L’histoire de Rita nous inspire et nous enrichit

Merci Rita de partager votre histoire. Histoire. Elle est tellement inspirante. Histoire. Pour nous tous, pour vous tous, pour les baleines et les dauphins, pour ma voisine absente et James disparu. Les humains entrepreneurs ne cessent de m’étonner. Histoire. Ils ouvrent des champs de blé, d’orge, de colza. Histoires infinies. Pour notre famille. Nos familles. Pour le monde.

Rita, c’est fabuleux. Histoire. Histoire. Histoire.

Maintenant, mes chers employés, attendez que les gens s’inscrivent. Offrez-leur un rabais, s’ils ne veulent pas verser le plein montant. Les portefeuilles frétillent, chatouillez-les, qu’ils pleurent de joie leurs jolis dollars dans notre bourse! Histoire. Histoire. Histoire.

Et surtout, remercions Rita.

Le sentier des corneilles

C’est un fil qui serpente entre les pins géants, un long chemin couvert d’épines dorées sur lesquelles il fait bon poser les pieds.

Je m’y suis engagé sans trop réfléchir, la tête ailleurs. Je crois que je pensais à toi, à toi ou à ma voisine. Je me souviens avoir aperçu les trois corneilles dès le départ, mais je n’y ai pas porté attention. Des corneilles, il y en a tant.

Quand la nuit est venue, je marchais toujours, et le lendemain matin aussi. Autour de moi, les arbres semblaient les mêmes, et les courbes dans ce chemin si doux, pareilles les unes aux autres.

Et les corneilles. Les trois corneilles qui s’envolaient à mon approche, qui s’envolaient et s’envolaient à nouveau. Elles n’étaient ni menaçantes ni ricanantes. J’avais l’impression qu’elles ne me voyaient pas, ou qu’elles m’ignoraient.

J’ai encore cette impression. Qu’elles s’entrecroisent devant moi, indifférentes à ma présence, à ma permanence dans cet entrelacs infini.

L’amour avec un grand R

Il lui a dit mon nom est Rémy, je suis né à Châteauguay mon père est, il possède, et aussi, et ma mère a, elle est, et sa famille, et j’ai étudié, cette année c’est, puis l’an prochain ce sera, je prévois d’ailleurs faire.

Elle lui a dit mon nom est Fanny, mes parents sont, et mes grands-parents, parce qu’ici, sur cette terre, domaine, cette voiture, oui, et cette maison de campagne, nous irons, je ne sais pas trop ce que je, peut-être ceci, je devrais, oui je sais.

JEAN-YVES: Ça, c’était il y a vingt-et-un ans, trois mois, deux semaines. Leur aîné manque à l’appel depuis hier. La rumeur dit qu’il a fui vers l’Amérique du Sud.

NATASHA: Bientôt, ils se sépareront pour de bon. Depuis le temps qu’il, et elle a tant, ils ont peut-être simplement oublié de, une formalité, des papiers, des signatures sur des formulaires.

Un boulon perdu, tout est perdu

Je n’ai pas trop le temps, aujourd’hui, de décrire ou redire ce que je voulais écrire. J’ai perdu un boulon. Un boulon essentiel. Trois millimètres de diamètre, cinq de long. Je dois passer la forêt au peigne fin. Très fin. De ces boulons, on n’en fabrique plus. Et sans lui, eh bien. C’est ainsi. Parfois ça tient à l’amour, parfois à la haine, parfois à l’audace, parfois à l’ambition. Et parfois, ça ne tient qu’à un boulon. Tout ce que j’ai édifié, ce beau bricolage, ne peut se maintenir sans ce boulon. Au premier coup de vent, à la première pluie, ce sera la catastrophe. L’écroulement d’un demi-siècle de travaux, d’ingénierie, de prémonitions. À cause d’un boulon qui s’est libéré sans que personne ne s’en rende compte. Un boulon!

Les troublants mystères d’une rencontre entre James et ma voisine

La chose la plus étonnante s’est produite ce matin, à 8:16. James, vous connaissez James, a rencontré ma voisine, vous connaissez ma voisine. Rencontrer comme dans une rencontre où deux personnes se rencontrent, vous connaissez ça, les rencontres.

Depuis 8:16 ce matin, James et ma voisine ne se sont pas quittés. Ils ont tous les deux oublié d’aller travailler, vous connaissez ça, il se sont enfermés dans la maison de ma voisine, où vit ma voisine, comme vous savez. Il est maintenant 23:19, et ils n’en sont toujours pas ressortis. Que font-ils? C’est pas de mes oignons, même s’ils se sont rencontrés par ma faute.

J’espère que je les reverrai, parce que chacun à sa façon m’était bien utile quand je me mettais à me raconter des histoires, comme vous savez.

J’hésite à me coucher, même si je travaille demain, comme vous savez, tôt, comme vous le savez aussi. Si je ne les revoyais plus jamais? Si quelque chose les avait aspirés? Devrais-je appeler les services médicaux, ou la police, ou peut-être les services secrets, qui sont responsables des enquêtes sur les disparitions mystérieuses, comme vous le savez.

00:14, je vais me coucher. Même si je ne dors pas, je serai en position. Si à 8:16 demain matin ils ne sont pas reparus, j’appelle les secours, je rapporte leur disparition. C’est la seule chose à faire, comme vous savez. Attendre 24 heures et appeler, la seule option.

Et je partirai aussitôt en voyage, congé spécial, j’irai loin, bien loin, comme un moins que rien. J’aurais trop peur, comme vous vous en doutez, de ce qu’ils découvriront à côté, chez la voisine.

Un homme patient

En mai 1979, Cyndi ne m’a rien dit. Cela m’a profondément marqué, et je n’ai jamais pu chasser le voile qui ce jour-là est tombé sur ma vie.

JAMES: Cyndi, c’était ta girlfriend?

Non, je ne lui ai jamais parlé, mais j’avais rêvé d’elle tout l’hiver. Quand elle chantait “Logical song” dans le corridor, je me dissolvais.

JAMES: 1979, tu ne crois pas que tu devrais en revenir?

Oui. C’est ce que je me disais la semaine dernière. Ça fait quand même plusieurs années que je ne sors pas, espérant qu’elle frappe à ma porte, qu’elle appelle. Je me suis dit, ça suffit, il est temps de se lancer, trouver un boulot, rencontrer des gens, vivre une vie! Une vie!

JAMES: Tu as 43 ans à rattraper. Tu devrais t’acheter une bagnole, partir en voyage, découvrir du paysage. Tu verras, la ville a pas mal changé. Et le pays. Et le monde.

Crois-tu que Cyndi chante toujours “Logical song”?

JAMES: Cyndi, elle photographie la faune. En Patagonie. Ou en Australie. Ou nulle part. Retraitée peut-être, en Provence. Ou dans une ferme à Dampierre-sur-Blévy.

C’est où ça? Je pourrais y aller. Juste pour la voir, pour voir si elle me verrait.

JAMES: C’est nulle part. Ça n’existe pas. Je disais ça comme ça. Je supputais.

Bon. Je vais demander à maman de m’acheter de nouveaux vêtements, et demain, je sors. Advienne que pourra! Je marcherai droit devant, au hasard. Je me ferai une vie.

On peut tout en tout pour tout avec tous

De l’extérieur, l’édifice ne paye pas de mine. C’est un ancien centre commercial, il a connu son heure de gloire dans les années 90 et 2000, mais depuis une dizaine d’années, il était abandonné, à vendre, à détruire, à oublier. Personne n’en voulait, qui aurait investi dans une ville où les habitants fuient par milliers année après année? Jusqu’à ce que la société Ducharme n’obtienne l’édifice pour une bouchée de pain. Rénovations mineures, un mois plus tard une affiche indiquait: OUVERT.

Qu’est-ce qui était ouvert, nous l’avons longtemps ignoré. Pourtant, il y avait de plus en plus de voitures dans le stationnement. Le jour, le soir, les week-ends. Nous avons bien tenté, quelques-uns d’entre nous, d’y entrer. Impossible. Pas sans invitation. Ceux qui habitent dans cette ville ont beaucoup de temps libre, aussi nous nous sommes mis à observer. Les élus qui pénétraient dans la bâtisse étaient tous de l’extérieur de la ville. Ils en ressortaient avec un petit sac en toile sur lequel était imprimée une silhouette d’oiseau en vol.

Je me suis renseigné, j’ai fait enquête. Pour obtenir une invitation, il faut s’abonner à un groupe qui existe essentiellement en ligne. “Ducharme Durable”. Tout en ligne est gratuit. Vidéos, photos, pensées quotidiennes, et des tonnes de visages souriants. De jolis visages souriants. Je me suis abonné, j’y suis entré, on m’a aspiré. On m’a d’abord vendu un livre électronique. Une sorte de condensé des pensées quotidiennes, quelques paragraphes de plus, beaucoup de photos. Tout ça dit que chacun d’entre nous peut tout. Tout. Finalement, après avoir acheté le livre, un t-shirt, une tasse, des stylos, on m’a invité à une retraite “d’éclosion”. Nous étions en quelque sorte, dans la logique de cette société, des jaunes d’œufs qui avaient besoin d’être couvés. Le centre commercial leur servait, justement, de géante couveuse.

Me voilà inscrit. Premier de notre ville à pénétrer à l’intérieur. Dès le seuil franchi, on exige dix mille dollars. J’ai emprunté l’argent de trois sources différentes. Dix mille, je me disais, c’est pas si mal si je peux tout à la sortie.

Ils ont transformé les anciennes boutiques en centres de consultation. Il doit y en avoir une cinquantaine. J’entre donc dans la première, où on me répète que je peux tout, qu’il suffit de vouloir. Je leur explique que je veux  être président. Le type à qui j’ai avoué mon rêve a coché rapidement une dizaine de cases sur son écran, et m’a gentiment prié de me rendre à la “station” numéro sept. C’était l’ancienne boutique de sous-vêtements. Une fois là, une jolie dame me redemande mon rêve, je répète que je veux être président, que je le veux vraiment vraiment. Vraiment. Elle hoche la tête, sort de sous un comptoir un petit sac de toile, un de ces sacs avec la silhouette d’oiseau que j’avais souvent vu sortir du centre commercial. Le sac était vide. Elle me donne une carte et me pousse dans le couloir. Sur la carte est inscrit “station treize”.

Je ne suis pas superstitieux. Station treize, une gamine, une sorte d’adolescente délurée ou de jeune adulte retardée, mâche un chewing-gum, me regarde en disant, “ouais, un autre président?”. Cette station est installée dans l’ancien restaurant indien. Je fais oui de la tête, ne sachant pas trop si elle m’interroge ou si elle constate. Après quelques minutes le nez plongé dans son écran, elle me dit, “à part président, je veux dire, à part ça, dans la vraie vie, qu’est-ce qui vous appelle?”. J’avoue que rien d’autre ne m’appelle, ne m’a jamais appelé, que c’est sans doute pourquoi je n’ai jamais travaillé. Elle fait “hum”, je fais “ha”, et plusieurs autres minutes s’écoulent. Quand elle relève les yeux sur moi, elle prend un air sévère. “Maintenant, revenons sur terre. Des candidats à la présidence, nous en avons cinquante-deux mille trois cent quarante-quatre. Cinquante-deux mille trois cent quarante-quatre pour un poste. Vous vous rendez compte? On peut tout, mais tout ne peut pas être tout puisque tous ne sont pas un et un n’est pas ce que tous veulent comme tout, vous me suivez? Peu importe. Choisissez autre chose. Quelque chose que vous pourrez atteindre dans cette vie.” Je suis abasourdi. Au fond, je comprends qu’elle a raison. Nous ne pouvons pas tous devenir président. Alors, je suggère “vice-président”, mais elle grogne, je dis “secrétaire d’État”, elle grommelle, après une dizaine de suggestions, je finis par laisser tomber, “maire”. Elle lève les yeux au ciel et jette un stylo dans mon sac.

Me voilà de retour dans le couloir. Des dizaines de personnes se croisent, leur petit sac à dessin d’oiseau à la main. J’en salue quelques-unes, mais aucune ne me répond. Entre jaunes d’oeuf, pas de solidarité.

Sur mon stylo, il y a inscrit “station vingt-deux”. Je m’y dirige, l’esprit léger, car le poste de maire, même s’il n’a pas le prestige du poste de président, c’est quand même quelque chose. Je vois la tête des copains quand ils se rendront compte!

Station vingt-deux, je reconnais tout de suite l’ancienne boutique de CD, j’y allais souvent lorsque j’étais étudiant. Un vieil homme bien mis, grisâtre, lis sur son écran ce qui, je le présume, est mon dossier. Après un bon vingt minutes, il lève les yeux sur moi. “Alors?”. Je lui réponds, “alors?”. Il me demande quel est mon nouveau rêve. “Maire”, je lui réponds, sans plus de détail. Je n’en ai aucun. Aucun détail. C’est un rêve trop neuf. “Je veux être maire depuis si peu.” Le vieil homme fronce des sourcils, lis encore pendant de longues minutes sur l’écran de son ordinateur. À la fin, avec un effort visiblement douloureux, il sourit. “Il y a trop de maires, choisissez autre chose”. Étonné, je veux protester, je lui explique que j’ai quand même abandonné le poste de président pour… Il ne veut rien entendre. “Nous pouvons tout, mais tout n’est pas l’entièreté de l’existence”, et autres phrases que je n’écoute pas. Je commence à penser à mon emprunt de dix-mille dollars. Comment le rembourser, si je ne peux pas même être maire. Je suggère directeur des finances, puis surintendant, puis simple conseiller, puis commis au service aux citoyens. Je me ramasse avec un nouveau rêve, réceptionniste à l’hôtel de ville. Au moins, je me console, j’aurai un salaire.

Le vieux grincheux secoue violemment la tête. Je crois qu’il en brisera toutes les attaches, tellement ça craque les os et la vieille chair. Il fourre un carnet de notes dans mon sac, en vitesse, et me pousse à l’extérieur.

Je connais le jeu. J’ouvre le carnet de notes, “station quarante-quatre”. J’approche de la fin. J’y cours, pour en finir au plus vite. Là, une sorte de grand-mère souriante, douce, prévenante, m’ouvre la porte de l’ancienne animalerie. Ici, pas d’ordinateur. Que des gestes doux, des sofas moelleux, des paroles rassurantes. Elle me pose des questions sur ma ville, sur mes parents, mes amis, elle comprend tout, elle aime tout, j’ai vraiment l’impression de retrouver, enfin, la chaleur humaine. Quand je lui parle de mon nouveau rêve, devenir réceptionniste à l’hôtel de ville, elle me dit d’oublier ça, que ce qui importe, c’est trouver la plénitude totale dans l’unicité de chaque seconde. Je ne suis pas trop certain de ce qu’elle baragouine, mais sa voix, ses caresses, devant tout ça, je ne peux que m’incliner. Je verse même quelques larmes, ému plus que je ne le veux. En me reconduisant à la porte, elle glisse un petit paquet de bonbons dans mon sac.

J’erre longtemps dans le couloir avant de regarder le paquet de bonbons. J’ai eu beau chercher, il n’y a aucune indication. Quelle est la prochaine station? Après avoir mangé tous les bonbons, je découvre, à l’intérieur du sac, un petit papier rose plié en quatre. D’un côté, c’est écrit “bonne chance”, et de l’autre, une heure, une date, une adresse.

Finalement, je quitte, à regret, l’ancien centre commercial. Le lendemain, je me présente à ce qui ressemble à un rendez-vous. C’est dans une bâtisse anonyme, au fond d’un corridor au troisième étage. Un fonctionnaire bien mis m’accueille comme si j’étais le président. “Bonjour monsieur. Monsieur veut-il, Monsieur désire-t-il, Monsieur, Monsieur, Monsieur.” Il m’explique qu’il est le bras droit du fondateur de Ducharme Durable, qu’il est chargé de m’annoncer que j’ai été sélectionné. Champagne, petits fours, on nous sert pendant que nous devisons de la pluie et du beau temps, je n’en crois pas mes yeux. Sélectionné! Après le champagne, il m’expose les détails, quelques détails insignifiants, mais n’est-ce pas Monsieur, il y a toujours, c’est ainsi, nous devons, et me voilà à signer un contrat sur du papier épais, du papier de qualité, on le voit. Maintenant, je serai “mentor senior” chez Ducharme Durable, j’aurai ma propre station au centre commercial, on m’installera dans l’ancienne quincaillerie. Je suis honoré, ses poignées de main, ses regards de confiance, il me vouvoie, je sens mes poumons gonfler. J’entrerai en fonction la semaine prochaine, après avoir versé une contribution conviviale de vingt mille dollars.

Faut pas croire

Ainsi va la vie. Elle saute dans un bus, elle s’accroche aux patins d’un hélicoptère, elle s’engouffre dans une mine profonde. Inaccessible. Moi qui ai cent ans, qui ai tout aimé, tout bu, tout détraqué et tout rafistolé, je vous le dis. Ainsi va la vie. N’en demandez pas plus, je n’en sais pas davantage. Par contre, je pourrais vous inventer un tas de petites histoires, des trucs scientifiques, avec quelques tableaux, de beaux néologismes serpentants, je pourrais vous inventer l’histoire du village, du pays, de l’univers si vous y tenez, je pourrais beaucoup, il n’y a qu’à demander! À cent ans, je ne risque rien. On ne m’enfermera pas, on ne me condamnera pas. Depuis le matin de mon anniversaire, on me pardonne tout. Avec un sourire entendu. Alors accrochez-vous, je ne fais que commencer, puisque je suis parti pour un deuxième siècle! Et s’il vous prend la fantaisie de croire ce que je raconterai, de grâce gardez-le pour vous.

Une grippe galapagense

Tous les jours, elle recevait des nouvelles d’un drôle de type qui vivait à l’étranger, du moins à son étranger à elle, si on peut dire. Elle recevait ces nouvelles, elle les lisait, elle cherchait parfois à comprendre, pas toujours. Mais ce jour-là, ça dépassait les bornes. Il parlait de poissons, de crève-la-faim, de wapitis. Comment s’y retrouver, qu’y comprendre? Depuis des années, elle s’imaginait que le type était un beau jeune homme, vaguement poète, en tout cas, plus sensible aux beautés qui dansaient dans ses yeux à elle que tous ces villageois bourrus qui sifflaient sur son passage lorsqu’elle descendait à la boulangerie pour y acheter ses croissants. Illusion! C’est un gros poltron. Ventre déformé par la bière, les frites et le camembert. Et laid. À lire sa dernière nouvelle, elle en a attrapé un rhume hawaïen. Si elle avait su à qui elle a affaire, elle aurait attrapé une grippe galapagense. S’en serait suivi une pandémie.