Et maintenant, je vous le demande, où aller?

Quelle aventure! Je me rendais chez Yves, qui vit à vingt heures de route de chez moi dans une hutte nichée au coeur de la forêt boréale, quand je me suis rendu compte que j’avais oublié mon portefeuille la veille, en partant, alors vous pensez, me suis-je dit, si nous décidons de sortir en ville, quoique je n’aie aperçu rien qui ressemble à une ville, un village, un patelin, quoique je n’aie rien aperçu, rien de rien, si ce n’est la hutte, mais il fait sombre, ça doit être plus loin, alors si j’ai besoin de fric je dois avoir mon portefeuille, et pour éviter d’avoir à refaire vingt heures de route aller et retour, quarante heures au total, plus les vingt déjà faits, soixante, ce qui commence à faire du temps, je me suis dit, vaut mieux reculer un brin dans ce temps, justement, ce que j’ai fait, j’ai reculé de vingt-et-une heure, j’ai eu le temps de trouver mon portefeuille et de repartir, mais voilà que je me suis rencontré, je veux dire, moi d’hier, ce qui m’a embêté parce que moi, moi de maintenant, je savais que j’étais moi et que j’avais été moi d’hier, mais moi d’hier ignorait tout, croyait avoir affaire à un imposteur cambrioleur, aussi il s’est mis à me frapper, durement, si bien que j’ai dû répliquer, par simple instinct de conservation préservation considération, mais pour ne pas risquer de m’assassiner, ce qui m’aurait de facto éliminé, moi maintenant, j’ai mis la pédale douce et sans réfléchir je me suis sauvé deux ans plus tôt, en me disant que j’aurais bien le temps de réparer les pots cassés, et me voilà donc à peu près où j’étais, petit employé de bureau, mais tout de suite, devinant que je tomberais sur moi, je me suis précipité à l’extérieur pour ne pas me rencontrer, mais malheur, dès que j’ai mis un pied sur le trottoir une voiture s’est immobilisée à ma hauteur, klaxon, on m’appelait, c’était Yves qui à cette époque ne vivait pas encore en zone boréale, il s’étonnait de me voir là, questions questions questions, monte monte monte, et je monte, comment faire autrement, je ne savais plus trop quoi dire, c’était il y a deux ans, j’avais perdu le fil, avions nous prévu quelque chose, une sortie avec des amis, est-ce que je vivais toujours avec Viviane ou était-ce juste après notre séparation, comment savoir, le voilà qui me questionne questionne questionne, je réponds tout de travers, il me trouve étrange, mais sans m’en rendre compte, nous nous retrouvons chez Yves, il y a son voisin, Roger-Denis-Marcel, qui ne m’aimais pas beaucoup, mais ça c’était un peu plus tard, parce qu’à ce moment-là je ne le connaissais pas encore, sauf que ça, dans la frénésie du moment, je l’avais oublié, je lui ai dit, tu sais Roger-Denis-Marcel, Lucienne et moi ce n’était pas sérieux, tu ne devrais pas, il m’a regardé avec de grands yeux, abasourdi, qui t’a dit mon nom, pourquoi tu me parles de Lucienne, et d’un seul coup il a compris qu’elle et moi, et là je me suis souvenu, enfin, mais le mal était fait, qu’à ce moment-là Roger-Denis-Marcel ignorait encore tout d’elle et moi, tout comme Viviane, et que j’ignorais même l’existence de Roger-Denis-Marcel, sans compter que je n’avais rencontré Lucienne que quelques semaines plus tard, si bien qu’il, Roger-Denis-Marcel, a commencé à rougir et progressivement serrer les poings, et comme il disposait d’un vocabulaire somme toute réduit, il s’est mis à me frapper, devant Yves qui ne savait plus où donner de la tête, alors, juste avant qu’il ne m’assomme, une idée de génie m’est venue, je me suis reprécipité deux ans plus tard, car l’objectif était toujours de récupérer mon portefeuille, j’ai bien pris soin, cette fois, d’atterrir en pleine nuit, et sans faire de bruit, j’ai écrit sur un bout de papier, ne pas oublier mon portefeuille, en me disant qu’an petit matin je verrais la note, dont je n’aurais aucun souvenir, mais comme c’était mon écriture, comme je vivais seul, bref, ça me semblait un plan parfait, ne me restait plus qu’à retourner en zone boréale devant la hutte à Yves, mais cela c’était sans compter sur un imprévu, car on ne pense pas à tout, une main de fer s’est resserrée sur mon bras, c’était un gaillard de deux mètres, une sorte de gorille abominable, derrière qui est apparue une créature frêle, tremblante, ce qui m’a effrayé, et je me suis mis à crier au voleur au voleur au voleur, au risque de me réveiller, mais je commençais à craindre que je n’aie déjà été assassiné, ce qui n’avait eu aucun sens puisque moi, qui était dans le futur de ce moi-là, eh bien j’étais toujours vivant, mais pour combien de temps, et j’allais disparaître à nouveau, sans réfléchir, quand le gorille s’est mis à se gratter le coco, pourquoi tu cries au voleur puisque c’est toi le voleur, alors j’ai compris que j’étais chez lui, que mon altercation avec Roger-Denis-Marcel avait changé le cours des choses, si bien que je ne vivais pas dans cette maison mais ailleurs, que s’était-il passé, comment savoir sans tout revivre, où me trouver maintenant, où trouver mon portefeuille, et pourquoi le retrouver désormais, puisque si tout est si différent, je n’ai probablement pas voyagé jusque dans la steppe où se terre Yves, donc dans ces conditions, je devais rectifier le tir, revenir avant la rencontre avec Roger-Denis-Marcel, et tenter de ne rencontrer personne, me cacher pour laisser le temps couler comme il a coulé, aussi je me suis catapulté à deux ans et un jour, j’ai atterri dans ma chambre pendant, quelle chance, que j’étais sous la douche, mais voilà que Viviane entre et me voit là, dans ces vêtements qu’elle ne connaît pas, étonnée, me demande pourquoi je laisse couler la douche, et c’est à ce moment que je sors de la douche et que je me vois et que je me vois, en même temps, confusion, Viviane qui s’évanouit, moi qui me frappe, comment s’en sortir, disparaître disparaître disparaître, je reviens dix minutes plus tôt, sauvé, je me cache sous le lit, Viviane entre, ne me voit pas, je sors de la douche, je ne me vois pas, je me dis, moi qui est sous le lit, ouf, ne me reste plus qu’à attendre que ce moi-là, qui sort de la douche, s’habille et file au travail, tout comme Viviane, et j’irai me cacher ailleurs, le temps de laisser le temps redevenir indépendant, c’est un bon plan, je suis patient, dès que je n’entends plus un bruit, je sors de sous le lit, mais avant de partir, comme j’ai un petit creux, j’ouvre le frigo, je mange un morceau de gâteau, je bois un verre de lait, un petit café, pourquoi pas, j’ai le temps, et quand je m’apprête à sortir, discrètement, j’entend la clef tourner dans la serrure, je me planque dans le premier placard, c’est Viviane, elle revient, elle n’est pas seule, il y a un type avec elle, je ne le vois pas, je ne reconnais pas la voix, ils rient, ils s’embrassent, et j’entends les vêtements voler, alors là c’est trop fort, je sors en furie, j’oublie que je ne suis pas moi, je lui dis bravo, elle dit tu m’espionne, je réplique qu’elle est bien hypocrite de me reprocher l’aventure avec Lucienne, et en le disant je me rends compte que j’ai parlé trop vite, que cette aventure n’est pas encore survenue, mais comment lui expliquer, je m’emmêle, j’éclate d’un grand rire nerveux, je ne m’en sortirai jamais, je m’incline, mais continuez, continuez, je partais justement, je ne suis qu’un fantôme, et quand je reviendrai, ce ne sera pas moi, voyez ces vêtements, voyez cette nouvelle cicatrice, ce n’est pas moi ici, c’est moi plus tard, eux ça les refroidit, évidemment, et je m’éclipse, je sais que ça sera beaucoup trop compliqué pour ce moi qui vient de partir au travail, pour eux deux, alors encore retourner en arrière, j’en ai marre, j’emprunterai quelques dollars à Yves, tant pis, je retourne dans la steppe, et voilà, mais il n’y a pas de hutte, il n’y a pas de route, que s’est-il passé, tout est bousillé, et maintenant, je vous le demande, maintenant, où aller?

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