Les fossoyeurs publics

Exceptionnellement, on ordonne aux fonctionnaires de descendre dans la ville, de relever les manches pour contrôler les citoyens qu’habituellement ils rayent d’un coup de crayon.

Au début, leur cohue prête à rire, mais à force de s’y exercer, à force de voir leurs rangs décimés, les fonctionnaires se redressent, et bardés de leurs ordres, de leur nouvelle autorité, ils encerclent la foule pour lui apprendre à marcher, pour enseigner les pas qu’il faut imposer.

Ceux qui refusent, ils leur lancent du gaz à assécher les cœurs, que cachaient leurs maîtres dans les caves du château.

Et sur le passage des condamnés, dans la désolation qu’ils sèment, ce qui reste de fonctionnaires forme une joyeuse farandole.

Le sourire

LÉO: Que fais-tu là? Tu es tout rouge, on dirait que tu vas t’étouffer.

YAN: Je hurle! Tu ne m’entends pas? Je hurle! Je me suis empalé sur un piquet de clôture en revenant du champ. Je saigne, je sens la mort qui me chatouille les couilles.

LÉO: Ne te fatigue pas. Personne ne t’entend, et ma foi, tu as l’air idiot.

YAN: Mais vous, et les autres, quand ils hurlent, on les entend! Moi je les entends!

LÉO: Tu es bien le seul! Ah! Ah! Ah! Il y en a qui te prêtent l’oreille quand tu leur remets quelques lingots d’or. À part ça, je ne vois pas, vraiment pas.

YAN: Je suis fauché. Va-t-on laisser tout ce sang se répandre?

LÉO: T’en fais pas, les pompiers viendront, ils laveront la place en moins de trente secondes. Quand t’en auras fini. En as-tu encore pour longtemps?

YAN: Difficile à dire. À voir le flot et ma pâleur, je dirais dix minutes, peut-être moins. Comment savoir.

LÉO: En tout cas, merci! Tu es vraiment mignon. Ta naïveté fait sourire, et le sourire, n’est-ce pas, c’est ce qui égaie la vie!

Extinction

Chaque matin, à huit heures vingt-sept, Élia monte dans son bus, et descend à huit heures quarante-deux à l’intersection, marche deux cent trois mètres, pousse la porte, monte un étage, marche jusqu’au bout du corridor, tourne à droite, à droite encore, entre dans le local B-234.

Trois chandeliers. Elle les allume. Au-dessus, une image en papier glacé, de qualité, dans un cadre en chêne. L’image représente un écran d’ordinateur, joliment décoré d’une ribambelle de chiffres qui s’enlacent artistiquement en arabesques rouges sur fond bleu ciel. Elle s’agenouille, joint les deux mains, et de ses lèvres monte un murmure que nous ne pouvons reproduire ici (nous ne saisissons pas ce qu’elle dit, nous ne percevons qu’un bruit confus).

Une fois le bruitage terminé, elle sort du local B-234, et se dirige d’un pas léger vers le local B-251, où sont alignées sept rangées de vingt-deux tables identiques, un mètre carré chacune, avec un ordinateur et un clavier identiques. Devant chaque table, des hommes et des femmes s’asseyent, et cela dure douze minutes trente-sept secondes. Élia a pris place devant la quatorzième table de la troisième rangée.

Bientôt, un mouvement joyeux de doigts fait vibrer le local B-251. Un sourire incommensurable déforme le visage d’Élia.

Le spectacle du Bon Samaritain

Il y avait Sarah, John, Janice, Jolene, Jojo. C’est moi qui avais acheté les billets pour tout le monde, nous attendions ce spectacle depuis des semaines. Nous avions, chacun de nous, consacré quelques milliers de dollars pour nous dénicher des tenues de soirée acceptables, car nous le savions, ou du moins, nous l’anticipions, le tout Saint-Tourlou serait là.

C’était une tournée mondiale du Bon Samaritain. Tournée mondiale, et un arrêt était prévu à Saint-Tourlou! Pas d’arrêt à Sainte-Loulou, ça se comprend, alors vous vous imaginez leur tête! La rumeur dit qu’ils ne l’ont pas avalé. Ils ne viendront pas. Tant pis pour eux, ils seront ridiculisés par contumace.

En tout cas, le spectacle valait le coup d’œil. Le Bon Samaritain a présenté quelques petits tours de magie, il avait des costumes originaux, vraiment, un carnaval qui valait le déplacement. Il a même chanté, il a raconté des histoires touchantes. Un homme de talent! Applaudissements, ovation, oui, une ovation de vingt minutes, et deux rappels.

Nous avons fait bonne figure, mais Janice était en furie, et je la comprends. La Marie à la Réjeanne avait la même robe! Pourtant, Janice avait spécifiquement demandé une exclusivité, elle avait même allongé quelques centaines de dollars pour se l’assurer. Cette boutique, si vous voulez savoir la suite, eh bien, nous n’irons plus. Pas plus, je parie, que la Marie à la Réjeanne. Et ses amis.

Globe-trotter

J’ai trouvé un revolver, je m’en suis servi pour asservir les serveurs du Grand Restaurant de la Côte Saint-Marc, ils m’ont tous échappé, sauf un, à qui j’ai planté le canon dans le dos, et nous avons couru, traversé la ville en fous, deux météores, nous avons atteint la frontière, vitesse maniaque, et sans nous arrêter, nous avons parcouru toutes les Amériques, nous avons trouvé le moyen de sauter d’un continent à l’autre, quand nous avons atteint l’Italie les choses se sont corsées, mais dès la France, j’ai respiré, mon serveur aussi, surtout lui je devrais dire, il commençait à en avoir marre de sillonner la planète sans plan, à l’aveuglette, mais en France, oh en France, il a bien cru que ça y était, il s’y voyait, un avenir, la gloire, la fortune, mais dans un petit village, je crois que c’était Maillebois, un paysan a lâché ses vaches dans le pré où nous nous étions réfugiés, c’était à l’ombre d’une vieille forge, j’ai bien cru que dans le chaos pastoral j’allais y perdre serveur et revolver, mais après un saut dans l’étang, après avoir marché sur d’énormes carpes, nous avons repris notre marathon international, et ce fut la Finlande, l’Islande, nous sommes tombés d’épuisement, et cela, même si je savais que nous avions encore pas mal de route devant nous, mais oh déception, oh destin, oh crétin, j’avais divagué jusqu’au point de départ, Grand Restaurant de la Côte Saint-Marc, je me suis secoué, on s’en doute, secoué et resecoué, mais le serveur a profité de ma confusion pour s’emparer du revolver, et sans hésité il a tiré, une balle dans l’épaule, une balle dans la main, une balle dans le bras, une balle dans la jambe, rien pour tuer un homme, il ne m’a pas tué, il vise comme un idiot, mais il lui reste encore deux balles, et je sais qu’il va tirer à nouveau, je le vois dans ses yeux, il veut en finir.

Un vendredi soir au club des vieux copains

TROZA: Maintenant que nous avons atteint le point où nos profits dépassent nos imaginations, nous pourrions nourrir nos fainéants.

GRUKL: S’ils veulent manger, qu’ils travaillent plus, mieux, autrement, passionnément.

MOROO: J’ai les genoux qui me font souffrir.

GRUKL: Vaudrait mieux acheter des îles.

TROZA: Nous en possédons déjà mille trois cent quarante-sept. N’est-ce pas suffisant? Je n’en verrai jamais qu’une dizaine, une douzaine tout au plus.

GRUKL: On peut toujours se tourner vers les pays. Il y en a toujours un bon paquet à vendre.

MOROO: Acheter plus de pays? Vous savez, les amis, j’ai mal à l’épaule. Depuis que je suis tombé à bicyclette.

TROZA: Mais Grukl, pourquoi ne pas nourrir nos fainéants? Un jour, ils se rendront compte. Ils nous pousseront dans les flots, du haut de cette falaise!

GRUKL: Ne crains rien, Troza! Ils danseront quand nous leur dirons de danser, ils marcheront quand nous leur dirons de marcher, et chaque samedi soir, ils se taperont sur la gueule, les uns les autres.

MOROO: Amen. Mais mon foie, oh mon foie! Vous connaissez un bon médecin? Vous pourriez au moins me plaindre! Oh oui! Me plaindre! J’ai tellement mal!

GRUKL: Il a raison, nous pourrions le plaindre, plutôt que de nous soucier des fainéants.

TROZA: Oh, ne te fâche pas. C’était juste une idée, comme ça, qui m’a traversé l’esprit. Plaignons Moroo, il a si mal!

La commande

JYP: Boss! Hey Boss! Je viens d’apprendre, de source sûre, preuves à l’appui, que le maire s’apprête à réduire le budget pour les immobilisations, ce qui aura comme conséquence de retarder la construction de la clinique médicale, ce qui aura comme conséquence de laisser les malades sur le trottoir pour quelques années de plus, ce qui aura comme conséquence d’entraver la circulation puisque que la croissance du nombre de malades entraîne un débordement dans la rue, ce qui aura comme conséquence d’énerver les conducteurs de grandes voitures noires et de petits bolides ultrarapides et super-étincelants, ce qui aura comme conséquence de les chasser du centre-ville, ce qui aura comme conséquence une réduction du chiffre d’affaires des commerces, ce qui aura comme conséquence une chute des recettes tirées de l’impôt sur le revenu des sociétés, ce qui aura comme conséquence une augmentation du déficit budgétaire, ce qui aura comme conséquence une subséquente réduction du budget d’immobilisation, ce qui aura comme conséquence un retard supplémentaire de la construction de la clinique médicale, ce qui aura comme conséquence de laisser…

BOSS: Ça va. J’ai compris.

JYP: Alors Boss! Alors? Ça vous intéresse Boss! J’écris un article là-dessus dans l’Hebdo du Plus-Beau-Village-du-Plus-Beau-Canton?

BOSS: Non. Monsieur Lepleupe m’a appelé ce matin. Lepleupe veut un article sur le chevreuil qui s’est embourbé dans la mare du vieux Corniaud.

JYP: Vraiment? On s’en balance, du chevreuil!

BOSS: Oui. Mais Lepleupe, lui, c’est ce qu’il veut. Et qui achète le journal?

JYP: Monsieur Lepleupe. Je sais. Mais on pourrait vendre le journal à sa voisine, non?

BOSS: Non. Elle est analphabète.

JYP: Et ceux qui ont acheté la ferme du bout du rang des Olives?

BOSS: Des rebelles. Ils sont autosuffisants. N’achètent pas d’extracteur de jus de pois vert, pas de stimulateur épistémologique, pas de carotte amphigourique. Même si on l’annonce dans l’Hebdo du Plus-Beau-Village-du-Plus-Beau-Canton. La publicité, mon cher Jyp, la publicité n’a aucun effet sur eux. Des rebelles, je t’assure.

JYP: Vous m’inquiétez. Pourtant, notre publicité, c’est la meilleure.

BOSS: La plus vraie.

JYP: La plus chère.

BOSS: La plus essentielle.

JYP: Notre pis, notre vie.

BOSS: Va. Au boulot. Le chevreuil dans la mare. Votre commande du jour.

JYP: Ce sera tout?

BOSS: Monsieur Lepleupe voudrait que vous lui apportiez son café à dix heures trente, plutôt qu’à dix heures quinze. Il a un rendez-vous. Et son croissant, apportez son croissant à onze heures.

JYP: C’est noté. Je reviendrai à midi trente-trois pour les commandes de l’après-midi. Dites-lui que le rôti de porc au basilic est particulièrement bon.

Notre collègue de Tonnemont

BOSSONONO: Pas parce que j’ai le nez tavelé, que je suis rancunier, que j’ai les joues effondrées, que je suis, en somme, une stalactite lézardée, putrescente et malodorante, que je ne peux pas m’exprimer.

TOUS: T’exprimer! La blague! On n’entend que toi, du matin au soir! T’exprimer? Rabâcher les mots que tu glanes à gauche, à droite, que tu malaxes et que tu nous craches au visage dès que tu mets le pied ici.

BOSSONONO: Censure! Vous êtes d’abominables censeurs! Je n’ai pas tout dit! Pas tout dit!

TOUS: Quoi d’autre? Quoi encore?

BOSSONONO: Moi! Moi! Moi! MOI! Vous vous imaginez tout savoir sur moi? Oh que non! Oh que non! Moi! Je peux vous parler de moi!

TOUS: Ta gueule.

BOSSONONO: Quoi! C’est pas une méthode! On ne me parle pas comme ça! Pas à moi moi moi. Pas parce que j’ai la paupière fripée et la cervelle mangée de soleil que vous pouvez vous permettre!

Conversation villageoise

J’ai percuté mon convillageois Serge sur la place Du Chêne, il a bondi de joie, j’ai voulu esquiver, m’inventer une urgence, mais comme je ne pense pas vite, il m’a harponné, m’a planté une aiguille dans la manche, qu’il a cousue à la sienne, alors je n’ai eu d’autre choix que de l’écouter, uni ainsi, manche à manche, il m’a raconté les péripétie de sa cadette, Aline, treize ans, partie sur sa bicyclette jusqu’à la Terre de feu, elle a rencontré des pillards, oh pas très loin, dès le départ en fait, en sortant du village, des gens du village voisin, vous savez, ces imbéciles qui cultivent des choux bleus, ils lui ont volé sa caméra, cela ne l’a pas arrêtée, elle a filé juqu’à la limite du pays, où à son tour elle a volé une caméra, et c’était une bien meilleure caméra que la sienne, ce qui lui a permis de poursuivre le voyage, États-Unis, gangsters, elle a même pédalé côte à côte avec un politicien, un démocrate de la Californie qui s’était perdu en Virginie, qui l’a d’abord pris pour une figurante des Walking Deads, ils ont sympathisé sur quelques dizaines de kilomètres, jusqu’à ce qu’une bande de voyous reconnaisse le politicien, le passent à tabac pendant qu’elle fuyait, parce qu’elle est très rapide, mais elle a failli y rester un peu plus loin, essoufflée, épuisée, quand elle s’est couchée sur le haut d’un fossé où, contre toute attente, un alligator a mordu son pédalier, mais vive, elle a sauvé sa machine et sa peau, et elle a traversé, très silencieusement, de vastes champs de marijuana, puis des champs de pavot gardés par des policiers qui lui ont lancé des clin d’oeil et des insultes, elle a eu chaud, mais elle avait tellement pédalé qu’elle pédalait bien vite, si vite qu’elle a atteint la jungle, où c’est plus difficile de s’y retrouver, surtout si l’on s’éloigne de la route, et quand elle a vu le désert, elle a cru qu’elle y gèlerait, mais un paysan, ou un touriste, ou un rastaquouère perdu, lui a remis une peau d’animal qui l’a préservée des éléments jusqu’à ce qu’elle atteigne la Terre de feu, où l’attendait Juan, qui lui a acheté sa bicyclette à un si bon prix qu’elle a pu se payer un billet d’avion pour Madrid, d’où elle s’est envoyée vers Pékin, d’où elle s’est envoyée vers la Mongolie, d’où elle vient tout juste d’envoyer une carte postale à mon convillageois Serge, qui me l’a montrée, oui c’est joli, oui les yourtes, oui bien joli, et là il m’a demandé ce qu’il y avait de neuf, il voulait que je lui raconte, alors je lui ai parlé de ma machine à laver que j’ai réparée, et à part ça rien, non, rien de neuf.

L’histoire

Gus entre dans la banque. Gus braque un revolver. Gus sort de la banque en courant. Gus a volé 10 040 dollars. Gus s’étonne de ne pas voir les flics. Gus ne s’étonne pas longtemps. Gus voit l’auto patrouille qui freine. Gus saute dans sa Honda Fit. Gus file dans une ruelle. Gus abandonne sa Honda Fit. Gus court dans l’ombre des hangars. Gus échappe aux flics. Gus passe la nuit sous un pont. Gus se réveille. Gus achète de nouveaux vêtements. Gus prend le bus pour le sud. Gus boit un café dans un café. Gus rencontre Annabelle. Gus veut épouser Annabelle. Annabelle quitte Gus. Annabelle s’exile en Patagonie. Annabelle est élue mairesse d’un village. Annabelle épouse Annabelle. Annabelle visite l’Antarctique. Annabelle écrit à la mairesse Annabelle. Annabelle est enlevée par un pirate. Annabelle tue le pirate. Annabelle dérive en mer. Annabelle maigrit. Annabelle aboutit chez Dave. Annabelle vole la voiture de Dave. Dave appelle les flics. Dave emprunte la voiture de son frère. Dave part pour un long périple. Dave parcourt plusieurs continents. Dave grimpe sur le mont Saint Clair. Dave s’assied au pied de la croix. Dave s’y endort. Dave ronfle. Dave est réveillé par Gus. Gus lui raconte son mariage avorté avec Annabelle. Gus et Dave parlent d’Annabelle. Annabelle n’est pas Annabelle.