Du droit des assassins de fumer où bon leur semble

Elle dormait dans la plus belle des chambres de l’hôtel Arc-en-ciel, dans l’ouest du pays, pas très loin d’un océan. Près d’elle, l’assassin de son mari fumait. Pourtant, c’est strictement interdit par le règlement de l’hôtel. L’avis est placardé partout: à la réception, dans les couloirs, dans l’ascenseur, dans chaque chambre, derrière la porte, près du téléphone, près du mini bar, près du téléviseur, derrière la porte de la salle de bain, au-dessus du miroir.

Une vingtaine de policiers, armés de leur courage et de lance-pierres, ont surgi de la nuit pour s’abattre sur le couple. Ils les ont  menottés, vilipendés, embarqués. Tous les deux, lui pour le crime, elle pour complicité.

Devant le juge, l’assassin a plaidé qu’en sa qualité d’assassin, il n’avait pas à respecter une interdiction de fumer, dans un hôtel ou ailleurs. Il a soutenu que son occupation engendrait un niveau d’anxiété plus élevé que la moyenne des occupations, et qu’en conséquence, il a droit à une cigarette où et quand bon lui semble. La complice, fort silencieuse, opinait toutefois du chef. Enfin, il a présenté une jurisprudence fort complète, qui comptait au moins dix films dans trois langues différentes où les assassins fumaient dans un hôtel.

Visiblement impressionné par la qualité des arguments de l’assassin, le juge a annoncé qu’il prenait la cause en délibéré. Contre toute attente, il n’a demandé aucune caution pour la remise en liberté du couple.

Fier de sa prestance, et gonflé d’espoir quant à l’issue du procès, l’assassin a assassiné un homme, choisi au hasard sur le boulevard des Cèdres. Il a aussitôt abandonné sa complice à son sort, peu enviable, et s’en est allé, bras dessus, bras dessous, avec le conjoint de son nouvel assassiné.

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Violence par une nuit pluvieuse

Rosanne a appelé le 911 vers minuit quarante-cinq. Elle a entendu un coup de feu sur la rue des Fleurs. Selon elle, il y aurait eu une bagarre, et puis bang, le coup de feu. Des agents du Service de police du Village de Gimault se sont rendus sur place dans une de leurs autopatrouilles, une voiture de qualité moyenne, moteur de huit cylindres, pneus d’hiver car c’est l’hiver, réservoir d’essence rempli à la moitié, réservoir de lave-glace plein. Elle aurait besoin d’un nettoyage complet à l’intérieur..

Les premiers agents dépêchés sur place ont intercepté un véhicule ayant à son bord un homme de trente-cinq ans, un homme de quarante-deux ans, une femme de trente-et-un ans, un homme de vingt-huit ans, une femme de vingt-cinq ans, un homme de quarante-quatre ans, une femme de trente-trois ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, une femme de dix-neuf ans, une femme de vingt-deux ans, un homme de trente-neuf ans, une femme de vingt-six ans, et un homme de trente-sept ans.

Ces personnes ont été arrêtées et sont en ce moment interrogées, ou en voie de l’être, afin de faciliter la rédaction du rapport de fin de soirée.

L’enquête a aussi permis de récupérer une douille, qui gisait, seule, abandonnée, souillée par la boue qu’avait laissée derrière elle une pluie inattendue, suspecte et fort désagréable envers tous.

Les policiers du SPVG  cherchent toujours des éléments de preuve sur place, et ailleurs, et chez Rosanne. Car rien n’est laissé au hasard.

On ignore toujours où s’est logée la balle tirée. L’enquête se poursuit.

La pluie noie malgré soi

On m’a attaché à une chaise, sur une pierre, près du ruisseau. Il s’est mis à pleuvoir, mais à pleuvoir. J’ai vite été trempé. Il pleuvait, mais comme il pleuvait. Le ruisseau a gonflé, j’avais les pieds mouillés. La pluie ne cessait pas, ne cesserait pas, et on ne me détacherait pas. J’avais oublié qui m’avait attaché. Qui? L’eau montait, je me noierait. Je méditais, je supputais, je déduisais. La fin sonnerait, si la pluie pleuvait encore. J’avais de l’eau jusqu’au cou, de l’eau quand j’ouvrais les yeux, quand je les fermais, quand j’écoutais la pluie tomber, quand je chantais, quand j’arrivais à imaginer autre chose. Un désert par exemple. Une rue à Paris, à Drummondville, à Macau. Quand la pluie s’est arrêtée, j’en avais jusque sous le nez.

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Rire avec Jacques

Les musiciens ont commencé à jouer avec entrain quand il s’est mis à empiler les invités dans la cour. Nous n’étions pas moins de cent dans la villa, c’était l’anniversaire de Jeanna, je crois, ou de Marcel, comment savoir. Il y avait des rires, du champagne, des petits fours à volonté, et beaucoup de fraises dans des dizaines de vases éparpillées dans les salles, les couloirs, sur le long de la balustrade. J’avais à peine fait sa connaissance, Leila, qui portait de grandes tresses de lianes, elle parlait en clignant des yeux, nous nous touchions déjà les doigts. Il l’a prise par surprise, Jacques, et l’a jetée sur le tas. J’ai sursauté. Je ne regardais pas de ce côté, la cour était derrière moi, et la musique, il y avait la musique qui voilait les bruits sourds des corps s’empilant. Ni à ce moment, ni avant, ni plus tard, personne n’en parlait, personne n’y portait vraiment attention, et je me sentais plus étranger que jamais. Car je regardais, je ne pouvais détourner mon regard du tas qui s’élevait, des gens qui, là-dessous, étouffaient. Certains étaient, je le parie, déjà trépassés. Autour, les futurs empilés mangeaient des fraises, délicatement, et riaient avec Jacques.

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Quand Antonin ressemble à Preston

ANTONIN: La première fois qu’on m’a kidnappé, je photographiais l’ancienne maison de Claude Simon à Perpignan. Ils me sont tombés dessus, quatre bandits de tous les sexes, armés de révolvers, de pistolets électriques, de menottes, cagoulés, gantés, impolis. La route a été longue et fort cahoteuse, puis il y a eu la mer, je l’ai entendue, je l’ai sentie, car dans la boîte de cette camionnette je ne voyais rien, puis il n’y a plus eu la mer, et j’ai tout de même fini par m’endormir, d’un véritable sommeil, je crois, car je ne me souviens pas qu’on m’ait assommé, ou drogué. À mon réveil, j’étais toujours étendu, menotté, garotté, dans la boîte de la camionnette. Ça roulait toujours, il y avait beaucoup de trafic, cela je pouvais l’entendre, et des poids lourds, et des voitures sport, et des motos. Pour passer le temps, je me suis mis à compter les motos. Il y en avait trop, j’ai abandonné. Je me suis rendormi, je me suis ré-réveillé, et rendormi, et ré-réveillé, et vice-versa pendant des heures. Puis, tout  s’est arrêté. Soudain, mes bandits n’étaient plus là. J’ai frappé des pieds contre le métal des côtés, je me suis démené mais personne n’a réagi. Je n’entendais rien à l’extérieur. Alors j’ai attendu, croyant qu’on viendrait m’expliquer mon rôle dans cet étrange kidnapping. Je me suis alors endormi à nouveau, et c’est une voix, une forte voix d’homme, qui m’a réveillé. Je me suis remis à taper. La voix s’est tue, puis a demandé, qu’est-ce que c’est. Comme je n’étais pas en mesure de répondre, j’ai tapé de nouveau. La voix s’est éloignée. Une heure plus tard, au moins, d’autres voix se sont approchées. Deux types. Je tapais, je frappais, j’entretenais un joli vacarme. Mais eux, ils tournaient autour de la camionnette, et comme ça, un tour, deux tours, trois tours, et ça n’en finissait plus, jusqu’à six tours! Drôles de bandits! J’avais faim, j’avais soif, j’avais des fourmis dans les jambes et une araignée sur le nez. Ils se sont mis à tirer sur les poignées des portes. Je me suis dit qu’ils avaient perdu leurs clés, ou qu’il s’agissait d’autres bandits, qui voulaient kidnapper un kidnappé. Un vol de bandits à bandits. Ça se corsait. Ils ont refait quelques tours de la camionnette. C’était vraiment leur truc, ça, tourner autour. Puis ils ont frappé un grand coup, avec une barre de fer. La serrure a lâché, ils ont ouvert les deux portes arrière: les flics! Deux flics, éberlués, m’ont libéré. Ils ont fait oh, moi je n’ai rien fait, puisque j’étais garrotté. Ce n’est qu’arrivé au commissariat que j’ai compris que j’étais à Dunkerque. J’en avais fait du chemin. Ils m’ont expliqué que mes bandits impolis m’avaient pris pour Preston, le fils de Jeff, moi qui ne parle pas un mot d’anglais, qui habite chez ma tante Diane, qui ne s’achète pas de voiture afin de pouvoir voyager. Un peu. Preston!

LIANNE: Et la deuxième fois?

ANTONIN: Ah, c’était à Atlanta.

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Entrer dans une boutique de sport à dix heures dix

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Je souhaite y acheter une bicyclette, un engin de bonne qualité. Ils ont une cinquantaine de modèles, de tailles, de formes et de couleurs différentes. Comment choisir? Les prix varient beaucoup. J’ai un budget fixe, et mes besoins sont modestes. J’utiliserai la bicyclette pour me rendre au travail. Elle ne doit pas me coûter trop cher, au cas où on me la volerait. Il y a beaucoup de vols au centre-ville.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Dès que la porte s’est refermée derrière moi, un vendeur s’approche. Il est jeune, athlétique, souriant. J’aurais préféré qu’il me laisse errer parmi les bicyclettes pendant quelques minutes avant de m’aborder. Je veux voir à quoi ressemble leur marchandise, je ne veux pas me sentir pressé d’acheter. Ça ne m’a jamais réussi, quand un vendeur me pousse, je ne parviens plus à réfléchir. Alors soit je sors, et je ne reviens jamais, soit j’achète rapidement, et je suis déçu dès que je reviens sur terre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une clochette signale mon entrée. Je reconnais tout de suite la musique qui joue à la radio. Mais est-ce vraiment une radio? Peut-être une liste de pièces qu’ils ont choisies. Ce qui joue, c’est un morceau de Métallica. Je m’étonne d’entendre ça ici. En général, les boutiques, même de sport, ne jouent pas Métallica. Il y a encore beaucoup de gens qui ne supportent pas, même si c’est vieux comme trois lunes. Je ne peux pas dire que j’adore, mais je connais. Ça jouait beaucoup quand j’étais plus jeune, chez les copains, dans les partys.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. J’ai sept cents dollars dans les poches, et je suis bien déterminé à m’acheter une bicyclette aujourd’hui. J’économise depuis deux mois. Enfin, je pourrai pédaler pour me rendre au boulot, je n’aurai plus à marcher. Cinq kilomètres aller, idem au retour. Je pourrai visiter la ville, et même en sortir, à l’occasion. Je ne sais pas si j’achèterai dans cette boutique-là. C’est la première que je visite. Elle a bonne réputation, on m’a dit que leur service après-vente était un des meilleurs en ville. C’est important pour moi, parce qu’en mécanique de bicyclette, je n’y connais rien. Et ça ne m’intéresse pas.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une femme, la cinquantaine, s’apprête à sortir. Elle tient sous le bras deux pneus de bicyclette. J’ai tout juste le temps de jeter un coup d’œil sur l’étiquette. Cent cinq dollars. Ça me refroidit. Si on paie cent cinq dollars pour un seul pneu de bicyclette dans cette  boutique, comment me vendront-ils la bicyclette au complet? Je n’ai peut-être pas les moyens d’acheter ici. J’aurais peut-être dû me renseigner en ligne avant de débarquer, j’aurais su à quoi m’attendre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. À ma gauche, il y a un grand panneau publicitaire. Une magnifique photographie d’un paysage de montagnes. J’ignore où c’est, en tout cas, c’est pas ici. Peut-être en Patagonie. Il y a un cycliste, ce qu’ils appellent un vélo de montagne. Il descend dans un sentier étroit, très étroit, à environ cinquante degrés. C’est probablement une boutique spécialisée, pour montrer des images semblables. Sur le panneau, il y a la marque de la bicyclette, et un slogan, quelque chose en lien avec l’aventure. Je n’ai besoin que d’une bicyclette pour aller travailler.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Le vendeur m’a demandé quel type de bicyclette je cherchais. Comme je ne savais pas exactement, j’ai réfléchi. Avant que je n’aie eu le temps de répondre, un autre client est entré derrière moi, et le vendeur l’a reconnu tout de suite. Il l’a salué par son nom, et ils ont engagé une conversation qui portait, je crois, sur les courses de vélo à venir pour les prochaines semaines. Je ne voulais pas les écouter, mais ils parlaient fort, s’exclamaient. Plus ils parlaient moins je me sentais à ma place. J’ai failli tourner les talons, et m’éclipser en douce.

Il est dix heures dix. J’entre dans une boutique de sport. Ou pas.

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Dila

JEANNE: Vous avez lu Dila?

JEANNOT: Alors toi tu es drôle. Personne n’a lu Dila!

JEAN: Je ne suis pas d’accord. Moi j’ai lu. J’ai lu, mais je n’ai rien compris. C’est nul.

MARIE-JEANNE: J’ai commencé à le lire, mais je m’y suis perdue. Je lis quand je vais à la toilette, et d’une fois à l’autre, c’est difficile de s’y retrouver. Faut relire. Comme j’étais constipée la semaine dernière, je n’ai pas beaucoup lu. Je crois que je préfère lire des blagues quand je vais à la toilette.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEANNE: C’est vrai que ça épuise. Habituellement, je lis des polars, mais pour lui faire plaisir, j’ai lu Dila. J’étais rendue à Marseille, sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Lire Dila, c’est se lancer dans le vide et ne jamais atterrir.

MARIE-JEANNE: Il y a un narrateur coincé dans une pièce, il y a cette fille qui parle à tous les temps, et soudain, ça éclate.

JEAN-MICHEL: Pourtant c’est simple. Elle est dans une pièce, dans une prison si vous voulez, et le monde tourne autour. Le monde ne s’arrête pas. Il a tourné avant elle, pendant elle, et il tournera après elle. Son histoire remonte à la surface, nous y jetons un coup d’œil, mais elle est avalée par le maelstrom.

JEAN: Sauf qu’on pourrait nous raconter ça comme on nous raconte n’importe quoi. Écrire pour se faire comprendre. Communiquer.

MARIE-JEANNE: Oui! Il y a des recettes, pourtant.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEAN-MICHEL: Tout se tient. Clairement, sagement, platement. À quoi bon retrouver les parents, les siens ou ceux de la victime? La laisser parler, s’égarer, se retrouver, avec un bruit de fond continu, le bruit du monde qui va comme il va.

JEANNE: Est-ce que les auteurs ne devraient pas plutôt nous amuser? Nous plaire avec de belles inventions?

JEANNOT: C’est ce que nous, la majorité, pensons. Nous achetons les livres, nous avons notre mot à dire. Je n’aime pas mon boulot, mais je travaille tout de même. Argent durement gagné. S’il vous plaît, servez-nous ce que nous désirons. Il n’y a pas à tergiverser. Le client est maître! Faudrait pas l’oublier.

MARIE-JEANNE: C’est bien vrai, même si je ne suis pas tout à fait d’accord.

JEANNE: Hein?

MARIE-JEANNE: En tout cas, faut nous permettre de lire ça aux toilettes sans perdre le fil.

JEAN-MICHEL: Lire Dila, c’est autre chose. Je suggérerais de le lire au café, de huit heures le matin jusqu’à tard dans la journée. Lire dans le bruit, et oublier le bruit, se laisser bercer par ce bruit.

JEANNE: Je préfère le lire dans mon hamac, près du lac. Quoique les moustiques. Oui, dans mon hamac.

MARIE-JEANNE: À part les toilettes, je n’ai pas le temps.

JEAN: Je lis dans le métro. Ça fait passer le temps.

JEANNOT: Allongé sur le fauteuil, mais que de bons romans. Et des biographies.JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant. N’importe où.

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Bonne nuit et fais de bons rêves Roland!

Longue journée. J’ai passé en revue toute la comptabilité du mois. Cela m’a pris un temps fou, pas même le temps de m’arrêter pour le lunch. Je suis exténué. Pas de télé ce soir, pas de lecture, je me glisse sous les draps et je me couche.

Un brin de toilette, en accéléré, dents, douche, dodo.

Ils sont plusieurs, ce soir, autour du lit. Cinq messieurs, deux dames. Quatre des hommes portent un jeans. L’un a un t-shirt blanc, chaussures marron, l’autre une chemise à carreaux dominance rouge à rayures vertes et jaunes, chaussures noires, l’autre une chemise blanche, froissée, sandales en cuir, l’autre un pull en coton marine avec un logo blanc sur le devant, baskets blanches. Le cinquième homme porte un habit marine à rayures grises, fines. Chemise rose, cravate rose à bandes obliques marine, mouchoir rose. Une dame porte un jeans, une marinière, des tennis bleu royal à semelle blanche, garnie d’une rayure marine. L’autre dame porte une jupe fourreau vert sapin, blouse blanche, escarpin vert bouteille. Ces gens ne communiquent que par des regards, des gestes silencieux.

Tous sont assis à environ deux mètres quarante du lit. L’homme en habit est assis à droite, à ma gauche donc, à la hauteur de l’oreiller, et la dame en jupe lui fait face, de l’autre côté. Au pied du lit, en plein milieu, se tient l’homme au t-shirt blanc. La deuxième dame se trouve à sa droite, vis-à-vis le coin droit du lit, qui est à ma gauche, lorsque je suis couché. L’homme à la chemise à carreaux se tient à la gauche de l’homme au t-shirt blanc, face au coin gauche du lit, qui est à ma droite, lorsque je suis couché. L’homme à la chemise froissée est assis entre l’homme à l’habit et le pied du lit, presque au milieu. L’homme au pull lui fait face, entre la dame à la jupe, donc, et l’homme à la chemise à carreaux, à ma droite donc.

Je règle mon réveil, car demain, je dois me lever de bon matin. La révision d’aujourd’hui m’a contraint à mettre de côté les tâches courantes, et je devrai pédaler vite pour reprendre le dessus. Je prévois de travailler tout le weekend. À moins qu’aucun imprévu ne survienne demain, et que le patron soit entièrement satisfait de ma révision. Ce qui ne s’est jamais produit en vingt-trois ans.Je laisse une note sur une page du cahier qui reste toujours sur ma table de nuit: ne pas oublier d’appeler Manon pour l’inviter au cinéma lundi soir. Depuis trois ans, deux mois, cinq jours, je laisse cette même note chaque semaine. Plus tard, quand je relirai mon cahier, ça me rappellera de bons souvenirs. J’ai pris l’habitude d’inviter Manon le lundi, parce que c’est moins cher, et il y a moins de monde. Je n’aime pas la foule, surtout au cinéma.

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Que l’eau soit claire ou colorée pourrait très bien n’avoir aucun sens

Il n’y a pas à tergiverser, quand on s’égare à ce point, vaut mieux se terrer chez soi, et lire, et ne plus jamais sortir. Tout a commencé près du lac, un lac où pourtant j’allais souvent dans mon enfance. Oncle G y a une maison, et chaque été, j’y passais quelques jours, parfois quelques semaines. J’y suis retourné il y a plus d’un an. G avait vieilli, il était gâteux. Mais le lac était toujours aussi beau, alors j’y ai nagé, comme autrefois, j’y ai même pêché. Puis, lui et moi, assis sur la terrasse, nous avons  regardé le lac, en silence. Lui parler était trop pénible, valait mieux se taire, et croire que cela est profond. Mais à force de regarder, on finit par s’ennuyer. Je me suis plaqué les poings devant les yeux, question de voir si le lac serait toujours aussi beau après quelques secondes dans l’obscurité. Quand j’ai enlevé mes poings, il n’y avait plus de lac. Enfin, tout était encore là, tout, sauf l’eau. Un lac à sec. J’ai eu beau cligner des yeux, tourner la tête, observer avec attention, rien n’y fit. Il n’y avait plus d’eau. Je me suis remis les poings devant les yeux, quelques secondes. Au retour, le lac était miraculeusement de retour, mais rose. Il s’était rempli à son niveau habituel pour le mois de juillet, mais d’une eau rose. Scintillante. J’ai couru chercher un bocal dans la maison, je suis descendu au lac où j’ai rempli mon bocal d’eau rose. Puis je me suis rassis près de mon oncle, qui ne bronchait pas. Tant qu’à halluciner, j’ai recommencé le même manège. Poings devant les yeux, retour: le lac était jaune. Un nouveau bocal, que j’ai rempli. Et j’ai, comme ça, rempli cinq bocaux. Rose, jaune, bleu royal, orange, vert pomme. J’étais énervé. Je sentais que j’avais la caboche fêlée, et ce n’était pas du tout le moment. Ce n’est jamais le moment pour ce genre de désagrément. Dès que tante F est revenue de ses courses, je les ai quitté, sous prétexte que j’avais une urgence en ville. Merci, à bientôt. Avec mes cinq bocaux dans un sac, je suis rentré chez moi, j’ai pris des cachets, et je me suis couché. Dormir me réparerait. Le lendemain matin, mon associé a appelé, notre plus gros client menaçait de se tourner vers notre concurrent, qui offrait de meilleurs prix. Négociations, explications, rencontres, appels, nouvelles explications, nous avons passé une semaine à tenter de le convaincre que nous offrions plus, beaucoup plus. En vain. Panique, branle-bas de combat, dès que ça s’est su, nous avons perdu cinq autres clients. Du jour au lendemain, nous nous retrouvions avec les mêmes obligations, mais avec soixante pour cent moins de revenus pour y faire face. Mises à pied, efforts redoublés pour contacter de futurs clients, révision des prix, pendant trois mois, nous avons sué jour et nuit pour nous maintenir à flot. Nous avons réussi. J’étais exténué. J’ai pu prendre deux jours de congé, pour dormir et ne rien faire. Au matin du deuxième jour, j’ai vu le sac au fond du placard, et je me suis rappelé les bocaux. J’ai bien ri. Après ce que nous avions vécu, ces enfantillages m’amusaient. J’ai ouvert le sac, certain d’y trouver cinq bocaux remplis d’eau, d’une eau aussi claire que peut l’être l’eau d’un lac. Mais il y avait là un bocal d’eau rose, un bocal d’eau jaune, un bocal d’eau bleu royal, un bocal d’eau orange, un bocal d’eau vert pomme. J’avais toute ma tête, et j’avais beau placer les bocaux sous la lumière du jour, sous la lumière des ampoules électriques, les couleurs ne disparaissaient pas. J’ai tout de suite appelé mon associé, je lui ai dit que j’étais terriblement malade, je ne sais plus ce que j’ai inventé, et je lui ai annoncé que je ne reviendrais pas au travail avant au moins un mois. Le lendemain, il m’a laissé un message, me suppliant de revenir. Je n’ai pas retourné son appel, ni ses courriels, ni ses textos. Depuis un an. Et ce matin, tante F m’a appelé. Elle souhaite que vienne leur rendre visite. J’ai dit peut-être, je ne sais pas, je ne sors plus, je ne travaille plus, je lis, jour et nuit, je lis, je dors, je mange peu. Elle m’a rappelé, inquiète, mais je n’ai pas décroché. Je n’avais pas regardé mes bocaux depuis un an. J’ignore pourquoi. De si belles couleurs. Pourquoi ne pas les installer sur la table devant la fenêtre? Avec la lumière du jour, ce sera joli. Alors je les ai sortis du sac, et les ai alignés à dix centimètres l’un de l’autre, sur une ligne parfaitement perpendiculaire à la fenêtre. Bizarrement, dans chaque bocal l’eau était claire, aussi claire que l’eau d’un lac peut l’être. Ce n’est pas très coloré, certes, mais c’est joli quand même. Je regarde souvent les maisons d’en face à travers un bocal, ou un autre, ou un autre, et c’est chaque fois légèrement différent. Mais je ne fais pas ça très souvent, puisque mon temps, je le passe à lire, le Petit Robert, le Petit Larousse, le Petit Prince, et je recommence.

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Comment savoir?

Il n’y a pas de distinction notable entre cette chaise et cette chaise, et pourtant, Clarita a choisi de s’asseoir sur celle-ci plutôt que sur celle-là, ce qui a provoqué un tollé parmi les observateurs, puisque quatre-vingt pour cent d’entre eux avaient parié qu’elle opterait pour celle-là, sans raison apparente, du moins, sans partager publiquement ces raisons, que nous aimerions élucider a posteriori, pour l’édification des masses et le raffinement de nos propres théories de probabilité, cela même si Clarita s’est relevée après à peine cinq minutes, cinq pauvres et maigres et suffocantes et grises minutes, pour franchement quitter la pièce, la scène, le décor qui avait demandé tant de travail à nos collaborateurs de la section des travaux manuels de l’Agence, pour aller, Clarita, se réfugier de l’autre côté de la rue dans un café que nous ne fréquentons plus depuis que Georges, le propriétaire, n’est plus le propriétaire, quoiqu’étant toujours Georges, approximativement, et qu’un amateur de Monopoly a pris la relève, ce qui a provoqué un raz de marée parmi la clientèle et entraîné l’abandon définitif de plusieurs, dont nous sommes, mais pas de Clarita, semble-t-il, qui était là auparavant, qui s’y est maintenue durant la tempête, et qui y est encore, qui y sera encore demain, hors d’atteinte, impossible à voir et à prévoir, détachée de nous qui errons comme de pauvres chats, et certains pourraient dire de misérables rats, arpentant le trottoir l’air d’hères cherchant à se donner l’air de gens qui ne cherchent pas à se donner un air mais n’y parvenant pas, cela nous en sommes conscient, au risque d’éveiller le soupçon de la population locale, des autorités et de la police, au risque de se voir ordonner de circuler, ce qui bien entendu est impossible, donc résistance, refus d’obtempérer, arrestation, transportation, exclusion, condamnation, pendant que Clarita finira par finir son café sa salade son café son vin son sandwich son croissant sa bière son café sa brioche. Comment savoir? Maintenant, comment savoir?

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