J’ai enjambé le parapet et je me suis élancé. En bas, il y avait un énorme tas de neige, qui a amorti ma chute. Plus qu’amorti, je m’y suis enfoncé jusqu’à disparaître. Je n’ai pas paniqué, j’ai nagé, j’ai retrouvé la surface. J’ai secoué ma canadienne, mon pantalon, je me suis élancé d’un pas gai dans l’avenue. Parvenu au boulevard, j’ai tourné à droite, où je suis tombé nez à nez avec Claudia. Elle m’a fait remarquer que l’ourlet de ma jupe était défait sur environ deux centimètres. Comment ne l’ai-je pas vu avant de l’enfiler, est-ce que ma jupe se serait prise lorsque je suis montée dans l’autobus, est-ce que le fil, déjà cassé, s’est retiré à cause d’une pression? Au point où j’en étais, pour ne pas me mettre en retard, le mieux à faire était de recoller l’ourlet avec un infime bout de chewing-gum. D’abord acheter en vitesse le chewing-gum. Je les déteste, mais c’est la seule idée qui m’est venue. Derrière le comptoir, j’ai reconnu la fille de ma voisine, j’ignorais qu’elle travaillait là, elle a feint de ne pas me reconnaître, timide ou indifférente ou professionnelle. J’ai pris le chewing-gum, je ne me souviens plus de la saveur, et j’ai couru jusqu’à ma voiture. J’avais oublié de lacer mes baskets, ce qui a failli me projeter sur le pavé. Il y avait deux types près de la voiture, je voyais à leurs yeux qu’ils rêvaient d’en conduire une, d’en posséder une, ils m’ont lancé hey mec, c’est ta bagnole, j’ai fait oui de la tête, je ne sais jamais quoi leur dire aux gens qui bavent devant ma voiture. Ma mère dit que je suis un garçon réservé, je crois que je manque totalement de confiance, voilà l’affaire. J’ai foncé jusqu’à la campagne, je devais y retrouver Mathias, nous n’avions pas vraiment de plan, rien de précis, nous souhaitions seulement trouver quelque chose pour ne pas trop nous ennuyer. Mais étonnamment, Mathias n’était pas là, j’ai roulé encore un peu, et j’ai eu une crevaison. Depuis que j’ai mis ces pneus sur le vélo, je les collectionne, les crevaisons! Dès que j’aurai ma paye, je m’achèterai de nouveaux pneus, légèrement plus larges, peut-être un peu plus lourds, mais je ne serai pas obligé de démonter ma roue à chaque sortie. Quand je suis arrivé en ville, je me suis tout de suite dirigé vers le Bar Central. Avant d’entrer, j’ai retiré ma cravate, puisque l’ambiance est décontractée, surtout le samedi. Il y avait là Jacquot, Martine, Olivia et Nathalie. Tout le monde m’a demandé des nouvelles de l’accouchement, j’ai dit que tout s’était bien passé, que je me sentais en super forme, et Josito a tout de suite demandé le sein, c’est un petit glouton. Ils l’ont tous trouvé charmant, j’ai souri, et je me suis frotté la barbe, je crois que je vais me la couper, mon épouse l’aime bien, mais l’entretien me coûte, je voudrais sortir au plus vite, une nouvelle copine qui est dans ma classe m’a proposé une manucure, moi je ne suis pas douée, ses ongles sont ravissants, et parce que je suis souvent avec elle, Marco est persuadé que je suis son copain, il est jaloux, il répète que je suis bi, il me lasse, je crois que ce soir, je resterai à la maison pour me tricoter un bikini. Quoi qu’on en dise.
Archives de l’auteur : Michel Michel
Lorsque les chouettes hululent
Il n’y a pas de fumée sans jeu, disait mon grand-père, qui aimait allumer un joint sous les prétextes les plus improbables. Parfois c’était parce qu’un chat, dans la ruelle, avait miaulé. J’ignore pourquoi il avait besoin d’un prétexte, pourquoi il ne les allumait pas quand bon lui semblait, tout simplement. Un crissement de pneus qui dérapent, un joint! Une sirène d’ambulance, un joint! Un coup de tonnerre, un joint! Les voisins qui s’engueulent, un joint! Une chouette qui hulule, deux joints! Parce que c’est rare.
On ne fait pas de fumée pour si peu, a lancé ma grand-mère, quand grand-père est mort. J’ai voulu allumer un joint, ça allait de soi, pour marquer le coup. Il le faisait pour tous les morts, et il y en avait de plus en plus, parmi ses copains. Je me disais que je le lui devais bien. Mais grand-mère a piqué une crise, je n’ai pas insisté. Le lendemain de l’enterrement, j’ai appris qu’elle avait enterré grand-père avec toute son herbe, et il lui en restait beaucoup, au moins pour douze mois.
Comme je ne fumais qu’avec grand-père, depuis, je n’ai plus jamais allumé un joint. Je vais dans la vie comme un homme sérieux, sans plus porter attention aux chats, aux ambulances, au tonnerre et aux voisins. Pas même aux chouettes, quoiqu’elles, je ne peux m’empêcher de les remarquer lorsqu’elles hululent, puisque c’est si rare.
Répétitions et manifestation
Peter descend le boulevard, le téléphone à l’oreille. Quand il raccroche, il se rend compte qu’il est en retard. Il accélère le pas, mais sans courir, prend dans l’avenue à droite, et deux minutes plus tard, entre au Comité populaire. Il salue à la ronde. Ils sont tous là à préparer la prochaine manifestation, assemblage des pancartes, de la bannière, rédaction des tracts, distribution des tâches, préparation des discours, appel des militants. Objectif, remplir au moins deux autobus, pour se rendre dans la capitale. Peter se sert un café, salue à la ronde. Louisa lui remet une pile de feuilles, des listes de personnes à appeler, qui pourraient se pointer le jour de la manifestation. Il se met tout de suite au téléphone, et cela dure des heures, jusqu’à ce que le soleil disparaisse, dans le coin supérieur de la fenêtre, où l’on aperçoit l’immeuble d’en face. Dès qu’il a terminé son travail, Peter accompagne trois autres bénévoles. Un verre juste à côté, dans ce bar où traîne la gauche de L.
Le lendemain matin, il reçoit un coup de fil. On a besoin de lui au local du Comité populaire. Il sera là à dix heures, oui c’est compris, sans faute, oui beaucoup d’appels encore à faire. Peter descend le boulevard, regarde l’heure sur son téléphone et se rend compte qu’il est déjà une heure cinquante-trois. Il presse le pas, tourne à droite dans l’avenue, pousse la porte du Comité populaire. Jérôme lui donne une tape sur l’épaule, l’invite à se servir un café. Jérôme lui confie qu’il a enfin couché chez Josianne, il l’espérait depuis longtemps, il lui en reparlera lorsqu’ils seront seuls. Louisa les interrompt, pas de temps à perdre les gars, le temps file, la manif c’est dans deux jours, elle remet un bon centimètre de feuilles à Peter, les noms et numéros de téléphone des personnes à appeler. Pour la plupart, il ne les connaît pas, mais il répète la même chose chaque fois. Prix des logements, oui ce sera en autobus, oui un repas sera fourni, oui il y aura beaucoup de monde. À la fin de la journée, Peter reçoit un appel, il dit non pas ce soir, et il sort avec d’autres bénévoles pour aller boire un verre. Jonathan et Lisette sont là, Peter ne les a pas vus depuis des mois, il les invite à terminer la soirée chez lui, ils acceptent, ils boivent un peu plus, ils se déshabillent et se font frétiller les corps.
Au petit matin, Peter recommande à Lisette de bien fermer à clef lorsqu’ils partiront. Jonathan dort encore. Sur le boulevard, Peter lève la tête vers la tour de la gare, il est déjà dix heures, il est en retard. Tant pis, quelques minutes de plus ou de moins n’y changeront rien, après tout c’est du bénévolat, il aspire autant d’air que ses poumons en supportent, et descend le boulevard jusqu’à l’avenue, où il s’engage pour atteindre, en moins d’une minute, la porte du Comité populaire. Ils sont déjà tous là, à écrire, dessiner, téléphoner, parler, planifier. Jérôme est heureux, il en saura la cause plus tard, et Lionel a une sale tête, il a beaucoup bu hier soir, son corps a du mal avec l’alcool. Louisa lui fait la bise, lui remet une liste de noms, des membres du Comité populaire, des sympathisants, qu’il faut appeler, un à un pour les inviter à la manifestation dans deux jours. Peter se verse un café dans une des tasses propres, une grosse tasse blanche au bord ébréché, à l’anse cassée. Il appelle des dizaines et des centaines de personnes, et à peine une soixantaine ont confirmé qu’elles viendraient, qu’elles seraient au rendez-vous pour prendre l’un des deux autobus loués pour l’occasion. Après la journée de travail, quatre ou cinq bénévoles, dont Peter, s’arrêtent au bar pour un verre, pour quelques verres. Peter quitte le bar avec Lisette, qui le convainc de passer la nuit avec elle, chez elle. Peter hésitait, parce qu’avec Lisette, c’est parfois compliqué, du moins ça l’a été les deux dernières fois. Elle finit toujours par parler d’amour, ce qui irrite Peter.
Ce ne sont pas des voisins cannibales qui les feront partir au printemps
JOEY: C’est intolérable!
JOËL: Au printemps, quelles sont les premières fleurs à fleurir?
JOEY: C’est insupportable!
JOËL: Les primevères.
JOEY: C’est innommable!
JOËL: Il y a aussi les pâquerettes, mais quant à savoir laquelle est vraiment la première. Ça doit varier. Nombreux paramètres à considérer. Composition du sol, exposition au soleil, altitude, latitude et longitude, précipitations, vitesse du dégel.
JOEY: Tu m’écoutes? J’ai l’impression de parler dans le vent!
JOËL: Je t’écoute. Je t’entends. Tu crois que je devrais planter des fleurs, ou me contenter des fleurs sauvages? J’aime bien les fleurs sauvages.
JOEY: C’est inconcevable!
JOËL: Évidemment. Le problème avec les fleurs sauvages, c’est qu’elles m’attirent des ennuis. Les voisins. Ils se plaignent au conseil municipal, prétendent que ça ne fait pas propre, que ça diminue l’attrait de notre rue, que les maisons perdent de la valeur, que ça attire des mulots, des couleuvres, des crapauds.
JOEY: C’est invraisemblable!
JOËL: La nature, moi j’aime bien. Je devrais peut-être partir d’ici, à quoi bon vivre en si mauvais voisinage. L’an dernier, tu t’en souviens, les voisins s’en sont pris à mes enfants. Ils en ont dévoré un ou deux. Pas les plus jeunes, ceux qui venaient juste après. À force, il ne m’en restera plus.
JOEY: C’est irrecevable!
JOËL: Tu me diras qu’on peut en refaire d’autres, mais ce n’est pas si simple. Les années passent, on se lasse. Pourtant, nous aimons notre petit paradis. Partir serait cruel.
JOEY: C’est inacceptable!
JOËL: C’est inacceptable!
JOEY: Les voisins, s’ils n’aiment pas nous voisiner, qu’ils aillent voisiner dans un autre voisinage.
JOËL: C’est peu probable.
JOEY: En vérité, ils n’ont pas dévoré un ou deux enfants. Ils en ont dévoré une demi-douzaine. Des tiens, des miens, des leurs. Laissons pousser les fleurs.
JOËL: C’est inexorable.
JOEY: Je ne partirai pas, tu ne partiras pas, il ne partira pas. Nous restons.
JOËL: C’est supportable.
Et dire que j’allais écrire une nouvelle qui commence par Heureusement
Aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps d’écrire une nouvelle, comme je le fais tous les jours depuis plus d’un an. J’y ai pensé, oh oui, à vingt-deux heures trente-deux, comme tous les soirs, je me suis installé devant mon clavier, j’ai écrit un premier mot, Heureusement, mais la suite n’est pas venue parce que mon ami Christophe est entré chez moi en furie. Il voulait, m’a-t-il annoncé, m’assassiner. Habituellement, rien ne peut retarder, empêcher, annuler, l’écriture de la nouvelle. Mais devant la possibilité de ne plus exister, une décision s’imposait, et je l’ai prise. J’ai vite couru au grenier, où, bêtement, je me suis retrouvé coincé. Trop haut pour fuir par une prise d’air, Christophe n’avait qu’à monter, me trouver, tirer. Car il avait un de ces gros fusils dont les balles non seulement vous tuent, mais vous projettent contre le mur et fracassent tout ce qu’il y a autour, lampes, meubles, glaces, murs, photographie de votre grand-mère avec votre fils lorsqu’il avait trois ans et qu’il demandait pour la première fois une glace au chocolat.
Bien sûr, Christophe n’a pas pointé sur mon front un de ces horribles fusils qui tempêtent et pulvérisent. Mais il m’en voulait, il m’en voulait tant que ça ne pouvait pas attendre la fin de la nouvelle qui promettait, Heureusement, pour une fois ça serait gai, ça sentait le printemps et les premières fleurs, assurément quelques oiseaux, et l’odeur des pourritures gelées dans les bois durant l’hiver. Que se passe-t-il, Christophe? Je le savais, évidemment, mais je m’attendais à ce que la réaction vienne dans un délai plus long, au moins vingt-quatre heures, avec chance, quarante-huit.
Voilà. Cet après-midi, j’ai partagé un charmant plaisir avec Julia. Cela s’est passé dans la nature, je l’ai rencontrée par hasard durant ma promenade, il n’y avait personne, je crois qu’elle m’a suivi, elle me talonne depuis deux semaines. C’est le regard d’un écureuil qui m’a décidé, et nous nous sommes retrouvés étendus dans l’herbe, avec tous ces gestes emmêlés et cette conclusion frissonnante. Après la conclusion, nous avons entendu, puis vu, un type qui s’enfuyait dans un sentier de traverse. Nul doute qu’il avait tout vu, nul doute qu’il avait tout filmé. Aujourd’hui, n’est-il pas vrai, chacun filme chacun, pour un oui, pour un non.
Alors, vous voyez, vous comprenez. C’est tout simple, mais c’est ça. Toujours la même histoire! Je m’y suis fait prendre, hélas, mais ça ne m’empêchait pas d’écrire ma nouvelle, du moins, de la commencer, Heureusement, sauf que Christophe a tout interrompu.
Julia, c’est l’épouse de Martin, pas Martin qui tient cette boutique de vélo, non, Martin qui est enseignant à l’École de Chanigan. Ce Martin, l’enseignant, entretient depuis vingt-neuf jours une sorte de début de relation avec son collègue Patrice, mais en secret. Or Martin est toujours amoureux de Julia, et il croit qu’elle est toujours amoureuse de lui, et elle l’est, mais depuis qu’elle a découvert l’aventure de Martin, ce dont elle s’est gardée de parler, elle s’est permis quelques incartades, du moins celle qui me concerne. Le voyeur inconnu connaissait vraisemblablement Martin, puisqu’il lui a envoyé la vidéo, ce qui a terrassé le pauvre homme, qui s’est enfermé chez ses parents dans sa chambre d’adolescent, en envoyant promener tous ses amis, à commencer par Patrice. Bouleversé par les propos particulièrement durs de Martin, Patrice l’a envoyé paître, et est revenu vers Gaston, qu’il avait délaissé depuis vingt-huit jours. Ravi, Gaston a invité Patrice chez lui, champagne, petits fours, il a organisé toute une fête. Mais auparavant, il a demandé à Mathieu, son amant du moment, de partir en vitesse. Mathieu l’a simplement traité de p’tit con, et s’est éclipsé sans faire d’histoire. Sauf que Mathieu, comme d’habitude, était fauché. Comme il n’a plus d’amis, il n’y a, vraiment, qu’une seule porte qui lui soit encore ouverte, en tout temps: celle de Monique, qui l’aime depuis onze ans, Monique qu’il a maltraitée, délaissée, abandonnée. Quand elle l’a vu revenir chez elle, une bouteille de rouge à la main, mais pas de fleurs, depuis longtemps il n’a plus besoin de fleurs, elle a fondu dans ses bras. Au salon, les deux pieds sur un pouf, Christophe attendait qu’elle revienne. Elle est revenue lui dire qu’il devait partir.
J’ai servi un verre à Christophe, il m’a reproché ce petit frisson avec Julia, et il a fini par s’endormir sur le divan. Comme il était tard, je suis monté me coucher.
Est-ce que la fugitive reste sur l’île?
Hôtel de la Concorde, rue de la Concorde, j’ai passé la meilleure des nuits. Mais quels rêves! Je m’étais embarqué à bord d’une goélette, il n’est pas clair si c’était un retour dans le passé ou pas, j’y ai rencontré cette fugitive qui se terrait entre les malles, dans la cale, elle était terrifiée, j’ignore ce qu’elle fuyait, je l’ai nourrie, elle a fini par me faire confiance, je lui ai demandé ce qu’elle fuyait, la police, un mari, elle m’a dit le patriarcat, j’ai dit descendons à la prochaine escale, c’était évidemment une île, dans les rêves, dans les miens du moins, les îles sont toujours florissantes, paisibles, on y est libre même si l’océan nous y emprisonne. Dans l’île, je l’ai perdue de vue pendant plusieurs jours, ou était-ce des mois, des années, je lisais des livres, je m’y plongeais du matin au soir, jusqu’à ce que je découvre que toutes les pages de tous les livres étaient blanches, j’ai pleuré, je crois, parce qu’ensuite, après cette étonnante révélation, il m’a été impossible de lire un seul livre, je n’y arrivais plus, il n’y avait plus rien, j’étais désespéré. Je tournais en rond lorsque ma fugitive a réapparu, elle n’avait pas vieilli, mais j’avais les cheveux gris, elle s’en moquait, elle m’a proposé d’aller vivre avec une bande de babouins, j’hésitais, mais quand une vague poussée par la marée et la tempête a emporté mes livres, j’ai accepté, elle m’a tiré par la main et je flottais dans l’air, je me tortillais comme un foulard, je n’étais plus que cela, un foulard qu’elle tenait au bout de son bras levé. Je me suis réveillé avant d’arriver chez les babouins, que j’avais d’ailleurs oubliés.
Le petit déjeuner à l’Hôtel de la Concorde m’a déçu. Deux tranches de pain blanc, de la confiture, un café allongé à l’américaine, sans goût, à peine chaud. On m’avait indiqué un bistro à proximité, j’y ferais un saut après mon premier rendez-vous.
SERVEUSE: Voulez-vous plus de café, monsieur?
MOI: Non merci, ce sera tout.
SERVEUSE: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île, ou s’enfuit-elle encore plus loin?
MOI: Pardon?
SERVEUSE: La fugitive de votre rêve, vous savez?
MOI: Comment…
SERVEUSE: Ça va, laissez tomber.
Gracieuse volte, la serveuse est déjà loin, s’adresse à d’autres clients. Comment peut-elle savoir pour mes rêves? J’ai dû parler dans mon sommeil, elle aura tout entendu. J’éclaircirai cela plus tard, si elle est encore là. J’ai ce rendez-vous, je dois courir, un boucher qui veut réorienter sa carrière vers la diplomatie, je lui expose les étapes, les coûts, les possibilités, il semble entièrement satisfait, je lui serre la main, je m’apprête à sortir dans la rue, mais il me retient par un pan de ma veste.
BOUCHER: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île?
MOI: Quoi?
BOUCHER: La fugitive de votre rêve, vous…
MOI: Mais comment savez-vous que…
Une cliente, fort charmante, sourire, air serein, athlétique, pousse la porte de la boutique, le boucher la salue par son prénom, à ce que je comprends, ils font partie du même club de vélo, je m’incline, j’ai tout juste le temps d’arrêter au bistro pour y boire mon premier vrai café de la journée. Je pose mon sac contre une patte de la chaise, mon téléphone sur le guéridon, je dois écrire deux courriels importants, le serveur m’apporte un café, un carré de chocolat, je le remercie, mais il reste planté là, devant moi. Je lève les yeux vers lui, il s’incline.
SERVEUR: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île?
MOI: Mais qu’est-ce que vous avez tous à me poser cette question? Comment savez…
SERVEUR: Attendez, je reviens.
Le patron, derrière le bar, l’appelle. Je bois mon café, et j’attends son retour. Sauf qu’il court à gauche, à droite, et je dois déjà partir pour mon prochain rendez-vous.
À quoi bon puisque je n’y comprends rien
On en discutait, elle écrivait les scénarios, au début je n’osais pas, je ne suis pas particulièrement douillet, mais quand c’est gratuit, enfin, vous voyez, je ne comprenais pas, alors je lui ai proposé un marché, elle a rechigné, j’ai insisté, finalement j’ai pris la fuite à la première occasion, la maison était à sept kilomètre du premier village, à trente-trois kilomètres de la ville, j’ai couru, je me suis trainé, au village personne n’a voulu m’ouvrir, m’aider, je me suis caché dans un hangar pour y passer la nuit, j’espérais avoir plus de chance le lendemain, ce serait plus facile en plein jour, les gens sortiraient de chez eux, s’étonneraient, compatiraient, mais quand je me suis réveillé j’étais chez elle, comment est-ce possible, si on m’avait transporté je me serais réveillé, j’étais pourtant de retour, chaînes aux poignets, chaînes aux pieds, tout à recommencer, jouer le jeu, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au milieu de la nuit quand j’ai enfin trouvé les bons mots pour l’amadouer, elle m’a libéré, il y avait une fenêtre qui donnait sur les champs, j’ai couru, je me suis précipité contre la vitre, comme dans les films, sauf que je me suis planté des éclats de verre dans le cou, sur le front, sur les bras et les mains, sur les jambes, les pieds, mais je ne pouvais plus reculer, j’ai galopé à travers champs, je crois qu’à un moment j’ai même effrayé un troupeau de vaches, j’ignorais qu’on les laissait dehors la nuit, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, au petit matin j’ai aperçu un village, je ne l’avais jamais vu, j’étais en sang, les gens ont cru que j’avais eu un accident, un des villageois m’a fait grimper dans la boîte de sa camionnette, ne voulait pas que je monte à l’avant, à ses côtés, craignait que je ne tache le tissu des sièges, je m’en balançais, au point où j’en était, il roulait vite et je me suis rendu compte, sur la route, que j’ignorais où il me conduisait, nous n’en avions pas parlé, j’espérait seulement qu’il ne me ramène pas chez, mais qu’ont-ils donc tous dans ces parages, c’est exactement ce qu’il a fait, il a freiné dans sa cour, nuage de poussière, m’a carrément poussé, je ne voulais pas descendre, elle l’a remercié, m’a tiré à l’intérieur, mais le plus surprenant, et cela je ne me le suis toujours pas expliqué, toutes mes blessures étaient guéries, pas même une cicatrice, comme si je ne m’étais pas entaillé la peau avec les éclats de verre, elle a inventé de nouveaux scénarios, j’étais un orang-outang qu’elle pourchassait dans le boisé derrière la maison, j’étais un pilote d’avion, j’étais le président des États-Unis, je suis descendu si bas que je ne pensais plus, je m’abandonnais à mon sort, épuisé, découragé, et tous les jours c’était dimanche, et tous les jours c’était un 13 mars, et ça n’en finissait plus, j’étais piégé, jusqu’à ce qu’elle ramène à la maison un Roger, il m’a pris en grippe dès la première seconde, au bout d’une dizaine de minutes m’a chassé à coup de bâton, c’est pourquoi tous ces bleus sur les bras, j’imagine que j’en ai aussi de bons dans le dos et sur les fesses, même si votre voiture est confortable, je n’arrive pas à trouver une position convenable, ces douleurs, vous êtes bien gentille, qu’est-ce que je pourrais faire pour vous remercier, laissez-moi votre numéro, je saurai vous récompenser, j’ai de la fortune, on ne dirait pas à me voir ainsi, si diminué, mais je vous assure, je sais bien que vous ne faites pas ça pour, mais pourquoi tourner ici, c’est votre maison, où sommes nous, ce n’est pas possible, vous me ramenez chez elle, ce n’est pas une bonne idée, il y a Roger, il va me, et puis à quoi bon, à quoi bon, à quoi bon, j’imagine que Roger est parti, à quoi bon, comment savoir, il y aura Jean, il y aura Paul, et ce sera encore à recommencer, à quoi bon, à quoi bon!
Ils mentent même sur l’état de leur âme
Le vieux Paurial a passé une annonce, cherche modèle, photographies, jeans et sweatshirt, Laurent a répondu, mais Paurial n’avait pas de jeans pas de sweatshirt, il lui a plutôt plaqué un révolver sur la tempe, lui a ordonné de vider ses poches, Laurent lui a décoché une savate dans l’entrejambe, fracture testiculaire. Laurent a répondu à une annonce, on cherchait des modèles, c’est l’occasion de se faire connaître, mannequin, comédien, il est comédien, n’a joué qu’avec des troupes d’amateurs, rêve de la ville, de la vraie, peut-être du cinéma, on lui dit qu’il a le talent, et la tête de l’emploi. Sitôt entré, il a flairé l’arnaque, a hésité, on ne sait jamais, mais vraiment, ça ne payait pas de mine, un studio à l’allure d’entrepôt délabré loué à la dernière minute, et ce type, mèches grises sur un vieux front, l’oeil pervers. Quand il a sorti son arme, Laurent n’a pas hésité, il les connaît ces salauds, il l’a plié en deux, en trois, en quatre, le vieux s’est évanoui, l’arme a volé sur un tas de débris. Quand les flics se sont ramenés, il n’avait toujours pas repris conscience. Déposition, plainte, ils l’ont emmené, hôpital ou prison, ce n’est pas clair, Laurent est parti à pied, n’a pas voulu qu’on le raccompagne. Je voulais marcher un peu, m’arrêter au café, raconter cette histoire à Martine, mais comme j’atteignais le café, j’ai vu cette annonce dans la vitrine, Modèles recherchés, j’ai pris en note l’adresse, et pourquoi pas, j’ai décidé d’y aller. Il bifurque, change de direction, saute dans un bus, descend dans un quartier à la limite de la zone industrielle où s’élèvent de nombreux hangars, des entrepôts, où circulent pas mal de poids lourds. Il y a aussi, il le sait pour s’y être rendu deux mois auparavant pour une livraison de pizza, au moins un studio de télévision dans les environs. À l’adresse indiquée, un homme, la soixantaine, seul, ce qui l’inquiète, ce qui le décide à ne pas entrer, à se contenter d’expliquer le but de sa visite, sans laisser à l’autre le temps de parler, lui demandant de s’identifier, l’interrogeant sur sa profession, où sont publiées ses photos, réclamant des exemplaires des magazines, mais le sexagénaire tente de se défiler, Laurent lui tient tête jusqu’à ce que l’autre en bafouille. À bout d’arguments, le vieux claque la porte. Laurent contacte les services d’urgence, explique l’arnaque aux policiers, qui forcent la porte et ressortent avec un Paurial menotté, qui est emmené au poste où il est interviewé pendant une bonne heure, avant d’être libéré pour insuffisance de preuves, mais l’enquête se poursuit pendant qu’il, Paurial, rentre chez lui en vitesse, où il se laisse choir dans un fauteuil, sourire aux lèvres, quand soudain on frappe à la porte, il vient pour l’annonce, Modèles recherchés, Paurial balbutie deux ou trois mots, invite le jeune homme à faire comme chez lui, voici sa loge, le temps qu’on lui apporte un premier jeans, il se peut même qu’il appelle une assistante qui n’existe pas pour qu’elle apporte le jeans qui n’existe pas, ce qui semble rassurer Laurent, qui se laisse conduire dans une pièce un peu sombre, il ne comprend pas qu’il n’y ait rien, pas de miroir, pas de brosse, aucun produit de maquillage, c’est un débarras, la porte derrière lui s’est refermée, il fait volte-face, pousse le battant, le vieux Paurial tente d’empêcher sa fuite, brandit ce qui ressemble à une arme de poing mais qui n’est qu’un vulgaire jouet de plastique. Laurent le terrasse, le ligote et lui donne quelques bons coups dans les côtes et les testicules, le vieux se lamente, supplie, mais il est trop tard, Laurent appelle les flics, ils sont déjà là. Paurial est jeté dans une cellule, personne n’écoute ses plaintes, le lendemain matin, il est formellement accusé, il doit signer une promesse de comparaître, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, pourquoi s’en prendre à moi, si au moins, mieux vaut que je rentre, je n’ai plus vingt ans, par bonheur il n’y avait pas de voisins, pas de passants, on ne s’aventure pas dans ce quartier-là, voilà, où est ma clef, ah enfin chez moi, il faudrait quand même que je songe à décorer cet endroit, le rendre un peu plus chaleureux, faudrait que je me trouve une caméra, même une vieille, ça ferait plus sérieux, parce qu’un photographe sans caméra, qu’est-ce que c’est, on frappe, c’est inespéré, bonjour monsieur, jeune homme, bonjour, oui c’est bien ici, les jeans et sweatshirt, oui c’est pour un magazine, entrez donc, entrez, mais non je n’ai pas les magazines ici, je vous en ferai parvenir une copie, des magazines que vous retrouverez en kiosque, mon nom sous la photo, oui oui, mettez-vous à l’aise, le studio est plus loin, au fond à gauche, entrez ici, l’accessoiriste vous apportera le premier jeans, je crois que je joue bien, je l’ai convaincu, j’imagine que j’ai vraiment l’air d’un photographe, professionnel, maintenant le voilà pris, qu’est-ce que je fais, j’aurais dû prévoir qu’on répondrait à l’annonce, il s’appelle Laurent, son vrai nom, peut-être pas, tout est faux de nos jours, les jeunes, ils mentent par principe, ils mentent même sur l’état de leur âme.
Quand la police épingle un vingtenaire accusé de fraude dans une autre région
Je croyais avoir tout vu, et même un peu plus. Pas vraiment. C’est ce qu’on dit pour marquer son étonnement, son grand étonnement. Voilà. Je marque mon grand étonnement.
Ce mardi matin, pour la première fois de ma vie, je suis entré au poste de police. Un voyou m’a volé mon portable, dans le parc, il l’a agrippé, me l’a arraché, il était beaucoup plus costaud que moi, et s’est enfui dans la rue où il y a ce charmant petit café où j’ai rencontré Élisabeth il y a de ça une vingtaine d’années.
Étonnement, donc, au poste de police. Je pousse la porte, je me dirige au guichet. Bonjour, je viens pour déclarer un vol, et tralala, le policier de faction me tend un formulaire, que je dois remplir moi-même. Il n’y aura pas d’enquête, le policier dépose le formulaire rempli sur une pile, à sa droite. J’allais partir, m’en retourner sans insister, quand je l’ai vu. Un type d’environ vingt-cinq ans, échevelé, épinglé au mur à gauche, derrière le comptoir où bâille le policier aux formulaires. Je n’avais jamais vu cela, je ne savais pas qu’on épinglait des gens, dans les postes de police.
Mais le jeune ne disait rien. Peut-être s’était-il plaint, avant que je n’arrive, peut-être était-il épinglé depuis des heures, et il se serait lassé.
Deux énormes, solides et jaunes, épingles, le retenaient bien solidement au mur. Elles étaient plantées dans sa veste de cuir, dont la fermeture éclair était remontée. Impossible donc de se libérer.
Comment ont-ils percé le cuir? Avec une perceuse électrique? Avec un marteau et un poinçon? Ils doivent s’y connaître, ils ont probablement l’habitude.
Je sais bien que dans les films, les policiers ne causent jamais avec les citoyens. Surtout pas en ce qui concerne leurs enquêtes, leurs interrogatoires, leurs méthodes. Pas de commentaire, c’est sous enquête. Mais je me suis tout de même risqué.
Mon policier aux formulaires bâillait tant, que ça lui ferait peut-être plaisir de me parler des œuvres de ses confrères. Pourquoi, je lui demande, l’avez-vous épinglé? Il lève les yeux sur moi, se redresse sur sa chaise, prêt à tout me raconter. Tout ce qu’il en savait.
Il me résume l’affaire ainsi, un homme de la région aurait prétendu être un postier pour frauder des gens d’une autre région. Grâce à une collaboration entre les policiers de la région et ceux de l’autre région, l’enquête a porté fruit, c’est-à-dire qu’elle a produit un accusé, qu’on a illico transporté au poste de police, où il a été épinglé.
Mais justement, pourquoi l’avoir épinglé? Le policier a roulé des yeux, m’a regardé comme si j’étais le dernier des demeurés. Je viens de vous l’expliquer, le pourquoi du comment!
À son air, j’ai compris que je n’en saurais pas plus. Si vous le savez, vous, pourquoi on épingle les accusés au poste de police, renseignez-moi.
Tu me crois plus bête que je ne le suis
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Un homme dans le camion et la quarantaine a péri dans une échappée hors de la zone asphaltée du paysage. La carrosserie s’est déformée au contact de l’arbre, et la branche a fracassé le pare-brise, avant d’empaler l’homme.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Vers dix heures quarante-cinq, des témoins, dont la crédibilité reste à démontrer, ont vu le camion quitter l’asphalte, pourtant neuf, et foncer directement vers le chêne. Cela a fait boum, et kadaboum, et toute une série de bruits de tôle froissée, en decrescendo. Une roue s’est détachée, a roulé jusque dans la rivière. On ne la retrouvera peut-être jamais.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Les policiers sont arrivés avant les ambulanciers. Ils n’ont pas tenté de réanimer l’homme, vu son état transpercé. Ils ont bloqué la route dans les deux directions, ont fait taire les chauffeurs qui râlaient, et ont commandé du café, des croissants, des sandwiches.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Le camion transportait vingt mille poulets, destinés à un poulailler des environs. La plupart des cages sont tombées à gauche du camion, vu qu’il s’est incliné de ce côté. À première vue, la plupart des poulets auraient survécu. Mais plusieurs cages, dont le nombre reste à être évalué, se sont ouvertes, ce qui a projeté des centaines de poulets dans le champ. Plusieurs, dont le nombre reste à être évalué, sont morts. D’autres errent, pépiant lamentablement.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Un camion a dérapé, a foncé sur un arbre. Un homme est mort. Le conducteur.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Des poulets sont morts. D’autres se sont perdus.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Je roulais tranquillement, je rentrais à la maison. La route est bloquée, un accident, disent-ils. Quelle merde.
JUSTON: Que s’est-il passé?
TRALLA: Est-ce que je sais! Je suis ici, avec toi. Comment je le saurais? Au lieu de répéter ta question, lis donc ce livre, c’est un chef-d’œuvre de Danielle Steel.
JUSTON: Danielle Steel n’a pas écrit de chef-d’œuvre. Tu me crois vraiment plus bête que je ne le suis!
