Sortir sans se laver

YOK: J’ai rencontré deux bêtes à cornes, qui m’ont tiré du néant. Me voilà donc, deux pieds sur terre, prêt à faire comme vous, mes chers.

HOK: Vous avez des cornes, vous êtes affreux, vous puez.

YOK: J’ai tout ce qu’il faut, à ce que je vois, pour faire fortune. Appelez mon chauffeur, sonnez mon secrétaire, chassez ces intrus.

HOK: Le moment est bien mal choisi, c’est la résolution.

YOK: Résolument, ils insistent pour obtenir une compensation. Les révolutions de la planète n’y changeront rien, on a beau sortir du néant, on n’y retourne pas vivant.

HOK: Votre vie s’accélère, monsieur, vous vieillissez à vue d’oeil. Pourquoi ne pas prendre du repos, plutôt que de sortir.

YOK: Mon chauffeur est là?

HOK: Il vous attend, monsieur, mais votre secrétaire me signale que vous avez gagné quarante-deux ans, trois mois, une semaine, deux jours, dix-sept heures, trente-deux secondes, depuis tout à l’heure. Avez-vous rédigé un testament?

YOK: Moi qui voulait faire fortune. À quoi bon affronter ces macréants, et risquer ma peau, qui je l’avoue, me pèse soudainement.

HOK: Vous puez toujours, monsieur. Si au moins, pendant que nous attendions, vous vous étiez lavé. Voilà mon cercueil, il me l’ont enfin livré. Il n’est pas misérable, j’adore son authenticité.

YOK: Quoiqu’il en soit, je sors!

Peine perdue

T’as beau t’appeler Sévyvava, t’es pas mieux que Mounette, surtout depuis que Mounette la chatte se décompose dans l’allée, écrasée, écrabouillée par les enfants qui s’ennuient, tu sais, des Sévyvava, il y en a des millions, ils te ressemblent tous, une tête, deux bras, tu veux tous les détails, alors t’as beau t’appeler Sévyvava, tu ne vas nulle part, tu m’écoutes, écoute-moi, je t’indiquerai la sortie, tu la cherches, la sortie, tu devrais, car dehors il y a de l’air, beaucoup d’air et d’étranges étêtés qui le pompent, tu crois que je te mens, ton sourire me le dit, c’est ce qu’il me lance au visage, pauvre Sévyvava, je ne raconte que ce que j’ai vu, tu me perds, je ne te traînerai tout de même pas par la main, si tu n’en veux pas, à ta guise, reste là, moi j’en ai marre, adieu, oui, adieu Sévyvava.

Où sont les miens?

C’est un bien triste sort, un sort tribal à ce que j’ai bien vite compris, compris dès que j’ai mis le pied dans ce petit village à la pointe du lac, comment l’appellent-ils, ils sont charmants ces barbares, nous avions à peine pénétré à l’intérieur des palissades, passé l’église et la brasserie, que je l’ai vu, le pêcheur chauve qui roulait des joints avec ses orteils, j’ai souri, ai voulu le montrer aux autres, mais les autres, je les avais perdus, oui, dis-je, perdus comme on perd une pièce de monnaie, où sont-ils, on ne disparaît pas ainsi, le chauve avait disparu, et des voitures de course me tournaient autour, au secours, où sont les miens, ceux que j’ai perdus, j’ai voulu sortir, fuir loin de ce bled, mais je n’ai jamais retrouvé la porte, palissades, palissades, les villageois se moquaient de moi, me poussaient comme un ballon, il y avait une kermesse et je l’ai vu à leurs yeux, à leurs couteaux, ils m’embrocheront, ils me passeront au BBQ, sauce cajun, mais où sont les miens, ils pourraient m’aider, nous pourrions leur faire face, m’ont ils abandonnés ou ont-ils péri?

Les misérables lueurs

Au clair du lampadaire, ils ont organisé un bel assassinat, un type courbé, costaud, grand poignard, coups répétés dans le vendre d’un géant mollasse, du sang gicle dans les rayons du lampadaire, des gouttes en suspension, des milliers de lueurs au pied du lampadaire, photos, photos, photos, photos, photos, chaque goutte captée, chaque élan immortalisé, l’excitation à son comble, milliers de photos, millions de photos, jusqu’à ce que le souffle se coupe, jusqu’à l’immobilité compète, retour de l’ennui, millions de photos dans le néant, et quand le jour s’élève et que s’éteint le lampadaire, l’essentiel s’est dissipé, et s’éparpillent les photos, elles s’emmêlent à d’autres photos et le jour passe, le jour s’écoule jusqu’à la nuit, jusqu’à ce que le lampadaire s’allume.

Des fleurs insensées

Dans mon jardin il y a des fleurs de papier, il y a le père de ma patrie, il y a l’impatience des impolis et toutes les promesses profondément pétries par des penseurs manchots.

Subrepticement, c’est faux. Je n’ai pas de jardin, on le sait, ça se voit, je me suis égaré chez la voisine, j’ai cru pendant quelques années que j’étais chez moi, mais je m’amenuise.

C’est la vie, c’est la vie, mon ami, c’est la vie de ce siècle, nous la vivons comme des fleurs de papier.

Du fond de son jardin, je l’entends, l’entendez-vous, ma voisine crie que ça n’a pas de sens, pas plus de sens que les autres mots, pas de sens du tout, et même si elle vient tout juste de botter le derrière, elle m’invite à revenir boire chez elle, elle me demande de peindre son portrait, je ne pourrai pas, les pinceaux m’intimident, je préférerais m’allonger sur la terrasse.

Ma voisine a besoin de sucre, elle a besoin de café, j’irai faire ses courses, j’irai même si je ne vois pas pourquoi, je l’oublierai peut-être en chemin, je la laisserai à ses fleurs de papier, à ses histoires qui m’étourdissent, je ne lui écrirai pas, lui écrire, non, si je pars ce sera pour partir.

C’est pas demain la veille

Ils ont enchaîné tous les amoureux qui ont usé leurs fonds de culotte sur ce vieux banc d’érable. Banc du Parc Lafontaine.

Enchaînés?

Dans des prisons de fric, aux pieds des projecteurs, sur des pièces de tungstène très rares.

Ah oui? Qu’ont-ils fait des amoureuses?

Ils leur ont offert des positions dans la finance, dans le monde du spectacle, et dans l’ingénierie de pointe.

Alors, l’amour est mort?

Il se porte bien, puisque tu parles! Lorsque tous les types de ton genre se taieront, eh bien, peut-être que ce jour là nous pourrons l’enterrer, l’amour.

Purée!

L’histoire qu’il faut croire

ÉTHOLIN: Il y a ceux qui aiment les belles histoires, et ceux qui les vivent. Ceux-là se tiennent loin de ceux-là, et vice-versa. Ainsi va le monde, pour le mieux. Sans cela, il n’y aurait pas de belles histoires, il n’y aurait que des histoires.

MENTILO: Il y a nous qui attendons, et Pascolty qui file sans nous saluer. Ça n’a pas de morale, ces gens-là.

ÉTHOLIN: Alors que nous, nous sourions. À tous, équitablement.

MENTILO: Hypocritement.

ÉTHOLIN: Harmonieusement.

MENTILO: La civilisation, c’est nous deux!
ÉTHOLIN: Il passe si peu de gens par ici. À croire qu’ils ont tous foutu le camp.

MENTILO: Ils nous contournent peut-être. Détour. Chemin des écoliers.

ÉTHOLIN: Écrivons un livre sacré.

MENTILO: L’homme artisan est né d’un chêne. Au début, il avait des courbatures, mais il a vite appris à courir.

ÉTHOLIN: Il est peut-être trop vieux. On va s’y perdre. Par contre, l’homme de florès, il plait. Il offre un bouquet à la femme, qui le mange, et s’ensuit un dialogue sur les subtilités culinaires qui façonnera les nations.

MENTILO: Harmonieusement.

ÉTHOLIN: Hypocritement.

Le couronnement d’un champion

Je passais par là, il pleuvait, je me suis réfugié dans une salle bondée, et soudain, pendant que je consultais mes courriels, un grand type m’a pris par le bras, souriant, m’a entraîné dans l’allée centrale. J’ai bien vu tous ces gens assis, majoritairement des hommes portant chemises bleu ciel cravates bleu nuit habits bleu pétrole. Je portais un habit vert caca d’oie une chemise vert lime une cravate vert bouteille.

Lorsqu’ils m’ont vu, ils se sont mis à applaudir. J’ai souri, intimité, et s’ils n’avaient pas été si bruyants, je les aurais invités à ranger leurs mains. Nous avancions vers une sorte de petite scène brinquebalante, derrière laquelle trônait un immense dessin d’automobile jaune canard à roues jaune citron à pneus jaunes jaunisse.

Bravo! Bravo! Ils se sont tous levés, un brouhaha indescriptible. Le grand type m’a juché sur la scène, m’a poussé devant un micro. Impossible de se sauver, que me voulaient-ils?

Quand ils se sont tus, ils ont tendu l’oreille droite, et certains, la gauche. Que dire? Je le voyais dans leurs yeux, ils attendaient que je formule quelques phrases, que ma voix résonne dans les haut-parleurs. Que dire? J’ai commencé par raconter que c’est à cause de la pluie, puis j’ai avoué qu’ils m’impressionnaient avec leurs bleus, et c’est tout. Rien à rajouter. Mais ils en voulaient plus. Alors j’ai raconté ce qui me chicotait depuis le matin, j’ai décrit mon problème de tuyauterie, les reflux dans les toilettes et l’évier, les prix exorbitants qu’exigeaient les plombiers, d’où ma décision d’effectuer moi-même les réparations, mais était-ce une bonne décision, comment s’assurer que les tuyaux ne pètent pas au froid, comment éliminer un problème que je n’ai peut-être pas, à la base, bien diagnostiqué, et autres questions afférentes, car le risque d’un reflux encore pire, qui projetterait des crottes dans tout l’appartement, n’était pas à exclure, ce qui serait dommage, surtout s’il survenait lors d’une visite de Lucette, qui vient dîner tous les samedis.

Applaudissements nourris, ovation. Un vieil homme est sorti de l’ombre, et m’a remis une sorte de trophée. Je l’ai remercié, mais, par honnêteté, je lui ai précisé que je n’avais toujours pas réglé mon problème de reflux. Il a hoché la tête, puis s’est tourné vers la salle, il a hurlé dans le micro, « bravo à notre vendeur d’automobiles de l’année », il y a eu beaucoup de distorsion, mais ils ont tous compris, ils se sont égosillés pendant une bonne minute, « bravo, bravo, bravo ». Je les saluais, et soupesant mon étrange trophée, moi qui n’ai jamais vendu la moindre automobile, ni rien d’autre d’ailleurs, je me suis rendu compte que j’étais en retard. Nous étions samedi, Lucette frapperait chez moi dans trente-sept minutes, et je n’avais encore rien sur la table pour l’accueillir. Comment sortir d’ici? Et quand?

Paysage champêtre et pêche à la ligne

Yvette pêchait la barbotte quand un ange avec des ailes électriques et une peau de plomb lui est tombé sur le crâne. Yvette en est morte, raide morte, sur le coup. L’ange, après quelques soubresauts, a basculé dans la rivière. Les poissons le lui ont longtemps reproché, à cause des changements à la perméabilité de leurs membranes cellulaires, mais aussi, ne l’oublions pas, des altération de la morphologie des épithéliums. Oh malheur. Malheur majeur.

Quand Yves, le mari d’Yvette, est venu à la recherche d’Yvette, il a trouvé les corps inanimés d’Yvette et de l’ange, qu’il a chargés dans la boîte de son camion. Triste comme un diable, Yves boit depuis un mois. Il a oublié Yvette et l’ange dans la boîte du camion. Quelle aventure!

Heureusement qu’Yvon, le fils d’Yves et de feu Yvette, a décidé de rendre visite à ses parents, après deux ans, trois mois, dix-sept jours, d’absence. Découvrant le camion et son contenu, ainsi que la maison et son contenu, il a appelé le maire.

Le maire a décidé d’étouffer l’affaire, parce que les anges font un boucan d’enfer depuis qu’ils ont découvert le village et ses nombreux attraits. En particulier sa rivière à barbottes.