La roue tordue qui est tordue ou qui ne l’est pas

Jack a tordu la roue de sa bicyclette lorsqu’il a percuté le muret qui longe la propriété de Monsieur Duclos.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JACK: J’ai bousillé la roue de mon vélo quand j’ai voulu éviter ce satané chien qui est sorti de nulle part. Je me suis ramassé contre le mur qui entoure le stationnement derrière le garage municipal.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JEANNE: Tu avais trop bu. Tu avais l’impression que mon chien voulait te sauter à la gorge, alors que je le tenais bien en laisse. Oui, il jappait, mais pas méchamment. Il n’a jamais mordu. Tu as zigzagué et tu t’es payé la façade derrière chez Madame Duclos.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JÉRÔME: Je te suivais. Si tu avais ralenti! Comment as-tu réussi à coincer ta roue entre le poteau et le mur? Évidemment que tu as plié ta roue, avec la vitesse et ton poids! Je t’ai vu, tu avais la tête tournée vers Jeanne. Dès que tu l’aperçois, celle-là, tu perds tous tes moyens. Elle a bien rit de toi.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

SPECTATEURS: Alors, il l’a tordue ou pas sa roue?

NARRATEUR: Peut-être. Mais était-elle déjà voilée? Dans ce cas, il en faut peu, parfois, pour la tordre complètement. Est-ce une roue de grande qualité? Certaines roues se tordent si facilement.

ÇA: Peu importe qui s’en mêlera, ce ne sera toujours que de la fiction.

JACK: On laisse tomber la roue. Allons nous amuser. Si nous chantons ensemble, ça nous donnera des ailes, nous planerons au-dessus des jardins publics où s’échangent des promesses des baisers des larmes des dollars des dagues des eaux-fortes de Picasso.

ÇA: C’est bien vrai, tout ça.

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Les sept trompettes et le nombril

Sept trompettistes soufflent à pleins poumons, suent, jouent un vieil air gitan en suivant au pas un freluquet d’une trentaine d’années. Ils sortent de la salle de bal et tournent à gauche sur le boulevard, jouent à faire hurler les citoyens, reprennent le même air, le tortillent, improvisent, ils cheminent jusque sur l’esplanade, sur les talons du freluquet, qui longe le canal, qui tournoie et finit par se jeter à l’eau. Les trompettistes font un demi-cercle autour du splash, mais à bonne distance, le plus loin possible de l’eau. Malgré son ivresse, le freluquet ne coule pas à pic, au contraire, il parvient à se maintenir à la surface, dans un grand désordre de mouvements et de cris. Après quelques minutes, il atteint l’échelle, se hisse hors de l’eau, frissonne. Sans un regard vers les musiciens, qui l’encerclent, il se déshabille, s’étend sur le dos, la peau contre les pavés froids. Les notes résonnent sur la place, se heurtent aux façades de pierre, chassent les chats qui chassaient le rat. Seul sous les étoiles, le freluquet se relève sur un coude et touche du doigt son nombril, comme s’il le découvrait pour la première fois. Il se courbe le dos autant que sa souplesse le lui permet, afin d’observer de plus près cette chose étrange. Les trompettistes se déplacent doucement, en rond, une grande roue musicale inlassable, lancinante. Le freluquet parvient à se plaquer l’œil sur le nombril, qui dans un geste bref, silencieux, l’absorbe comme une bouche avalerait un bonbon. Les notes montent, les notes descendent, le second œil, tout aussi curieux, est absorbé à son tour, suivi du nez, du front, de la tête. L’air gitan ondule au-dessus du cercle, pendant que l’absorption se poursuit avec le cou, les épaules, le torse et les bras, les pieds, les jambes. Les musiciens tournent de plus en plus vite, sans augmenter le rythme de la musique, pendant que le nombril du freluquet finit par absorber le nombril du freluquet. Les musiciens baissent leurs trompettes, et les dernières notes résonnent sur l’esplanade déserte. Les lèvres rouges marquées par le cercle des embouchures, ils se serrent la main et se quittent en silence.

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La locomotive

Tout a commencé, monsieur l’inspecteur, il y a dix ans, trois mois, deux jours. Qui pourrait oublier! Rodrigue V avait acheté l’immeuble à logement six mois auparavant. Pour une bouchée de riz. Dès le lendemain, il a évincé les douze locataires, même ceux qui vivaient là depuis des années. Vous voyez ce terrain derrière l’immeuble, où il n’y a plus que ces roues de fer? Autrefois, il y avait là six garages, alignés les uns à côté des autres. Il a tout mis à terre, même s’ils étaient en parfait état. Déjà que ça jasait dans le quartier depuis l’éviction générale, après le rasage des garages, je vous assure que les langues, sales et propres, s’excitaient. On le disait maniaque, fou, certains lui prêtaient des desseins criminels. Nous n’étions pas au bout de nos surprises, vous vous en doutez! Un beau matin, donc, il y a dix ans, trois mois, deux jours, un convoi géant a livré une locomotive dans la cour de l’immeuble! Une locomotive! Les gens du quartier ont paniqué, nous avons formé une association, nous avons déposé des plaintes à la police, au bureau du député, à la cathédrale. Vains efforts! Rien, dans les règlements, lois et décrets, n’empêchait un citoyen d’acheter et d’entreposer sur son terrain une locomotive! Nous avons bien tenté de tirer les vers des narines à cet étrange Rodrigue V, sans succès. Il nous écoutait, mais jamais, vous entendez, jamais il ne nous répondait. Vous ne trouvez pas cela inquiétant? Bonjour Rodrigue! Et lui, eh bien, il vous regardait passer, sans desceller les lèvres. Nous n’avons donc jamais su ce qu’il comptait faire de la locomotive. J’imagine que Rodrigue V est riche, un héritage peut-être, je ne l’ai jamais vu quitter son immeuble pour se rendre au boulot. Pas une seule fois. Tous les jours, il trottinait autour et dans sa locomotive. Il allait et venait continuellement, entre la locomotive et l’immeuble, plus affairé qu’une fourmi. Ce n’est que plusieurs semaines après le début de ce qu’il convient d’appeler ses travaux que nous nous sommes rendu compte qu’il transférait sa locomotive, miette par miette, dans l’immeuble. À la fin, il utilisait des scies à métaux, des chalumeaux, pour découper les plaques d’acier. Vous voyez, il ne reste que les roues, mais je vous assure, elles allaient y passer aussi. Il a presque réussi à ranger toute la locomotive, en pièces détachées découpées redécoupées, dans son immeuble, un peu dans chaque appartement. Quand ça s’est effondré, la terre a tremblé, la grande baie vitrée dans le living room, eh bien, elle a éclaté en mille morceaux. Toute la rue s’est réveillée dans une terreur indescriptible, nous pensions que la guerre repassait par ici. La torpeur dans la rue. La frayeur. Tout ça s’est écroulé sous le poids, bien entendu, le pauvre Rodrigue, vous ne l’avez pas encore retrouvé? Vous allez chercher un sens à tout ça, je le devine. Vous posez des questions, vous ramassez des pièces à conviction. Chercher un sens! Eh bien, bonne chance, monsieur l’inspecteur!

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Les chevaux de bois

Quand le premier est passé, j’ai cru qu’un bac à poubelle roulant dévalait la rue en pente. C’était un avocat à toge noire col blanc monté sur un cheval de bois sur roulettes. Il filait, l’air fier, sans prêter attention aux citoyens qui s’étaient pointé le nez sur le balcon pour observer le phénomène. Lorsqu’il a disparu, dans la courbe au bas de la côte, nous nous sommes regardés, voisins stupéfaits. Ce n’était ni le Mardi gras, ni Halloween, quel était cet original. Nous avons ri, nous avons inventé toutes sortes d’explications. Il faisait beau.

Vingt minutes plus tard, ça recommence. Le même bruit, exactement le même. L’avocat remettait ça, me suis-je dit, et je ne suis pas sorti. J’avais mieux à faire, j’étais plongé dans la lecture d’Alice au pays des merveilles.

Dix minutes, quinze minutes, le même roulement rude rugit à nouveau. Je ne la trouve plus drôle, je compte bien le lui signifier, à ce magistrat. Je bondis sur le balcon, hey, mais la plainte reste coincée dans mon gosier. Ce n’est pas un avocat, mais une chirurgienne, avec sarrau blanc et kit de dépeçage qui dépasse de grandes poches qui flottent au vent. Elle est montée sur un cheval de bois rouge aux roues jaunes. Elle file, le regard droit devant elle, les deux mains sur les poignées plantées de part et d’autre de la tête d’érable.

Cette fois, avec les voisins, nous échangeons des regards circonspects. Plus personne n’ose plaisanter, encore moins avancer une explication.

Craignant le pire, je n’ose pas rentrer. J’attends, comme plusieurs de mes concitoyens, que surgisse le prochain original. Ça ne tarde pas.

Un gros monsieur à veste gilet cravate, congestionné, descend la rue à une vitesse folle, sur un cheval jaune à yeux et roues bleus. Il a à peine tourné au bas de la côte qu’un policier, matraque entre les deux jambes, s’amène sur un cheval rose à roues noires. Derrière lui, suivent le premier ministre lui-même, sur un cheval de merisier verni, une directrice d’école sur un cheval de bouleau, un vieux moine sur un tout petit cheval noir, une prostituée sur un cheval zébré bleu vert rouge, un gentleman farmer sur un cheval marron, une comptable empêtrée dans ses rapports annuels qui s’effeuillent au vent, laissant une longue trace sur la chaussée.

Puis le silence.

J’ai attendu une heure, j’ai attendu deux heures. Mais il n’en est plus passé.

J’ai vérifié en ligne, j’ai cherché les nouvelles les plus récentes. Forcément, quelqu’un nous dira de quoi il retourne, quelle était cette mascarade. À part les concitoyens de ma rue qui s’interrogent, comme moi, je n’ai rien vu. Officiellement, ça n’a pas existé.

Trois jours plus tard, j’ai revu le premier ministre à la télé. J’espérais avoir enfin une explication, ou au moins, une brève allusion. Rien. Pas un mot.

J’ai écrit au bureau du premier ministre et à tous ceux que j’ai vu défiler, j’ai réclamé des explications. Personne n’a répondu. Si mes voisins n’avaient pas observé le même phénomène, j’aurais cru que j’avais rêvé.

Un jour, deux mois et trois jours plus tard, j’ai marché jusqu’au bas de la côte, j’ai allongé le pas jusque dans la courbe, que j’ai suivie sur une bonne distance. À cet endroit, après les derniers immeubles, la rue se transforme en route, et file dans la campagne à perte de vue. J’ai marché aussi loin que je le pouvais, jusqu’à ce que, épuisé, je décide de m’asseoir sur une pierre. Après de longues minutes à reprendre souffle et courage, je me suis rendu compte que depuis trente minutes j’avais les yeux rivés sur une rondelle de bois. C’était une roue! La roue noire du cheval rose du policier!

Je l’ai ramenée, comme un talisman diabolique. Je l’ai enfermée, sans ébruiter l’affaire, dans mon petit coffre-fort.

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Prenez Rue de la Paix à droite, à gauche

Monsieur le Maire de T trône sur un fauteuil sculpté à même un séquoia importé clandestinement de l’Île-de-Vancouver, près du bout du monde. À quelques kilomètres à peine. Le fourreur de la ville lui a fourni un magnifique coussin en laine de lama, sur lequel il a depuis longtemps laissé sa marque. Les visiteurs peuvent l’observer, tous les jours, de quatorze à seize heures, gratuitement. Pour les photographies, toutefois, c’est vingt-cinq dollars, cinquante pour un selfie.

TOURISTE: Monsieur le Maire, votre ville est magnifique, même si je n’y ai rien vu d’extraordinaire, et ce spectacle, vous qui pontifiez sur ce trône rustique, je n’y aurais pas cru avant de l’observer, de l’admirer. Mais dites-moi, comment peut-on s’y reconnaître dans vos rues? Comment?

MAIRE: En y errant, ma chère! Errez-y beaucoup, et vous en pénétrerez les secrets.

TOURISTE: J’y ai erré toute la journée hier, et j’y erre depuis ce matin, et j’avoue que je n’ai pu surgir devant vous à l’heure que par hasard! Je me suis perdue plus d’une occasion, et cela m’a coûté une fortune, chaque fois. J’ai dû appeler l’hôtel, qui a dépêché un chasseur.

MAIRE: C’est une excellente nouvelle. Cela fait rouler, excusez le jeu de mot, l’économie locale.

TOURISTE: Je veux bien, et votre petit numéro est pittoresque, certes. Mais nommer toutes les rues Rue de la Paix, ce n’est pas exagéré? Comment s’y retrouver?

MAIRE: C’est un nom de rue que nous aimons, voilà tout.

TOURISTE: Je cherchais le 50 Rue de la Paix. Je sors de l’hôtel, situé au 152 Rue de la Paix. Je prends donc à gauche, et je marche. Les numéros s’arrêtaient à 82. Pourquoi? Je demande à un passant, il m’indique une vague direction, vers la droite. Je tourne, Rue de la Paix encore une fois, mais pas de numéro 50. Un autre passant m’indique une autre direction, et ça n’arrêtait pas. Tout le monde marchait d’un bon pas, l’air de gens qui ont un but précis. Sauf que je les revoyais sans cesse, dans une autre Rue de la Paix, puis une autre, comme si c’étaient des figurants. Sont-ce des figurants? À un moment, j’ai pris une Rue de la Paix plus longue que les autres, j’y ai trottiné pendant une bonne heure, pour finalement me rendre compte que j’étais dans une impasse. Retour à l’intersection entre Rue de la Paix et Rue de la Paix, direction Rue de la Paix. Alors, j’aimerais savoir…

Un des gardiens qui veillent au bon ordre dans la salle d’honneur de la mairie s’approche, prend la touriste par le bras, et poliment, mais avec fermeté, l’entraîne vers la sortie.

GARDIEN: Madame, veuillez circuler. Le public veut photographier, le public veut des selfies.

La touriste n’oppose aucune résistance, et se laisse conduire. Mais avant de quitter la salle, elle se retourne vers le Maire sur son trône, là-bas, qui sourit sous les flashs.

TOURISTE: Et comment je vais sortir de votre ville?

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Il y a le soleil et une file de personnages nus

Il y a du soleil, un océan à proximité, une terrasse, un parapet de béton, une longue file de personnages nus sur la plage, deux gendarmes, un devant, un derrière, un chien, trois crabes grimpés sur une pierre qui observent, et nous, mon amour, qui nous mourrons. Nous aurions dû, quand nous en avions la force, ramasser des coquillages, du sable doré, nous aurions même pu remplir d’eau la jarre grecque abandonnée par les anciens propriétaires. Au moins nous avons quitté notre village, au moins, nous il n’y avait plus rien là-bas pour nous, les gens nous haïssaient, je n’arrivais plus à comprendre pourquoi, oui, et ça me troublait. Quand cette longue file de personnages atteindra l’extrémité de la plage, reviendront-ils sur leurs pas? Serons-nous encore ici pour les observer? Ils reviendront peut-être dans dix ans, et alors beaucoup plus lentement, ils s’enliseront peut-être dans le sable. Est-ce que nous nous aimerons encore, alors? Est-ce que nous nous aimons? Au moins nous avons quitté le village, après quarante ans, nous y étions toujours étrangers. Ici aussi. Partout. Il y a un soleil, un océan, une terrasse, un parapet. Il y a beaucoup plus, il y a du temps pour voir plus. Il y avait du temps. Nous étions ici, sur la terrasse. Il y avait une file de personnages nus. Il y a le soleil, il y a l’océan, il y a aussi le sable doré.

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L’avenir de la biologie

Professeur 2 se lève de son bureau, redresse ses lunettes, et parcourt l’amphithéâtre d’un long regard étonné.

PROFESSEUR 2: Comme vous le savez, c’est aujourd’hui notre dernier cours d’histoire de la biologie. Je vous demanderai de me préparer un bref essai, pas plus de dix pages, sur l’influence qu’ont eue les découvertes en biologie sur l’évolution de la pensée humaine, et en particulier, sur la philosophie. Inversement, j’aimerais que vous donniez votre opinion sur l’apport qu’a pu avoir la philosophie sur la biologie. Ne vous inquiétez pas, je vous indiquerai des balises claires, à la fin de ce cours.

Professeur 2 s’écroule derrière son bureau, et cesse aussitôt de remuer. De la salle s’élève un oh très doux, comme une brise de fin de journée sur le lac. Professeur 2 ne se relève pas.

ÉTUDIANT 1: Monsieur, est-ce que ça va?

Personne n’ose bouger, comme si on s’attendait à ce que Professeur 2 bondisse sur ses pieds. Sauf qu’il y a peu de chance que cela se produise. Il ne respire plus. Étudiant 2 descend de sa place, et se penche sur le corps de Professeur 2.

ÉTUDIANT 2: Il est mort. Appelez la morgue.

ÉTUDIANTE 3: Est-il récupérable? Nous pourrions appeler les secours.

ÉTUDIANT 2: Nous avons là un ensemble d’organes fanés. Il faudrait lui transplanter un kit d’organes tout neufs, et ça, ça ne se fait pas.

ÉTUDIANTE 3: Un autre professeur à remplacer. La fin approche.

L’interphone grésille, et la voix blanche d’une secrétaire annonce: Professeur 2 est mort cet après-midi dans l’exercice de ses fonctions. L’avenir du programme de biologie sera réévalué à la réunion du conseil de la faculté ce soir, à vingt-trois heures cinquante-deux.

ÉTUDIANT 2: Le programme sera réévalué?

ÉTUDIANT 1: Probablement abandonné, faute de professeurs. Taux de mortalité trop élevé.

ÉTUDIANTE 3: À moins que nous ne les remplacions. 

ÉTUDIANT 1: Pour ça, faudra attendre au moins cinq ou six ans.

ÉTUDIANTE 3: Je peux commencer dès maintenant, à un salaire légèrement inférieur, le temps que je complète le doctorat. Reprenez vos places, poussez un peu ce corps, que je ne trébuche pas. Ce serait trop bête.L’interphone grésille à nouveau: la faculté annonce que Étudiante 3 remplacera Professeur 2. Elle obtiendra le tiers du traitement d’un professeur, ce qui offrira peut-être un avenir à la Biologie.

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La détermination de L face au désarroi

Vous connaissez L? Évidemment, vous ne le connaissez pas. Il ne naquit pas jadis. Quand cela se produira-t-il? Encore quelques années, et ce sera jadis. L, il aime la révolution, il aime F, il aime la bière. Quand L ferme les yeux, il revit, avec sueurs froides, horreur, incompréhension, l’assassinat de F. D’autant plus que le coupable, bien protégé par d’influentes gens du nord, court toujours. Parfois, aussi, quand L ferme les yeux, il revoit F qui n’a pas été assassinée, qui a même été son amoureuse le temps d’une pièce de théâtre, qui est partie à la fin avec son cachet, sans même le saluer. Alors L ouvre les yeux, et se rend compte que ça ne va pas. Que s’est-il donc passé, demande-t-il à sa voisine, qui pourrait bien jouer un rôle plus important dans sa vie. Elle reste muette, car elle craint son mari, qui est banquier et chasseur d’ours. L ne boit donc plus de bière. Il sait qu’il ignore ce qu’il est advenu de F, et de sa relation avec F. Alors il remue ciel et terre, il prend des risques. Par exemple, il parle fort dans la rue, contre tout ce qui ne va pas, le temps, l’espace, et les deux ensemble, et vice versa. C’est une révolution, raconte-t-il aux enfants qui lui tirent la langue. Stoïque, L regarde droit devant soi, lève au ciel le bras gauche et au bout de ce bras l’index gauche, et proclame aux absents qui abondent, qu’il ira droit devant, et que rien ne l’arrêtera.

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L’invitation à dîner

JAE: Mon voisin est un imminent immoraliste qui mérite notre magnanimité.

BLIA: Même s’il a massacré?

VEY: Malmené.

GUR: Le malpropre.

JAE: Vous n’y êtes pas. Il chasse l’ours dans ses fictions, il brandit de gros fusils dans les salons, il expose son torse à la télévision. Il tient par des fils de la plus fine soie.

GUR: Apparemment.

VEY: Anatomiquement.

BLIA: Pantagruéliquement.

JAE: Jalouser l’ignominie ne vous avancera à rien. Qui seriez-vous capable d’écraser sans ciller? Mon voisin est une bête, certes, inculte, je vous l’accorde, mais son rugissement vous paralyse, tous autant que vous êtes.

BLIA: Nous tempêtons!

VEY: Nous l’embêtons!

GUR: L’étêterons!

JAE: Attention! Mon voisin sort sa tondeuse! Qui sait où tout cela conduira! Verrouillons les portes, barricadons les fenêtres, peut-être que demain matin, ce cher voisin nous invitera à dîner.

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Une autre enquête immensurable de l’inspecteur Cloutier

JOE: Il y a eu homicide, l’inspecteur Cloutier en est certain, le type pantelait, puis clac, plus rien. N’a pas eu le temps, l’énergie, l’envie, d’oraliser son rapport sur les causes et méandres de ses morts et vie. Fort de ses avantages, Cloutier moudra les témoins, en extraira les lumières quintessenciées. L’incubation de ces objets pourrait durer, mais à la fin elle floconnera sur nos corps étiques, et nous émergerons du brouillard tous ensemble. La vérité déferlera ensuite dans les rues, les coupables sasseront leurs dernières volontés avant de carcailler dans des cellules malpropres.

BLOT: Wow! Y a pas à dire! Y’é fort, Cloutier!

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