Bon débarras

Il est entré, a cherché le bourbon, a bu, a roté, a tabassé le chien, a brûlé un livre, a crié, a dormi, est parti, et on ne l’a plus jamais revu. Depuis, nous avons ouvert les fenêtres, et parfois, nous accueillons des visiteurs. Certains nous ont raconté qu’il est entré ailleurs, a bu, tabassé, brûlé, crié, dormi. Il l’a fait plus d’une fois, dans chaque ville d’ici à la côte. Puis, le pied lui a manqué. C’était une falaise, il est tombé, s’est fracassé le crâne. C’est du moins ce qu’on nous a raconté. Il écrivait des poèmes, mais on ne les a jamais retrouvés.

Il y a toujours le néant

Je débordais de chocolat, aussi j’ai appelé mon ami qui vit sur l’île Éliza pour lui emprunter une solution structurelle à mes ennuis bureaucratiques, mais il avait quitté son île en chaloupe pour pêcher d’énormes brochets qui ont presque décimé toute la population de rats, y compris les rats sacrés, ce qui m’a terrassé, parce que soudainement, je me découvrais dépossédé et inutile, complètement vidé de ma substance, et quoique la discussion avec la femme de mon ami s’est étirée sur quelques jours, trois pour être précis, trois jours, sept heures, trente-cinq minutes, douze secondes, il n’en est sorti qu’une vague approximation des fondements de l’organisation intellectuelle de mon ami pêcheur de brochet.

Alors j’ai cessé d’y penser, et je me suis réfugié dans un silence obtus.

Celui en qui on a confiance

Car voilà que je n’étais plus seulement un étranger au milieu d’une nouvelle société, je devenais étranger à moi-même. Est-ce que je jouais? Était-ce un mensonge? Pas question de me laisser piéger dans cette spirale sibylline. Quelqu’un en qui on peut avoir confiance, ce qu’elle a dit, oui, je suis une personne en qui on peut avoir confiance, et c’est pourquoi… Qu’est-ce que ce charabia? Et avant, avant elle, étais-je une personne en qui on avait confiance? Est-ce que Sébastien avait confiance en moi après l’histoire du sapin? Ces mots d’une fille énigmatique, de cette Florence surgie du néant. Confiance? Au moment où j’allais lui tâter la main, l’inviter chez moi, elle me gardait à distance, moi qui me figurais que nous aplanissions les murs, que nous courions l’un vers l’autre, voilà que j’étais quelqu’un qui pouvait tranquillement déambuler sur la rue et se dire, moi, ce qui me caractérise, c’est que je suis quelqu’un en qui on peut avoir confiance. Je m’en balançais, sauf que partir était au-dessus de mes forces. J’aurais dû lui demander d’élaborer, mais pourquoi, pourquoi, j’aurais dû douter un peu, au moins m’étonner plutôt que d’avaler, comme si cela allait de soi, comme si je décodais, comme si cela était aussi évident que dire tu as deux bras, mais comment recevoir de ces phrases aussi obscures que si elles étaient prononcées dans une autre langue, qui signifiaient peut-être quelque chose comme tu es un panier convenable dans lequel je peux empiler à volonté ma salade, ou plutôt, quelque chose de mieux qu’un panier, un plat creux en acier inoxydable, parfaitement étanche, froid, un déversoir commode et libre. Non merci. Pourquoi suis-je resté?

Stacy

Stacy est née de parents hippies installés à Eugene en Oregon morts dans un accident de voiture lorsqu’elle avait un an ce qui lui a fait embrasser pour la première fois sa grand-mère maternelle morte lorsqu’elle avait quatorze ans sauf que sans autre parent elle s’est retrouvée sur le calvaire des foyers d’accueil jusqu’à sa majorité et à vingt ans avait déjà eu plusieurs amants plusieurs amantes avait exploré les États-Unis deux fois du nord au sud d’ouest en est et malgré le manque de ressources a complété des études qui lui ont permis d’obtenir un diplôme en administration pour ensuite travailler à Cleveland et quand la compagnie a déménagé ses pénates en Thaïlande on lui a offert un salaire quarante pour cent plus élevé au musée de New Bowland où elle a entretenu une relation secrète avec la fille de son patron qu’elle a laissée pour Stanley qui l’a mise enceinte malgré ses précautions mais avant qu’elle ne s’en rende compte il avait disparu entamé un long périple international et à son retour Florence était née Stanley s’est réjoui Stacy a consenti à vivre avec lui sauf qu’elle s’est à nouveau retrouvée enceinte dix ans plus tard mais elle a failli mourir à la naissance de James dont elle ne voulait pas si bien qu’elle a souhaité l’offrir en adoption mais Stanley a insisté il saurait s’occuper du môme elle a cédé elle l’a toujours regretté n’a jamais bercé James s’est peu à peu détournée de Florence et de Stanley ses escapades ont repris a revu la fille de son ex-patron cela a duré six ans quand Stacy est à la maison c’est que ça ne va pas comme en ce moment elle est d’humeur massacrante fume cigarette sur cigarette fait les cents pas dans le jardin son téléphone scotché à la tempe sa main gauche nerveuse hache la nuit de coups excédés la voix d’un homme qui refuse de la revoir.

Laurent et Florence au café

Donc, donc, donc, dès qu’il aura ouvert la porte de verre, ou est-ce Florence qui l’a fait, il s’est retrouvé dans cette salle, longue et mince comme un wagon-restaurant, avec deux séries de tables de part et d’autre d’une allée centrale qui mène jusqu’au comptoir, installé au fond. Trois mètres du sol au plafond, quatre mètres entre les deux murs latéraux, onze mètres de la porte au mur derrière le comptoir. Un espace de cent trente-deux mètres cubes aux couleurs chaudes, couleurs de sable, de terre, murs crème, carreaux au sol crème, boiseries d’acajou, boiseries de sapin. Un corridor, ni plus ni moins, qui mène au comptoir et à son encadrement. Là, l’accumulation d’éléments décoratifs laisse perplexe. Cet encadrement divise la salle en deux. Les tables accaparent les trois quart de l’espace, et le comptoir, derrière l’encadrement, le quart du fond. L’encadrement est composé d’une poutre reposant sur deux piliers encastrés dans les murs de droite et de gauche. Cette poutre et ces piliers sont recouverts de fines plaques d’acajou, ou de bois teint aux couleurs d’acajou, et forment un cadre devant le comptoir. Étonnamment, on a ajouté aux angles supérieurs formés par les piliers et la poutre, des jambes de force sculptés mécaniquement, pleins, larges, qui semblent d’autant plus imposants et larges que la pièce-corridor est mince. Deux volutes terminent chaque extrémité du jambage, ce qui confère à l’ensemble un air pompeux. Mais ce n’est pas tout. De chaque côté de la pièce, collés aux piliers, se dressent deux demi murs à caissons qui s’avancent de soixante-quinze centimètres, avec leurs quatre rangées de trois petits carrés. Déjà, on le voit, le décor se charge, on flaire la volonté d’en imposer, d’exposer de la boiserie. Sans doute éperonné par un enthousiasme délié, le patron a ajouté deux énormes lampes aux extrémités des demi-murs. Et pas n’importe quelles lampes! Larges colonnes d’un mètre de haut, tore à la base, baguées d’astragales aux quatre cinquième, chapiteaux à volutes au sommet, sur lesquels reposent deux boules de lumière. Un étranger, comme Laurent, peut se demander où conduit un châssis pareil! Ou peut-être pas. Peut-être ne distingue-t-on pas cette poutre, ces jambes de force, ces lampes, simplement parce que derrière se déchaîne une autre avalanche de boiseries qui, vues de loin, se confondent un en seul méli-mélo indistinct, aux formes vagues, un bric-à-brac d’antiquaire dans une boutique exigüe.

Les matraques

LÉO: Là-bas, nous battons les enfants. Pédagogiquement, avec nos matraques.

GUS: Des matraques de flics?

LÉO: Non. Des matraques spirituelles.

GUS: Du vent?

LÉO: De vrais matraques.Toutes les matraques sont façonnées dans un tibia de bœuf. C’est un travail délicat, et long. J’ai séjourné trois jours à la campagne, chez l’éleveur, à humer le bœuf dont je cueillerais le tibia. On ne choisit pas le tibia à la légère, sur l’étal du boucher. Le caractère de la bête doit correspondre à son propre caractère, une profonde connexion entre le bœuf et soi-même est cruciale. La découverte du bœuf absolu peut survenir en dix minutes, mais aussi, après six mois, un an, deux ans de longs voyages dans les campagnes du pays. Une fois la bête choisie, je l’ai accompagnée jusqu’à la fin. Je la caressais de mes deux mains lorsqu’elle est morte. Je l’ai ensuite suivie chez l’équarrisseur, qui m’a remis le jarret droit, puisque je suis droitier. Je me suis confiné chez moi pendant trois jours, comme cela est prescrit, et j’ai fait mijoter le jarret, que j’ai mangé en entier. J’ai ensuite mangé la moelle, et j’ai mis le tibia à sécher, le temps qu’il fallait, je l’ai sculpté, principalement avec une meuleuse de précision et une ponceuse, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement adapté à ma main. Voilà. J’avais enfin ma matraque.

GUS: Vous êtes fous! Je préfère philosopher sous les ponts.

Tout ce que ça prend pour avoir une belle histoire

Le drame, dans cette histoire, est total. Les pleureuses littéraires ont littéralement pleuré, il y avait des petits fours, des seaux de psychologie, et une fin dont on se souviendra jusqu’à l’apéro. Pourtant, c’était une histoire aussi vraie que la vérité, une de ces histoires où la victime, un moustique gelé, n’a pas même eu le temps de chanter son désespoir. Il meurt lamentablement sous les coups d’un horrible bourreau de sept ans. Dans l’histoire, il y avait aussi des champs de tournesol et des voitures anciennes. Ma voisine et moi, et quelques-uns de nos voisins aussi, sommes apparus à la fin du chapitre trois, au chapitre cinq, au milieu, et au tout début du chapitre neuf. Nous avons adoré faire partie de l’histoire, et nous sommes, tous, disposés à recommencer.