La vie, quelle affaire

VON JON: Chaque fois qu’il est question de la vie, les gens s’énervent, tremblent de tous leurs membres, se redressent, et n’écoutent plus, n’y parviennent plus parce que ça monte de leurs entrailles ce vacarme, oh, un vacarme pas joli, une cacophonie effrayante qu’ils ne parviennent pas à apprivoiser.

LE CHAT: Je ne sais que miauler. Feuler. Ronronner.

VON JON: C’est déjà pas mal. Pas mal mieux que le voisin de ma voisine, celui qui vit sur la rue d’à côté, vous savez, là où il y a un vieux chêne dont ils ont coupé deux branches le mois dernier.

LE CHAT: Ceci ou cela.

VON JON: C’est la vie. Il y a des mots comme ça, ils font mouche à tous coups.

Une main contre soi

Tout a changé lorsque ma main droite s’est mise à me gifler à tout propos. Un mot familier, une gifle. Un juron, dix gifles. Ma vie est devenue impossible.

Je ne parle plus depuis des semaines. J’écris quelques petites nouvelles débiles, chaque matin avant de me brosser les dents. Pour l’instant, pas de gifle pour les mots écrits. Ouf. Sauf que je prends de grands risques. Mon mutisme paraîtra bientôt suspect, et l’attention se portera, comment en serait-il autrement, sur l’écriture. Alors j’écoperai.

Car si ça lisait ce que j’écris, cette satanée main me giflerait à m’en faire crever. M’étranglerait peut-être.

Piqûres de guêpes et médias sociaux

Je me suis fait piquer par cinq guêpes cet après-midi à Trois-Rivières, à cause des médias sociaux.

Pas possible!

Si. Tu vois, plus personne ne marche sur le sentier où le drame a frappé.

Alors?

Les gens ne s’y promènent plus, parce que la personne qui les entretenait, eh bien, elle ne les entretient plus.

Elle est morte?

Non pas. Cette personne, c’est un homme. Il ne marche plus depuis qu’il s’est brisé les jambes.

Dans le sentier?

Pas du tout. Il s’est brisé les jambes parce qu’il a tenté de sauter du toit de sa maison.

Mais pourquoi?

Ah ça! Complètement ridicule. Il avait vu une courte vidéo sur TikTok, un type qui sautait du toit d’un immeuble. J’ai vu la vidéo, le type, c’est un athlète, souple, puissant, il saute, mais il amortit le choc en roulant.

Pourquoi publier une vidéo comme ça?

Pour la popularité que ça apporte et qui, parfois, finit par rapporter.

Comment ça peut rapporter?

Les commandites. Quand des centaines de milliers de personnes aiment tes vidéos, tu deviens une passerelle vers la clientèle.

Donc les médias sociaux…

Tu vois? Les médias sociaux, ça entraîne des piqûres de guêpes. À tous coups.

Si je ne revenais pas

Demain, je pars pour Londres. Je t’écrirai, je ne t’oublierai pas.

Si j’en trouve, oui, je t’en enverrai par la poste. Des papillons.

Et des cigales. Des cafards.

Ont-ils des cafards à Londres?

Si jamais je ne parvenais pas à revenir de Londres, tu raconteras à Charlène que je suis retourné en Patagonie. Ou en Océanie. Ou tu inventeras comme il te plaira.

Et si je reviens, eh bien, je serai de retour.

L’esprit d’un aigle

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je m’envolerais jusqu’à Paris

Si j’avais une trottinette avec des roues, je filerais jusqu’à Québec

Si j’avais dix dollars, j’achèterais des fleurs

Mais je ne suis que.

Je suis.

Ça, je ne le sais pas. Il y a quelques éternités, je me suis perdu de vue. Où ça commence, moi?

J’ai le pressentiment d’être une chouette. Ou un abat-jour.

Ma voisine a écrit un livre là-dessus. C’est ennuyant, elle invente page après page, elle délire, et j’ai beau plier les feuilles en quatre, je n’y trouve aucun sens. Pourtant, elle m’assure qu’elle raconte mon histoire. Comment pourrait-elle savoir? Hein?

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je ne serais pas un abat-jour.

Il y avait une fois un homme

LUI: Il y avait une fois un homme, il ne portait jamais de perruque.

TOUS: Il buvait du cidre, il buvait du rhum, il voyageait sur le dos d’un escargot.

LUI: Il courait plus vite que le vent, il chantait quand les enfants pleuraient.

TOUS: Il buvait du cidre, il buvait du rhum, il voyageait sur le pont d’un cargo.

LUI: Il y avait une fois un homme, qui avait perdu sa montre. Il perdait du temps, il perdait le temps, il n’avait de temps que pour courir les routes, les mers, les montagnes.

TOUS: Oh oh oh, c’était pas toi, non non non, tu t’enfonçais, oui oui oui, il y avait un homme.

ROSIE: Il était une fois, un livre d’images, et mes chers illettrés, vous inventez, vous imaginez.

Échanges entre amis

HET: Dis-moi, qu’est-ce qui s’est passé exactement?

KOY: Oh, c’est compliqué. Tu ne comprendrais pas.

HET: Pas ça!

KOY: T’énerve pas.

HET: Je déteste quand on me parle sur ce ton. Tu me prends pour un imbécile.

KOY: D’accord, je te raconte. Mais ne me demande pas ensuite quel sens tout ça a, parce que ça n’a aucun sens. Aucun.

HET: C’est bon, vas-y.

KOY: Nous étions trois, Traf, Gret, et moi. Nous dansions. Je veux dire, tantôt je dansais avec Gret, tantôt avec Traf, et tantôt Traf et Gret dansaient ensemble. Danser, s’embrasser. C’est devenu très vite très mêlé. Alors Gret a eu l’idée de pousser l’expérience plus loin. Changer de partenaire, c’est bien, mais c’est limité. Nous avons commencé à changer de membres. D’abord les bras. Gret a pris mes bras, j’ai pris ceux de Traf, qui a pris ceux de Gret. Puis nous avons varié les paires. J’avais un bras de Gret, un de Traf, et la même idée pour Gret et Traf. Puis les jambes. Nous avons eu une jambe plus courte que l’autre, deux jambes droites, deux gauches, et puis tout y est passé. Le tronc, les épaules, le cou, et même la tête. À ce point, nous avons aussi changé de noms. Je suis devenu Gret, puis moi à nouveau, puis Gret encore, puis Traf, puis moi, puis Traf. Quand nous nous sommes réveillés, nous étions un peu confus. Surtout que Traf n’était plus là. J’avais encore un de ses bras, une de ses jambes, et Gret avait un de ses bras et son cou. Nous l’avons appelé, texté, mais rien à faire, pas de Traf. Nous avons attendu, attendu tout le jour. Toujours pas de nouvelles. Le soir venu, nous avons appris à la radio qu’il était mort. Tué par un chauffard, ivre. La police évoquait des faits étonnants, sans donner de détails. Alors voilà, nous sommes ce que nous sommes, jusqu’à ce que nous échangions pour mieux. Mais dans l’état où nous voilà, personne ne voudra échanger! C’est ainsi. Tu boiras un autre café?

HET: Oui, mais ne me joue pas de mauvais tours!

KOY: T’es trop grand, beaucoup trop grand.

Une bien bonne histoire

JI: Tu sais, il y a des trucs impossibles. Tout simplement, impossible.

IO: Rien n’est impossible. Si tu veux, tu peux.

JI: Je connais le slogan. Mon frère vend des t-shirts avec le slogan imprimé. En noir sur blanc, bleu sur jaune, vert sur jaune, rouge sur blanc, rouge sur bleu, rouge sur noir. Ça marche. Il se fait du fric, tu ne t’imagines pas! Incroyable le nombre de losers qui portent le t-shirt. Tant mieux pour mon frère.

IO: Je sais. C’est pathétique. Moi, je te parle d’un truc vrai. Pas d’un slogan.

JI: Ok. Je veux marcher sur l’eau.

IO: Pas de problème. Quand veux-tu marcher sur l’eau?

JI: Demain, mercredi, à quatorze heures trente-deux.

IO: Trente-deux?
JI: Précisément.

IO: D’accord. Voici.

JI: Pardon?

IO: Ce mercredi 23 août 2022 à quatorze heures trente-deux, Ji pose un premier pied sur la surface du lac, puis un second, et un autre. Il avance, ainsi, lentement, mais avec une assurance qui l’étonne lui-même. Ji marche sur l’eau, une chose qu’il croyait impossible la veille.

JI: Ce ne sont que des mots.

IO: Non. C’est dit, c’est écrit, c’est raconté. Donc ça existe.

JI: Ça existe! Elle est bonne celle-là!

IO: Oui. C’est vrai, elle est bonne.

Quand les vacances sont terminées

JO: Les absurdités que tu inventes sont moins absurdes que les absurdités qu’on nous impose.

HA: Impose?

JO: Qui sont là. Il y a le code de conduite royal et admirable, et il y a la conduite. Rien à voir. Et pire que ce que tu inventes, mon cher Ha.

HA: Ah?

JO: Tristes révoltantes scandaleuses oppressantes humiliantes déshumanisantes. Et mortelles.

HA: Mortelles?

JO: On en reparlera. Terminé les vacances. Nous penserons à nouveau dans un an. Au revoir!

HA: À l’an prochain!

Gare aux éviers

Si je n’étais pas tombé dans l’évier, mon avenir aurait peut-être été plus clair, j’aurais peut-être enfin trouvé un sens à ma vie. Il fallait que ça m’arrive! Qui tombe dans un évier? Qui disparaît dans la canalisation?

Ils m’ont extirpé, in extremis, juste avant la jonction avec l’égout collecteur. Ceux qui m’ont sorti de là n’arrêtaient pas de demander “comment est-ce possible, comment est-ce possible”. Ils savaient bien que j’étais incapable de leur répondre. Moi aussi, je me la posais, cette question. Franchement.

Je puais. On m’a retiré mes vêtements, on m’a poussé sous une douche, on m’a enfermé dans une cellule. Une cellule! On enferme donc les gens qui tombent dans un évier?

J’ai protesté, réclamé, menacé. Personne n’écoutait, j’ai dû patienter deux ou trois jours. Mon cas n’était pas clair, m’a expliqué le geôlier. Je veux bien, mais quelle loi avais-je enfreinte? Ça, ils étaient bien embarrassés de le préciser.

Enfin, un fonctionnaire m’a reçu dans son bureau. Air sévère, costume bon marché, cheveux mal coiffés. Il n’a rien dit, absolument rien. M’a simplement tendu un os, que je n’ai pas eu le choix de prendre. On me le tend, je le prends. Que faire avec? J’étais libre.

Je me suis éloigné avec mon os, et j’ai erré. Où aller? Qui voir? Pas question de retourner à la maison, ma femme, me enfants, sont-ils dans le coup? Vaut mieux dormir dans le parc, réfléchir au clair de lune, soupeser mes options.

La prochaine fois, c’est ce que je dois craindre, je le comprends, on pourrait bien ne pas m’extirper à temps des canalisations. Quelle fin triste ça ferait.

Bonne nuit, donc. Les étoiles sont belles. Il y a en a une qui file. Oh non, c’est un satellite. Seulement un satellite.