Se fondre dans le décor pour y échapper

Deux hommes, étendus sur le trottoir, mous. Bien vêtus, propres, fraîchement coiffés. Mais mous comme des camemberts qui coulent un peu trop.

GLOUP: La violence, faut pas croire, ça existe.

POULM: Difficile à concevoir.

GLOUP: Je ne pourrais pas lever le bras, mais la violence, elle, elle veille.

POULM: Comment y échapper?

GLOUP: Cela viendra, ou ne viendra pas. Dans un cas comme dans l’autre, impossible d’y échapper.

POULM: Même si nous amorcions un mouvement de retrait, maintenant.

GLOUP: Il est trop tard.

POULM: Peut-être ne nous remarquera-t-on pas. Nous sommes diminués à un point où nous nous fondons dans le décor.

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Imelda au grand cœur

Imelda, qui a suggéré à Gary de rencontrer Gaétan, n’est pas étonnée de ne plus revoir Gary. Comme elle le répète à ses amis, ce n’est pas la première fois qu’une personne qui a bénéficié de ses conseils s’éloigne et l’oublie. Il y en a eu plusieurs autres. Béatrice, Jeanne, Étienne, Julie, Augustin. À tous, elle a recommandé d’aller voir Gaétan, qui les a aidés. Aucun n’est jamais revenu pour la remercier. Les gens sont ingrats, croit-elle, mais cela ne la détournera pas du droit chemin. Affirme-t-elle. Aussi, elle recommande encore à ses amis, à ses voisins, à ses collègues, à ses parents, d’aller voir Gaétan.

Car Imelda est ainsi. Lorsqu’elle croit en ce qu’elle fait, rien ne peut l’en détourner. Elle sait qu’elle pourrait réfléchir, tenter de comprendre, mais elle se méfie de la pensée. Si elle perdait son temps à penser, craint-elle, elle finirait par accepter l’idée que la terre est ronde. Et cela, par-dessus tout, elle veut l’éviter.

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Voir Gaétan

GARY : Imelda m’a suggéré de rencontrer Gaétan, parce que selon elle, il pourra utiliser son influence en haut lieu pour éliminer les obstacles qui m’empêchent d’obtenir un poste. J’ai donc noté l’adresse, et je m’y rends, ce matin. Il est huit heures, le ciel est bleu, les passants sourient, je vois des milliers de bulles de pensées positives flotter au-dessus de nos têtes. L’édifice est situé au centre de la ville, dans le quartier des affaires. Un bel édifice, qui n’a pas plus de vingt ans. Ça me rassure. J’avoue que je n’aurais pas aimé me retrouver devant un vieil édifice, délabré, loin des artères principales. J’entre, et je me dirige vers le bureau des commissionnaires. Très polis, serviables, je leur explique que je viens pour Gaétan, et sans poser de question, ils m’indiquent le chemin. Troisième ascenseur, douzième étage, couloir de droite, tourner à gauche au bout, quatrième porte du côté droit. La porte est lilas, je ne peux pas la manquer. Je les remercie, je les aurais embrassé tellement leur accueil m’émerveille. Je suis les instructions à la lettre. Je monte, le couloir, tourner à gauche, quatrième porte. Porte lilas? Elles sont toutes lilas les portes. Qu’importe, c’est la quatrième, côté droit du couloir. Voici. Je frappe. Rien. Aucune raison sociale inscrite sur la porte, contrairement à toutes les autres portes. J’hésite. Personne dans le corridor. Ce serait bête de descendre pour demander aux commissionnaires si je dois entrer sans frapper. Je ris, me moque de mes scrupules, pousse la porte. Une pièce charmante, de jolies peintures aux murs, musique douce, quelques chaises, deux sofas, une salle d’attente des plus confortables. Mais vide. Faudrait tout de même aviser que je suis là, sinon je pourrais attendre longtemps, en vain. Deux portes au fond. J’ouvre la première, qui donne sur un escalier. J’ouvre la deuxième, qui donne sur un long couloir. Laquelle choisir? Le couloir me semble plus prometteur. L’escalier me mènerait au dix-huitième, ce qui n’aurait aucun sens. On m’aurait envoyé au dix-huitième dès le départ, si Gaétan était là. Je m’enfonce donc dans le corridor. Très bien éclairé, mais sans décoration. Que des murs nus. Je marche, j’avance, mais je ne vois pas de porte. Le corridor décrit une courbe. Je présume que j’arriverai devant la porte du bureau de Gaétan au bout de cette courbe. Je cours, car c’est vraiment une longue courbe. Cela m’étonne légèrement, puisque de l’extérieur, l’édifice ne m’avait pas semblé si vaste. Je sprinte, j’accélère, je m’essouffle. Est-ce que je tourne en rond? Non, car j’aurais retrouvé la porte par où je suis entré. Je ralentis, je poursuis mon chemin d’un pas raisonnable. Les gens qui travaillent ici, à moins d’avoir accès à un raccourci, doivent perdre un temps fou chaque fois qu’ils sortent pour une pause ou pour le lunch. Une porte verte! Enfin. Je frappe. On m’ouvre. Une dame, la cinquantaine, tailleur chic, lunettes rondes, coiffée avec élégance. Grand sourire, elle me dit que pour voir Gaétan, je n’ai qu’à prendre la porte rose. Car il y a dix portes autour de nous, dans une sorte de grande salle circulaire. Je la remercie chaudement. Sans elle, comment aurais-je su que Gaétan se trouvait derrière la porte rose? Au revoir madame, je pousse la porte, et tout est sombre de l’autre côté. Je fais un pas en avant, et la lumière s’allume. Un homme, assis sur une chaise, sursaute. Je lui demande s’il est Gaétan, et tout de suite il se confond en excuses, véritablement désolé de la confusion. Il me promet plus de clarté, et tout de suite, il lève la main vers une série d’interrupteurs. Ce que je prenais pour une toute petite pièce est en fait une immense salle, une sorte de gymnase. Au fond, deux portes. Il me prend la main, et très doucement, m’entraîne vers la porte de droite. Il me demande si je préfère celle de droite, ou celle de gauche. Sa question me trouble. Je lui explique que je cherche Gaétan, et le prie de m’indiquer de quel côté il se trouve. Il précise que Gaétan est du côté droit, mais qu’il voulait simplement me laisser le choix, car pour une raison que lui-même ne comprendrait pas, je pourrais vouloir prendre la porte de gauche pour y trouver Gaétan, même s’il se trouve à droite. Nous passons donc par la porte de droite. Un bruit de voix, de nombreuses voix, monte de partout à la fois. Il n’y a personne. Les sons proviennent de hauts-parleurs incrustés dans les angles des murs avec le plafond. Nous progressons dans un corridor qui coupe continuellement à angles droits. À droite, à droite encore, à gauche, et ainsi de suite. Mon guide me tient toujours la main, il avance comme un homme qui sait où il va. Cela me rassure. Lorsqu’il pousse une porte marron, je me dis, enfin, je verrai Gaétan. Mais je ne vois qu’une chaise pivotante, en plein milieu d’une petite pièce sur laquelle s’ouvrent six portes bleues. Mon guide m’invite à m’asseoir sur la chaise, ce que je fais sans hésiter, car cette longue promenade commence à me fatiguer. Il se penche à mon oreille, et tout bas, il me chuchote qu’il fera tourner le siège, et que je devrai ouvrir la porte devant laquelle s’arrêtera la chaise. D’une poussée puissante, je ne lui prêtais pas cette force, il propulse la partie mobile de la chaise, et me voilà qui tourne sur moi-même. Cela me rappelle ces manèges où je m’amusais, à la foire foraine, lorsque j’étais gamin. Les roulements à bille du mécanisme doivent être bien graissés, parce que je tourne et je tourne et ça semble ne jamais devoir s’arrêter. J’en ai la nausée, et je sens que je finirai par vomir mon maigre déjeuner. Quand la chaise s’arrête enfin, je ne peux pas me lever. Je suis étourdi comme jamais je ne l’ai été. Je tente de me redresser, mais je faillis m’évanouir. Je ferme les yeux, prends de grandes respirations, avant de pouvoir me remettre sur pieds. Prendre la porte à laquelle je fais face. D’accord. Pour me repérer, je regarde autour pour voir la porte d’où je suis arrivé. Comment savoir! Toutes les portes sont bleues, toutes sont fermées. Évidemment, mon guide a disparu. Pourquoi s’inquiéter? Je suis ici pour voir Gaétan, et je le verrai. Je tourne donc le bouton de la porte devant moi, et pénètre à pas feutrés dans un bureau, un tout petit bureau avec une table au milieu, et une chaise derrière. Un homme est assis, qui lit, qui prend des notes. Une étagère à droite, remplie de livres aux dos multicolores, une étagère à gauche, remplie de miniatures d’animaux sauvages, lions, éléphants, girafes, ours, phoques, et je ne sais plus combien d’autres. Je fais un pas en avant. Je n’ose interrompre l’homme. J’observe la pièce. Il n’y a qu’une seule porte, celle par laquelle je suis entré. Je soupire. Ça ne peut être que Gaétan. J’hésite à l’interrompre, mais au bout d’une heure, comme il lit et prend toujours des notes, je vois bien qu’il ne s’est pas rendu compte de ma présence. Je toussote, je lui demande s’il est bien Gaétan. Il lève les yeux sur moi, me sourit en me confirmant qu’il est, effectivement, Gaétan. Je commence à lui exposer mon problème, mais il m’interrompt tout de suite, me disant qu’il sait, qu’il en saura plus à l’instant. Il sort un dossier de sous une pile qui trône sur le côté gauche de son bureau, lit quelques pages, lentement, en prenant beaucoup de notes, puis en lit d’autres, et beaucoup d’autres, et trois heures plus tard, trois heures et des poussières, en lisant la dernière page du dossier, il me demande si je suis bien Gary. Je confirme, heureux. Il lève à nouveau les yeux sur moi, toujours souriant. Il m’assure que tout ira comme je le désire, que c’est dans notre intérêt à tous, sans me spécifier qui est ce tous. Avant de se replonger dans ses lectures, il me souhaite une bonne fin de journée, et je comprends que la consultation est terminée. Je ressors donc, et me retrouve face aux portes bleues. Mais comment trouver celle par où je suis arrivé? Je n’ai qu’à les ouvrir toutes. La première donne sur un bureau bien éclairé, avec pour tout mobilier une table vide et une chaise. Personne, aucun livre, aucun dossier. La deuxième donne sur une sorte de tunnel rond, en brique rouge. La troisième donne, j’en suis certain, sur le corridor par où je suis arrivé. Des hauts-parleurs descendent ces bruits de voix que j’ai entendues en arrivant. Je m’y engage donc. Corridors à quatre-vingt-dix degrés. Je chantonne. Enfin! Ça n’a pas été facile, mais j’y suis arrivé. Je m’attends à voir mon guide, qui s’est peut-être rendormi. Au bout du corridor, je retrouve le gymnase, mais il n’y a personne. J’avance au milieu de la vaste pièce, incrédule. Devant moi, cinq portes. Cinq! Par laquelle suis-je arrivé? Encore une fois, je m’apprête à ouvrir toutes les portes, certain de reconnaître cette pièce circulaire aux dix portes, où m’a accueilli cette dame si aimable. Je pousse la première porte à gauche, et je claque des mains en signe de victoire. J’ai retrouvé ma pièce du premier coup! Par curiosité, j’ouvre la deuxième porte. Stupéfaction. Elle donne sur une pièce circulaire identique à la première. Je n’en crois pas mes yeux. J’ouvre la troisième porte, encore une pièce identique. Et c’est la même chose pour les quatrième et cinquième portes. Je réfléchis, mais comment réfléchir! Je pourrais attendre que Gaétan quitte son bureau, je n’aurais qu’à le suivre jusqu’à l’extérieur. Je pourrais aussi retourner à son bureau, lui demander des instructions claires, une carte, pour retrouver la sortie. Mais non. Dans les deux cas, j’aurais l’air d’un incapable, je ruinerais tous mes efforts. Vaut mieux me débrouiller, on ne se perd pas dans un édifice comme celui-ci, un édifice moderne. D’ailleurs, il y a assurément plus d’un chemin jusqu’à la sortie, et probablement plus d’une sortie. Je passe donc la cinquième porte, et choisis au hasard une des dix portes dans la pièce circulaire. J’aboutis dans un corridor que je ne reconnais pas, mais pourquoi s’inquiéter, à force de marcher, je retrouverai les ascenseurs, et une sortie. Et je marche. Et j’ouvre des portes. Et je marche. Où suis-je? Où aller? Je marche, j’ouvre des portes, je marche. Le temps passe, et je marche encore. Deux jours! J’ai poussé je ne sais plus combien de portes, j’ai marché dans je ne sais plus combien de corridors. Je n’ai rencontré personne. J’ai faim, j’ai soif, je suis épuisé. J’ai tenté de revenir sur mes pas, mais mes pas, je les ai perdus depuis longtemps. Peut-être qu’Imelda viendra, peut-être qu’elle me sortira d’ici?

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Ceux qui adorent la purée de maire

TTT: Il n’y a pas à hésiter: quand vous voyez un monstre, même s’il se déguise sous les beaux habits du maire, vous n’avez pas le choix: il faut le réduire en purée.

FFF: Le maire?

TTT: Vous ne trouvez pas étrange que chaque garçon chaque fille qui sort de son bureau descend dans le parc où un employé municipal lui tend une corde et se pend?

FFF: Je n’y avais jamais pensé. Est-ce qu’on fait payer pour les cordes?

TTT: C’est gratuit. La seule chose gratuite dans cette ville. Mais ça ne vous inquiète pas?

FFF: Le chef de la police dit que tout va bien. Le procureur aussi. Le grand prêtre aux grelots mauves aussi.

TTT: Ah bon. L’idée de la purée me plait, quand même.

FFF: Ils t’écroueront. Réduire un maire en purée, ça te vaudra quatre-vingt-dix ans de prison.

TTT: Pas si on le fait à deux. Nous aurons quarante-cinq ans chacun.

FFF: C’est déjà mieux.

TTT: Si on le faisait à quatre, ou à dix, ou à vingt! Si on le faisait à trente, nous ne prendrions que trois ans. C’est acceptable.

FFF: C’est beaucoup mieux. Mais la purée, elle empestera toute la ville!

TTT: Pas vraiment, le chef de la police, le député et le grand prêtre à grelots s’empresseront de la manger. Ils adoreront.

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Les abeilles transportent des informations top secrètes

JEFF: Je peux raconter une histoire invraisemblable, qui peut être vraie. Suffit que je me la répète onze fois lentement, et onze fois très rapidement, et j’y croirai. Pour que tous les gens y croient, il faudra qu’ils la répètent onze fois lentement, et onze fois rapidement. C’est simple, non? Pourquoi y en a-t-il encore pour me tirer la langue et me traiter de tous les noms?

LEFF: Mais si ton histoire était fausse?

JEFF: Tu ne m’écoutes pas! Pourtant, toi, tu n’es pas obtus?

LEFF: Je ne crois pas. Alors, tu peux inventer une histoire, et la rendre vraie?

JEFF: Exactement.

LEFF: À quoi bon? Pourquoi inventer?

JEFF: Parce que ça me plaît. Si tu dis la neige tombe et que tu n’aimes pas la neige, ça ne plaît pas, alors tu peux dire le contraire. À la base, mon ami, faut que ça plaise. Par exemple, les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Ça te plaît?

JEFF: Bien sûr. En plus, c’est logique. Pourquoi tu penses que tout le monde ne parle que des abeilles, comme si elles allaient sauver le monde? Tu n’y as jamais pensé? Réfléchis! Il y a anguille sous roche.

LEFF: Tu y crois?

JEFF: Attends. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Alors?

JEFF: Onze fois lentement, maintenant. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Alors?

JEFF: Ben quoi? Les abeilles transportent des informations top secrètes. Et c’est ça qui est ça.

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Et maintenant, je vous le demande, où aller?

Quelle aventure! Je me rendais chez Yves, qui vit à vingt heures de route de chez moi dans une hutte nichée au coeur de la forêt boréale, quand je me suis rendu compte que j’avais oublié mon portefeuille la veille, en partant, alors vous pensez, me suis-je dit, si nous décidons de sortir en ville, quoique je n’aie aperçu rien qui ressemble à une ville, un village, un patelin, quoique je n’aie rien aperçu, rien de rien, si ce n’est la hutte, mais il fait sombre, ça doit être plus loin, alors si j’ai besoin de fric je dois avoir mon portefeuille, et pour éviter d’avoir à refaire vingt heures de route aller et retour, quarante heures au total, plus les vingt déjà faits, soixante, ce qui commence à faire du temps, je me suis dit, vaut mieux reculer un brin dans ce temps, justement, ce que j’ai fait, j’ai reculé de vingt-et-une heure, j’ai eu le temps de trouver mon portefeuille et de repartir, mais voilà que je me suis rencontré, je veux dire, moi d’hier, ce qui m’a embêté parce que moi, moi de maintenant, je savais que j’étais moi et que j’avais été moi d’hier, mais moi d’hier ignorait tout, croyait avoir affaire à un imposteur cambrioleur, aussi il s’est mis à me frapper, durement, si bien que j’ai dû répliquer, par simple instinct de conservation préservation considération, mais pour ne pas risquer de m’assassiner, ce qui m’aurait de facto éliminé, moi maintenant, j’ai mis la pédale douce et sans réfléchir je me suis sauvé deux ans plus tôt, en me disant que j’aurais bien le temps de réparer les pots cassés, et me voilà donc à peu près où j’étais, petit employé de bureau, mais tout de suite, devinant que je tomberais sur moi, je me suis précipité à l’extérieur pour ne pas me rencontrer, mais malheur, dès que j’ai mis un pied sur le trottoir une voiture s’est immobilisée à ma hauteur, klaxon, on m’appelait, c’était Yves qui à cette époque ne vivait pas encore en zone boréale, il s’étonnait de me voir là, questions questions questions, monte monte monte, et je monte, comment faire autrement, je ne savais plus trop quoi dire, c’était il y a deux ans, j’avais perdu le fil, avions nous prévu quelque chose, une sortie avec des amis, est-ce que je vivais toujours avec Viviane ou était-ce juste après notre séparation, comment savoir, le voilà qui me questionne questionne questionne, je réponds tout de travers, il me trouve étrange, mais sans m’en rendre compte, nous nous retrouvons chez Yves, il y a son voisin, Roger-Denis-Marcel, qui ne m’aimais pas beaucoup, mais ça c’était un peu plus tard, parce qu’à ce moment-là je ne le connaissais pas encore, sauf que ça, dans la frénésie du moment, je l’avais oublié, je lui ai dit, tu sais Roger-Denis-Marcel, Lucienne et moi ce n’était pas sérieux, tu ne devrais pas, il m’a regardé avec de grands yeux, abasourdi, qui t’a dit mon nom, pourquoi tu me parles de Lucienne, et d’un seul coup il a compris qu’elle et moi, et là je me suis souvenu, enfin, mais le mal était fait, qu’à ce moment-là Roger-Denis-Marcel ignorait encore tout d’elle et moi, tout comme Viviane, et que j’ignorais même l’existence de Roger-Denis-Marcel, sans compter que je n’avais rencontré Lucienne que quelques semaines plus tard, si bien qu’il, Roger-Denis-Marcel, a commencé à rougir et progressivement serrer les poings, et comme il disposait d’un vocabulaire somme toute réduit, il s’est mis à me frapper, devant Yves qui ne savait plus où donner de la tête, alors, juste avant qu’il ne m’assomme, une idée de génie m’est venue, je me suis reprécipité deux ans plus tard, car l’objectif était toujours de récupérer mon portefeuille, j’ai bien pris soin, cette fois, d’atterrir en pleine nuit, et sans faire de bruit, j’ai écrit sur un bout de papier, ne pas oublier mon portefeuille, en me disant qu’an petit matin je verrais la note, dont je n’aurais aucun souvenir, mais comme c’était mon écriture, comme je vivais seul, bref, ça me semblait un plan parfait, ne me restait plus qu’à retourner en zone boréale devant la hutte à Yves, mais cela c’était sans compter sur un imprévu, car on ne pense pas à tout, une main de fer s’est resserrée sur mon bras, c’était un gaillard de deux mètres, une sorte de gorille abominable, derrière qui est apparue une créature frêle, tremblante, ce qui m’a effrayé, et je me suis mis à crier au voleur au voleur au voleur, au risque de me réveiller, mais je commençais à craindre que je n’aie déjà été assassiné, ce qui n’avait eu aucun sens puisque moi, qui était dans le futur de ce moi-là, eh bien j’étais toujours vivant, mais pour combien de temps, et j’allais disparaître à nouveau, sans réfléchir, quand le gorille s’est mis à se gratter le coco, pourquoi tu cries au voleur puisque c’est toi le voleur, alors j’ai compris que j’étais chez lui, que mon altercation avec Roger-Denis-Marcel avait changé le cours des choses, si bien que je ne vivais pas dans cette maison mais ailleurs, que s’était-il passé, comment savoir sans tout revivre, où me trouver maintenant, où trouver mon portefeuille, et pourquoi le retrouver désormais, puisque si tout est si différent, je n’ai probablement pas voyagé jusque dans la steppe où se terre Yves, donc dans ces conditions, je devais rectifier le tir, revenir avant la rencontre avec Roger-Denis-Marcel, et tenter de ne rencontrer personne, me cacher pour laisser le temps couler comme il a coulé, aussi je me suis catapulté à deux ans et un jour, j’ai atterri dans ma chambre pendant, quelle chance, que j’étais sous la douche, mais voilà que Viviane entre et me voit là, dans ces vêtements qu’elle ne connaît pas, étonnée, me demande pourquoi je laisse couler la douche, et c’est à ce moment que je sors de la douche et que je me vois et que je me vois, en même temps, confusion, Viviane qui s’évanouit, moi qui me frappe, comment s’en sortir, disparaître disparaître disparaître, je reviens dix minutes plus tôt, sauvé, je me cache sous le lit, Viviane entre, ne me voit pas, je sors de la douche, je ne me vois pas, je me dis, moi qui est sous le lit, ouf, ne me reste plus qu’à attendre que ce moi-là, qui sort de la douche, s’habille et file au travail, tout comme Viviane, et j’irai me cacher ailleurs, le temps de laisser le temps redevenir indépendant, c’est un bon plan, je suis patient, dès que je n’entends plus un bruit, je sors de sous le lit, mais avant de partir, comme j’ai un petit creux, j’ouvre le frigo, je mange un morceau de gâteau, je bois un verre de lait, un petit café, pourquoi pas, j’ai le temps, et quand je m’apprête à sortir, discrètement, j’entend la clef tourner dans la serrure, je me planque dans le premier placard, c’est Viviane, elle revient, elle n’est pas seule, il y a un type avec elle, je ne le vois pas, je ne reconnais pas la voix, ils rient, ils s’embrassent, et j’entends les vêtements voler, alors là c’est trop fort, je sors en furie, j’oublie que je ne suis pas moi, je lui dis bravo, elle dit tu m’espionne, je réplique qu’elle est bien hypocrite de me reprocher l’aventure avec Lucienne, et en le disant je me rends compte que j’ai parlé trop vite, que cette aventure n’est pas encore survenue, mais comment lui expliquer, je m’emmêle, j’éclate d’un grand rire nerveux, je ne m’en sortirai jamais, je m’incline, mais continuez, continuez, je partais justement, je ne suis qu’un fantôme, et quand je reviendrai, ce ne sera pas moi, voyez ces vêtements, voyez cette nouvelle cicatrice, ce n’est pas moi ici, c’est moi plus tard, eux ça les refroidit, évidemment, et je m’éclipse, je sais que ça sera beaucoup trop compliqué pour ce moi qui vient de partir au travail, pour eux deux, alors encore retourner en arrière, j’en ai marre, j’emprunterai quelques dollars à Yves, tant pis, je retourne dans la steppe, et voilà, mais il n’y a pas de hutte, il n’y a pas de route, que s’est-il passé, tout est bousillé, et maintenant, je vous le demande, maintenant, où aller?

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Restez chez vous, ça vaudra mieux

Il m’a dit, voici mon ami, voulait-il dire ami ou amie, impossible à déterminer, il n’a jamais prononcé son prénom, aucune indication, et je n’en voyais que le contour, vous savez, à contre-jour dans un soleil hivernal de seize heure, une ombre chinoise, une silhouette noire ou marron très foncé, pas très précise, je voyais une personne aux cheveux courts ou coiffés peut-être avec une queue de cheval qu’on ne pouvait apercevoir, une carrure qui aurait pu être celle d’une femme, d’un homme, allez deviner, avec autour ce liseré orangé, vif, entouré lui-même d’une frange jaune extrêmement brillante, presque aveuglante, et en toile de fond je ne voyais qu’un paysage surexposé, presque blanc, alors le lendemain, quand il y a eu toutes ces personnes devant moi et que je ne l’ai pas reconnu ou reconnue, cet ami ou amie s’est senti ou sentie vexé ou vexée, et de la foule une balle est partie, il m’a dit que je la méritais, alors si je m’en réchappe, je ne le verrai plus, ni lui ni ses amis ou amies, je me retirerai dans ma roulotte sur la rive de ce lac où personne jamais ne se rend, et je lirai tous les livres que j’ai entassés dans la boîte de mon camion depuis des années, et j’écrirai de longues lettres que je brûlerai les nuits de pleine lune et s’il vous plaît, ne me rendez plus visite. Merci.

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Les fugitives

Elle a amarré sa goélette au quai, juste en bas de la rue Du Port. Elle portait des tennis fushias, un jeans troué, un pull canari, un chapeau turquoise. Deux minutes après avoir mis le pied à terre, elle s’est précipitée pour acheter des jujubes.

C’est là que je l’ai rencontrée, chez la marchande de sucreries. Elle m’a pincé le bras, je lui ai chatouillé le mollet, et en sortant dans la rue, nous avons convenu de voler une banque.

Cela s’est fait plus vite que je ne l’aurais cru. J’ai adoré. Surtout que nous étions riches. Quelques millions, c’est bien suffisant.

Nous avons traversé le pays en train, et au bout des rails, nous avons poursuivi notre route à cheval. Comme nous avions un peu de temps devant nous, elle s’est présentée, Ariane, je me suis présentée, Ariane.

Depuis, nous vivons ici, tout près de la rivière, juste après la jonction où il y a ce grand sapin. Je ne puis toutefois pas être plus précise, puisqu’on nous cherche peut-être. Quelque chose me dit qu’on nous a oubliées, mais comment en être certaine?

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Un beau geste pour Pit qui portait des chaussures qui valaient plus que tout, mais vraiment tout

SEV: T’as vu ce qui est arrivé à Pit? C’est terrible, irréversible et incompréhensible.

GUT: Non, je ne suis pas au courant. Pit, il est mort?

SEV: Non, mais pas loin.

GUT: C’est lui qui a refusé de sauver cette fillette qui se noyait, le mois dernier, parce qu’il ne voulait pas abîmer ses chaussures?

SEV: Des Air Jordan, Grateful edition!

GUT: Je veux bien, mais sauver une vie!
SEV: Quinze mille dollars, ces sneakers!

GUT: Qu’est-ce qui lui est arrivé? Il s’est noyé et personne ne l’a sauvé?

SEV: Que tu es cynique. Pit est un bon gars.

GUT: Il s’est fait voler ses sneakers? Il a perdu la tête?

SEV: En plein dans le mille! C’est arrivé à la brunante, sur la promenade le long de la rivière. Il marchait, paisiblement, et trois types lui sont tombés dessus. Ils lui ont pris ses sneakers, il s’est défendu. Coups, couteaux, court-circuit.

GUT: Court-circuit?

SEV: Un des types l’a poussé contre un lampadaire, et la tête a tout pris. Le choc a provoqué un court-circuit dans sa cervelle. Tout a lâché. Tout s’est répandu.

GUT: Qu’est-ce qui s’est répandu? Son sang?

SEV: Pire! Ses idées. Toutes! Il y avait plein de petits morceaux sur le trottoir, je les ai vus, c’était effrayant. Ça s’est répandu jusque dans la rue.

GUT: J’ai déjà été témoin d’un truc comme ça. Plusieurs fois. Ça peut en effet provoquer des catastrophes! Dans un cas, la rue en était remplie, de ces débris d’idées, à tel point que cela a provoqué un carambolage! Il y a eu des morts, des blessés, c’était triste à voir. Dans un autre cas, le type était en bateau, et tout s’est déversé dans la rivière. Tu aurais dû voir l’inondation! Toutes les rues le long de la rivière étaient sous l’eau, des millions de dollars de dommages. Incroyable.

SEV: Je me souviens, c’était il y a sept ans trois mois deux semaines trois jours et deux heures?

GUT: Exact.

SEV: Dans ce cas-ci, c’était quand même pas si terrible. Je me demande pourquoi je t’en ai parlé, en fait. En définitive, c’était insignifiant.

GUT: Anodin.

SEV: Un tout petit tas qu’ils ont jeté dans une boîte à chaussures. Ils lui ont remis la boîte.

GUT: Ah? Un beau geste. On aura beau dire, c’est un beau geste.

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Les grands défis de la vie à Blancbouleau et c’est la même chose à Vertsapin

Je vis à Blancbouleau, un joli village du sud, et j’aime une personne de Vertsapin. Nous nous sommes connus en ligne, il y a de cela deux ans, trois mois, deux jours. Un mariage est prévu, et j’ai accepté de tout vendre, pour m’installer à Vertsapin. Le problème, c’est qu’entre nos deux villages, il n’y a qu’un fil, long de deux cent mètres, au-dessus d’un torrent qui rugit cent deux mètres plus bas. Tant les Blancbouleauniens que les Vertsapiniens disposent d’une équipe de funambules. Ce sont eux qui assurent le commerce entre nos deux villages. C’est un privilège, auquel les villageois ordinaires, dont je suis, n’ont pas droit. Nous nous contentons de rester chez nous. Depuis un an, je fais en secret des exercices d’équilibre, afin de réussir une traversée. Une seule. Si je rate mon coup, je ne vivrai jamais avec la personne que j’aime. Je ne vivrai plus.

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