Comment pouvais-tu espérer que j’assiste à ton départ avec calme et résignation, après tout ce que tu m’as laissé espérer jusqu’à la dernière minute, jusqu’à cette heure fatidique où tu as brisé l’équilibre qui maintenait ce rocher sur le faîte de la falaise. Je sombre avec lui et tu exiges mon aide pour faciliter cette ablation alors que dans peu je me fracasserai le crâne sur ces pierres qui m’attendent avec une indifférence révoltante. Quelques minutes seulement, et les vagues de cet océan ennemi m’auront effacé, englouti dans le néant où ta folie me projette. Car c’est bien cela, la folie, il n’y a rien d’autre, parce que malgré un effort sincère je ne distingue rien qui s’apparente à un différend, rien derrière, rien entre nous, à ton propre aveu il n’y a rien devant, que du vide partout autour de toi et bientôt tu ne verras plus en moi à quel point tu existes, je ne verrai plus en toi que j’avais enfin réussi à exister, après cette longue route aride. Saperlipopette, tu me défrises les rouflaquettes, ton délire me met sur la sellette, vraiment, t’as vu ma margoulette? Tu me déchiquettes! J’erre dans le village, et à toutes les fenêtres je sens les yeux exorbités des commères qui se repaissent de mon désarroi, elles projettent leurs fils d’araignées venimeuses qui se collent à ma peau, qui me lacèrent les mains, les bras, les joues et le front, elles m’emprisonnent dans leurs vieilles toiles, gueules ouvertes, bavant de désir à la vue de ma détresse. Et je fuis, je cours loin de ces fenêtres maudites qui m’absorberaient pour me faire marcher au pas des malheureux, des hordes insensibles qui détestent les êtres de notre sorte. Mais j’ai beau m’éloigner, accumuler les kilomètres, je ne parviens pas à me libérer, à respirer librement. Tu surgis à tout moment. Tu te glisses entre les bouleaux, tu te pends à leurs branches pour me narguer, pour me torturer avec ta nouvelle cruauté, cette tyrannie qui de nulle part a coulé sur toi, a pénétré par chacun des pores de ta peau pour atteindre ton âme et ton cœur. Les vergerettes me lancent tes couteaux, les rosiers sauvages m’étranglent de tes mains impitoyables. Je suis une loque, ma substance s’égoutte avec l’eau de pluie, j’ai beau implorer ces cieux que nous avons connus, j’ai beau prier pour que cet air que nous avons goûté ensemble circule à nouveau en toi, t’oxygène la tête et le corps et te ramène aux jours paisibles. Où suis-je? Mon crâne a-t-il déjà volé en mille éclats, mon esprit vagabonde-t-il seul sur une route sans fin, une route qui serpente dans ce qui ressemble à une campagne, mais où je ne distingue plus une seule habitation, rien à l’horizon et pourtant mon regard porte loin, beaucoup plus loin qu’il n’a jamais porté, et je sais que je devrai marcher des heures, des jours sans doute pour apercevoir un nouvel horizon, s’il en est un, car comment savoir, comment déterminer si au bout de ce grand vide se dresse un autre grand vide, une autre route infinie où je n’aurais rien à faire que marcher, cheminer avec ce fort sentiment de rester immobile. Peut-être que mes pas m’enfoncent plutôt que de me porter plus loin? J’ai peur, tellement peur. Je voudrais revenir sur mes pas, revenir vers toi si revenir était possible, si derrière comme devant il n’y avait pas ce même horizon infiniment vide. Tu n’es plus là et pourtant tout ici vit de toi, ta vie me torture par tout ce qui existe encore sous ce faux soleil. Saperlipopette, Pépette, tu vois dans quel état tu me mets? Cesse donc tes manières, mange ce pâté, même si ce n’est pas la marque habituelle. Tu es une chatte capricieuse. Reviens ici, je te donnerai du lait, même si je ne devrais pas. Mais reviens donc!
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Quel bonheur!
Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.
Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.
Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.
- Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.
Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.
Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.
Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.
- Oui?
- Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
- Je vous offre un café?
- Merci, je, oui, il, je.
- Taisez-vous. Entrez.
Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.
Michel Michel est l’auteur de Dila
