus tôt, quand il a commencé à la banque. Il m’a rebattu les oreilles avec toute une série de scénarios catastrophes, advenant son congédiement.

Non non non, mon bon. Je ne viens pas pour cela, je ne veux que vous soulager d’un gros tas de fric. Pour que vous n’ayez pas à agrandir, par notre faute, votre jolie petite banque.

Oh oh oh, mais que comptez-vous faire de ce gros tas, mon garçon, c’est vraiment une fortune imposante, importante, importune.

Pas de soucis, dormez bien, je ne compte que brûler ces dollars. Ou peut-être, les faire pleuvoir sur la ville du haut d’un hélicoptère. Je plaisantais, vous savez, je voulais alléger sa journée par une courte séance de rigolade. Les gens, ils aiment ça, quand on les fait rire.

Le directeur a changé du tout au tout, en une fraction de seconde. Il m’a retiré ma limonade, qui s’est répandue sur mon pantalon. M’a retiré ma sucette et mes chocolats.

Coup de sifflet. Deux solides gaillards m’ont empoigné, soulevé, défrisé. Sans me laisser le temps de protester, de rectifier, de questionner, ils ont poussé une porte secrète sur le mur de gauche, et m’ont traîné dans une espèce de long corridor. Long corridor, qui mène à un escalier.

Nous avons descendu, pris un corridor à gauche, faiblement éclairé par de faibles lampes jaunes. D’un coup de pied, ils ont ouvert une porte au battant en arc. Nouveau couloir, mais brut, creusé à même le roc. Une sorte d’ancienne galerie de mine.

Sans un mot, ils m’ont poussé, traîné et poussé encore, jusqu’à ce que le tunnel débouche sur une sorte de cave naturelle, jonchée d’os.

Je me suis cru au milieu d’un site archéologique, une sorte de cimetière de dinosaures. Que je me suis dit.

Les deux brutes ont déverrouillé des brassards de fer que portait un squelette. Je ne l’avais pas vu, celui-là. Un squelette humain. Ils ont lancé le squelette sur le tas d’os, où il s’est disloqué, et m’ont enchaîné à sa place.

Puis ils sont partis.

Trois jours plus tard, j’ai compris qu’ils ne reviendraient pas. Dommage. Je n’aurais pas dû plaisanter.